‹ Fragments et souvenirsChapitre 30 sur 117 · M. SC H LE 1ER MACHE R · texte numérisé non relu

M. SC H LE 1ER MACHE R

et quelle femme c’était que la reine, la plus belle et la plus aimable de son royaume, et morte si jeune et par une mort affreuse! Le monument est un bâtiment très simple, composé d’un caveau où sont déposés les restes de la reine, et d’une salle où elle est représentée couchée sur un lit. Ce morceau est le chef-d’œuvre de Raucli, valet de chambre de la reine, qui discerna son génie, lui donna tous les moyens de le développer et l’envoya se former en Italie è l’école de Canova, dont il devint un des meilleurs élèves. L’ouvrage entier est du plus beau marbre de Carrara. Le lit est d’un seul morceau* et d’un travail élégant sans recherche. La belle Louise y est posée sur une couche, la lètc appuyée sur un bras, l’autre ramené sur son sein avec mollesse. La figure est vraiment angélique, et on la dit ressemblante. Dans celte image de sa bienfaitrice , l’artiste est allé aussi loin que son génie le lui permettait; il a évité le défaut du maître : il n’a point tourmenté le marbre pour lui donner une expression de délicatesse mensongère ; il n’a pas tenté de dépasser les limites de son art, mais peut-être ne les a-t-il pas atteintes. L’ouvrage est simple; il est même beau, mais un peu froid. Des deux côtés sont deux candélabres de marbre blanc, l’un du même Rauch, l’autre de Tieck, le frère du poète.

C’est un samedi soir que j’allai faire visite à M.Schleiermacher, Wilhelmsstrasse, 73, à l’ancien palais de Saaken. M.Solger m’avait annoncé, cl la sœur de M. Schleiermacher m’avait dit la veille que son frère me recevrait avec plaisir. Cependant j’éprouvais uue certaine inquié-

SOUVENIRS D'ALLEMAGNE

tude à l’idée do me rencontrer avec l’un des hommes les plus illustres de l’Allemagne. M. Schleiermacher est un philosophe et un écrivain du premier ordre. Ses Discours sur la religion à ses contempteurs éclairés ' sont dignes de Lcssing, du moins pour la sincérité et l’audace. Les Monologues peignent une àme aussi noble qu’indépendante2. Quoi qu’en dise M. Ancillon, la traduction de Platon est un travail admirable, au-dessus de toute comparaison avec les autres traductions qu’on a essayées en Italie, en Angleterre et en France. Sa Critique des systèmes de morale 3 passe pour un chef-d’œuvre de dialectique, et ses sermons ont effrayé la cour. Métaphysicien hardi, moraliste profond, théologien, orateur, érudit, mon imagination rassemblait tous ces titres sur quelque imposant personnage. La porte s’ouvre, et dans le fond d’un cabinet mal éclairé j’entrevois un petit homme, chétif et bossu; c’était là Schleiermacher. Je demeurai immobile d’étonnement, et m’aperçus à peine qu’il y avait une autre personne dans le cabinet : c’était le célèbre théologien de Welle. M. Schleiermacher me le présenta. Je me remis peu à peu, et ce commencement ne m’ayant point égayé, j’entrai en matière avec un grand sérieux. M. de Welle nous quitta bientôt, et nous restâmes seuls : notre conversation dura deux heures qui furent bien remplies.

1. Us parurent d'abord anonymes à Berlin en 1799. L’auteur les avoua dans une seconde édition en 1806.

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