‹ Fragments et souvenirsChapitre 25 sur 117 · ANCILLON · texte numérisé non relu

ANCILLON

Les discours de MM. de Serres et Royer-Collard l’avaient charmé. Il élait touché que M. Guizot eût bien voulu traduire une de ses brochures politiques. Je le trouvai tout occupé de l’ouvrage de M. de Haller, le petit fils du grand naturaliste, qui, de protestant devenu catholique, et de républicain ultra-royaliste, venait de publier une Restauration de la Science politique' , où il détruit toute espèce de principes politiques, et, selon la manœuvre ordinaire du parti , prétend ramener au dogme de la souveraineté du peuple loutes les théories un peu libérales des publicistes modernes. « Haller se trompe, me dit M. Ancillon; il est impossible d’identifier les principes de Grotius et ceux de Rousseau. Le principe de la souveraineté du peuple se produisit pour la première fois dans Buchanan et dans les Vindiciœ adversus tyrannos de Languet. Il dormit jusqu’aux troubles d'Angleterre, où Millon et son parti le 1 éveillèrent. Locke le systématisa, et c’est de là qu’il passa dans toute l’Europe. Mais comment peut-on retrouver ce système dans Grotius? Certes, si quelqu’un part du fait, et non de droits hypothétiques, c’est bien Grotius. Je ne pense donc point qu’on puisse ramener au meme point de vue toutes les théories modernes. Ensuite je crois quela politique a ses principes et qu’il ne faut pas l’abandonner aux caprices de l’autorité et aux hasards des circonstances. Les principes politiques ne doivent

1 . L’ouvrage entier a quatre volumes qui ont paru successivement de 1816 à 1820. Le 1er volume fit d'abord une très grande sensation en Allemagne.

SOUVENIRS D’ALLEMAGNE

être tirés ni tic l’origine de la société, ni d’un contrat hypothétique, ni seulement de la loi morale, qui ne donne point d’applications positives, mais de la considération de l’objet de la société. »

M. Aneillon n’aimait ni la personne, ni la philosophie, ni la politique de M. Schleicrmacher. «Oui, la traduction de Platon est un bel ouvrage; elle entre profondément dans le sens de Platon, mais elle n’en reproduit pas la grâce. Le style de Schleiermacher manque d’âme et imite mal l’ironie de Platon. L’ironie de Platon naît d’un contraste et s’annonce par un sourire; celle de Schleiermacher est un rire amer. »

Je lis tous mes efforts pour l’amener à une conversation philosophique sérieuse ; mais je n’en pus tirer que des propositions extrêmement générales : qu’il faut distinguer la raison du raisonnement; que le système de l’existence universelle est la plaie de la philosophie allemande; que M. Schelling a corrompu la métaphysique et la physique. Il me cita souvent un ouvrage qu’il publiait en ce moment à Berlin et à Paris, et qui est dédié â M. Jacobi, qu’il appelle le Platon de l’Allemagne. L’homme de Berlin qui lui paraît avoir les idées les plus saines et les plus profondes en philosophie est le célèbre physicien Herman. Il me donna à l’instant même un billet pour lui. J’y courus en sortant de chez M. Aneillon. Malheureusement M. Herman était allé passer les vacances à la campagne. J’élais extrêmement curieux de connaître quelle pouvait être la métaphysique d’un homme auquel les Anglais et les Français accordent

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