‹ Fragments et souvenirsChapitre 21 sur 117 · SOUVENIRS D’ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D’ALLEMAGNE

peu de bien du livre de M.deVillers: j’eus labélise de lui en dire du mal. J’ignorais leurs rapports, et j’étais sévère comme les jeunes gens. Plus d’une fois je vis Mme de R. pAlir à mes injustes paroles', sans comprendre ce qu’elle éprouvait. Elle ne défendit jamais son ami ; elle ne prononça pas une fois son nom. $us tard, quand j’appris à Paris ce que je ne savais pas à Gœltingen, je fus tenté de repasser le Rhin tout exprès pour réparer à force de soins le mal involontaire que j’avais pu faire à une aussi bonne créature. Elle s’effaçait pour faire paraître ses filles, auxquelles elle donnait toutes ses vertus et toutes ses grâces. Toutes deux étaient charmantes ; mais elles formaient le contraste le plus piquant. L’aînée était vive, ardente, passionnée pour toutes les belles choses, et, pour peu qu’elle fût à son aise, elle parlait avec une inspiration, une éloquence qui aurait pu troubler un autre cœur. Pour moi, que poursuivaient de sombres problèmes, et qui d’ailleurs mets surtout le génie de la femme dans la bonté et la modestie, j’admirais assurément celte spirituelle et noble personne; mais la cadette m’attirait davantage, peut-être d’abord parce qu’elle était plus belle, ensuite parce qu’elle semblait heureuse des succès de sa sœur, et qu’une douceur exquise était dans ses traits si fins, dans ses yeux bleus, dans cette blanche figure, ornée des plus beaux cheveux blonds. Que d’agréables moments j’ai passés dans cette famille! Mais le démon de la philosophie et de la guerre m’em-

1. Voyez, sur le livre deVillers, Philosophie de Kant,!'' leçon, p. io.

ROÜTE DE GŒTTINGEN A BERLIN.

portait vers Berlin et Lulzen, et je quittai bientôt le salon de Mme (le R. pour aller sentir battre mon cœur dans les champs où tomba Gustave -Adolphe , et reconnaître à Berlin celte redoutable philosophie de la nature dont on avait si peur à Gœttingen. Hélas ! quelques années s’étaient à peine écoulées que la mort s’était aussi étendue sur la famille de Mme de R. Elle perdit son vieux mari; son jeune fils fut tué en duel; sa fille aînée périt consumée du feu qui la rendait si touchante, et la pauvre mère, fuyant Gœttingen avec sa dernière fille, languissante elle-même et menacée du même mal, était allée demander au ciel de la Provence quelques rayons de soleil pour ranimer sa vieillesse affligée et sauver son dernier espoir.

Route de Gœttingen à Berlin, par Hannover, Brunsweig, Magdeburg, Brandeburg et Postdam.

l)n 6 au 10 septembre.

Hannover est une jolie petite ville où il n’y a pas un seul monument remarquable. Là finit en paix sa vie le savant et respectable Feder, longtemps professeur de philosophie à l’université de Gœttingen, et qui a fait bien des livres sensés et médiocres '. Il est aujourd’hui

1. Sur Feder, voyez le Manuel de Tenneman, t. II , p. 416 et 439.

SOUVENIRS D’ALLEMAGNE

à la tête de la bibliothèque de Hannover, où se conservent tous les papiers de Leibniz. 11 a publié en 180$ un volume de lettres nouvelles du grand polygraphe, tirées de celte bibliothèque*, et, comme il annonce bien d’autres lettres el même des ouvrages entiers, je désirais ardemment parcourir les trésors dont le dépôt est commis à sa garde. Son gendre Schulze m’avait donné un mot pour son beau-père. Ma mauvaise étoile a voulu que M. Feder fût à la campagne et la bibliothèque en vacances.

Je me dédommage de ne pouvoir m’enfoncer, comme je l’avais espéré, dans les manuscrits de Leibniz, en admirant à la promenade ces femmes du Nord au teint si blanc, aux yeux bleus, à la blonde chevelure, telles que les représentent les romans un peu fades de l’honnête Auguste La Fontaine.

Brunsweig, que nous appelons Brunswick : encore une assez jolie ville. La seule chose qui m’y frappe est un escadron des fameux hussards de la Mort, avec leur habillement tout noir et une tête de mort figurée sur leur casque. Terribles de loin, quand on les approche on les trouve grêles et doux. — A Brunsweig est le col-

1. Lettres choisies de la correspondance de Leibniz, publiées pour lu première fois , par l-G.-H. Feder, Hannovre, 1805, m-8». — C'est là, p. 136-142, que se trouvent une lettre de Leibniz à Malebranche et une autre de Malebranche à Leibniz , qui nous ont mis sur la voie de l’importante correspondance entre ces deux grands philosophes , que plus tard à notre tour nous avons exhumée et mise au jour. Voyez Fragments puilosophiques , pour faire suite à nos cours de l’histoire de la philosophie, Philosophie cartésienne, p. 349-428.

Page 1