M. ANCILLON
avec lui une discussion un peu régulière. Il me parla beaucoup de son père le prédicateur, mort loin de lui en 1814, et il me dit qu’il préparait une édition de ses ouvrages, où se trouveraient des sermons inédits, pleins de profondeur et d’éloquence. Je souscris d’avance à ce jugement, car j’ai lu dans les mémoires de l'Académie de Berlin plusieurs mémoires de M. Ancillon père, sur le principe de causalité, sur le principe des connaissances humaines, sur la philosophie de Kant, etc., qui tous annoncent un penseur éminent et môme de temps en temps un écrivain distingué '.
J’ai revu plusieurs fois M. Ancillon avep un plaisir altéré par le travail qu’il faut s'imposer pour soutenir sa conversation. Il m’avait paru prendre un intérêt réel à mes études et à mon avenir. Nous devions même aller
nous-mêmes, les objets extérieurs? Voilà la vraie question. Wolf s’est trompé en tirant l’existence déterminée de la possibilité indéterminée. Quand on tire le moi de la notion d'existence . on fait la même chose. Vous reprochez à M. Schelling l’erreur de sa méthode, mais l’erreur de M. Schelling est bien moindre que la vôtre. Son existence absolue est au moins une existence réelle, universelle, éternelle et divine. Mais votre existence, on ne sait ce que c’est : ce n’est pas comme dans M. Schelling l’existence universelle , antérieure à celle du moi, car s’il en était ainsi , vous n’auriez aucune différence avec M. Schelling. Ce n’est point non plus l’existence du moi , car alors pourquoi distinguer l’existence du moi d’avec le moi? Ce n’est donc qu’une abstraction. Or, l’abstraction de l’existence suppose des existences réelles connues. Il n’est donc pas vrai que nous ayons d’aboid la perception immédiate de l’existence, et ensuite la perception médiate des êtres et particulièrement celle du moi et du non-moi. C’est tout le contraire; nous apercevons d'abord les êtres réels et particuliers, puis nous nous formons la notion médiate et toute abstraite d'existence, etc. »
1. Voyez ce même jugement sur M. Ancillon père dans les Premiess Essais de PotLOsorniE, à l’endroit cité plus haut.
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
ensemble un jour à Postdam pour voir M. Herman; mais la cour et le roi me l’enlevèrent, cl j’étais parti de Berlin avant qu’il fût redevenu libre.
Le jeune Eichorn m’avait donné une lettre pour M. Solgcr , et à Francfort Frédéric Schlegel m’en avait parlé comme de l’un des métaphysiciens les plus remarquables de l’Allemagne. C’est un homme d’à peu près trente-six ans. 11 a les yeux d’une douceür et d’une pénétration merveilleuse. Son parler est fin. Un goût exquis semble le caractère de son esprit et de toutes ses habitudes. 11 a beaucoup d’analogie avec M. Fauriel. Comme critique et connaisseur de l’antiquité, il a peu d’égaux. Ses travaux sur les tragiques grecs sont très estimés, et ceux qui le connaissent attendent beaucoup de lui en philosophie. Il a étudié à Iéna sous M. Schelling en 1801, et il y a suivi aussi les leçons de M. Hegel. A Berlin, il a été un des auditeurs assidus de Fichte, et plus tard son collègue et son ami.
Voici quelques-uns de ses jugements: «La philosophie est chez nous dans un étal de crise. Jusqu’ici, elle a marché avec plus d’impétuosité et d’ardeur que de mesure et de réflexion : il est temps d’y appliquer la critique. Vous êtes bien bon d’avoir été à Gœttingcn. La bibliothèque y a tué la philosophie : on y compile. Depuis Y Aenesidemus, Schulze n’a rien produit de remarquable. N’attendez rien de Leipzig. Daüb, d’Heidelberg, est un homme d’imagination : il ne fera qu’embrouiller la théologie avec les idées de Schelling, qu’il ne- connaît même que dans leur première
M. SOLGER.
forme Il est aisé d’éblouir comme Franz Baader, lorsqu’on ne public que de petits écrits d’une demi-feuille. Tout résumé d’idées est toujours un peu frappant, mais il faut voir cela développé. Herbarl de Kœnigsberg1 2 est un vrai philosophe. Fichte est mort entièrement : lui qui attirait tant de monde à ses leçons, n’a pas fait un seul élève qui de son vivant ou depuis sa mort ait enseigné sa doctrine avec succès ; et cela tient au fond même de cette doclrine. Ici sa place ne peulèlrc remplie que par Hegel. »
M. Solger a débuté en philosophie par Erwin, quatre dialogues sur le beau et sur l’art; et il m’a donné un nouvel ouvrage qu’il vient de publier sous cette môme forme, qu’il a empruntée à l’antiquité et qu’il croit particulièrement propre à la discussion : ce sont des Dialogues philosophiques : Jules 1 ", la Société, le Rêve, Théodore, Jules II. Ces dialogues seront suivis d’autres qui développeront la pensée de l’auteur. Jusqu’ici il se contente d’expliquer la différence des systèmes par un point de vue qui fait ressortir leurs mérites et leurs défauts. Il ne m’a pas dit, ni même laissé soupçonner quel est ce point de vue 3. «J’ai l’air encore sceptique, m’a-t-il dit, mais je m’expliquerai successivement. »
1 . Les vrais connaisseurs admettaient donc déjà des formes diverses du système de M. Schelling, un progrès dans le développement de ses idées.