BERLIN
entière, j’avouerai qu’au beau milieu de l'enthousiasme de la jeunesse de Berlin pour les tournois du fameux Jalin je n’eus pas même la curiosité d’aller une fois à la place de Brandeburg pour assister à ces exercices. Je ne fis la connaissance d’aucun autre étudiant allemand que du pauvre étudiant en médecine qui me servait de barbier tous les matins. Tout mon temps se passait à chercher quelques hommes, à leur dérober quelques conversations sur mes études chéries ; dans les intervalles , je me promenais seul dans les rues immenses, rêvant à mes conversations de la veille ou du lendemain, et livrant mes yeux au spectacle d’une grande ville étrangère.»
Je parcourais souvent et j’avais peine à quitter la promenade qui commence au Thier-Garten et se prolonge jusqu’à la place à laquelle aboutit la rue Royale. Après avoir erré dans le Thier-Garten , les Champs- Elysées de Berlin , j’entrais dans la ville par l’arc de triomphe de la porte de Brandcburg. Là commence une longue file de palais; au milieu, l'allée célèbre Sous les tilleuls, où dans les beaux jours d’été on respire un air embaumé ; des deux côtés, de longues rues avec leurs vastes perspectives, entre autres la rue de Frédérick , qui traverse toute la ville et présente le soir, quand elle est éclairée, un coup d’œil magique. En continuant, on rencontre les palais du roi et des princes ses enfants, l’arsenal, la bibliothèque, l’église catholique, l’Opéra, et vis-à-vis l’université. Vous arrivez ainsi au pont de la Sprée. Passez ce pont, et vous
SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
trouvez une superbe place, le monument du duc de Dessau-Anhalt, le créateur de l’infanterie prussienne, et le palais royal qu’habitait Frédérick; encore une belle place, puis un nouveau pont avec la statue du grand électeur, la rue Royale avec ses brillantes boutiques, et la grande place, où se termine cette admirable promenade. Dans l’intérieur de la ville, il faut voir aussi la rue de Guillaume, avec ses palais, et la place dite des Maréchaux, où sont les statues des lieutenants de Frédérick.
Les hommes les plus remarquables que je connus alors à Berlin, dans la dispersion de tous les professeurs pendant les vacances de septembre, sont MM. Ancillon, Solger, Scbleiermacher et de Wette. Je me contente de transcrire ici les notes rapides où, le soir, avant de me coucher, je déposais à la hâte le résumé des conversations que j’avais eues pendant la matinée.
M. Ancillon est un homme d’une grande stature, assez gros, tête et figure larges ; quelque chose de distingué, mais aussi de composé jusqu’à l’afTectalion, dans toute sa personne. Il parle très bien, mais comme un livre : il s’écoute et désire qu’on l’écoute; il procède par phrases détachées où il place toujours quelque chose de saillant, une pensée ou au moins une tournure spirituelle.
On pense bien qu’avec un conseiller d’État la conversation ne pouvait manquer de rouler sur la politique. M. Ancillon était alors tout à fait constitutionnel; il professait la plus vive admiration pour notre opposition de 1816.