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Berlin

M. SCHLF. IER MACHER.

Ce qui m’a le plus frappé dans M. Schleiennacher, c’est ce qu’on m’avait aussi le plus vanté en lui, la prodigieuse subtilité de son esprit. On ne peut pas être plus habile, plus délié, et pousser plus loin une idée. Si je pouvais reproduire sa conversation, on y verrait un modèle d’adresse; il ne voulait pas dire sa pensée, mais sans cesse il me plaçait sur des pentes glissantes qui m’y conduisaient doucement et inévitablement. J’aurais dù y consentir et me donner le spectacle de l’esprit de M. Schleiennacher; mais les choses m’occupaient tout entier, et je lui demandai trop et trop vite. 11 ne me répondit jamais ou presque jamais directement. Cependant, ma bonne foi encourageant la sienne, sur la fin de la conversation il m’énonça quelques propositions assez claires.

Platon et Spinoza son lies deux hommes de M. Schleiermacher : il va de l’un à l’autre.

Il me vanta beaucoup le système de Spinoza. Je faisais mille objections. « Eh bien, alors, prenez Platon au lieu de Spinoza, admettez que la matière n’est pas un attribut de Dieu, mais une substance à part et indépendante. »

« Êtes-vous bien sur que la matière soit étendue? » El il m’insinuait que le moi pourrait bien être aussi étendu que le non-moi, ou le non-moi aussi spirituel que le moi, la nouvelle physique réduisant tous les corps à des gaz, ce qui est déjà un peu subtil , et le moi étant aussi bien dans l’espace que le non-moi dans le temps.

Nous nous sommes enfoncés dans la question de la

SOUVENIRS D’ALLEMAGNE

création. — « Il est aisé de s’élever à Dieu, mais très difficile d’en descendre. Là, on ne peut marcher régulièrement ; il faut sauter de l’infini dans le fini. »

« L’esprit et la matière, une fois unis, sont immortels; le corps ne périt pas plus que l’esprit ; rien ne. périt et ne peut périr. »

Je lui demandai s’il concevait l’état d’immortalité sans conscience ni réminiscence. — Oui. — C’est bien là, lui dis-je, l’opinion d’Aristote ; mais croyez-vous donc que ce soit celle de Platon? — Oui; il faut distinguer dans Platon, la partie systématique et la partie populaire. Toutes les fois qu’il parle de dieux, de héros, d’élysée, etc., Platon s’accommode au peuple; mais il est aisé , môme en ces endroits, de reconnaître sa vraie doctrine. Dans le Phédon môme, il n’y a rien qu’on ne puisse ramener à l’existence sans conscience.

J’ai revu plusieurs fois M. Schleierinachcr; je m’étais trompé sur sa personne. Je l’avais mal vu le soir; au jour il m’a paru mieux ; il est vrai qu’il est un peu bossu, mais il a des yeux de génie, et au bout de quelque temps on le trouve fort agréable. Il a à peu près quarante ans * ; il est marié avec une femme encore jeune et belle, et il en a plusieurs enfants.

Nous avons de nouveau agité de graves problèmes. Rien de net.

M. Schleiermachcr travaille à une Éthique pour faire suite à sa Critique des systèmes de morale. Je lui ai parlé

1. Né à Breslaw en 1768. Voyez surM. Schleiermacher, le Manuel, t. II. p. 339.

M. DE WETTE.

des sermons politiques qu’on lui attribue dans les journaux; il s’en est défendu. — On veut me nuire; je ne fais que des sermons religieux et môme très chrétiens.

Il m’a conseillé de traduire un ouvrage de Lessing, intitulé de l’Éducation du genre humain. 11 retouche les premiers volumes de sa traduction de Platon et travaille au reste de l’ouvrage.

J’avais rencontré M. de Welle , la veille , chez M. Schleiermacher; il n’avait point pris part à la conversation, et il était sorti peu de temps après mon arrivée. Je suis allé ce matin lui faire visite.

M. de Wette est professeur de théologie, et, je crois, quelque peu orientaliste. Eichorn me l’avait donné pour un exégète distingué. Je savais qu’il avait été professeur à Heidelberg et qu’il avait étudié à léna ; j’étais donc sûr de trouver en lui un très libre penseur.

De Wette est un homme de quarante ans à peine *, de taille moyenne, figure délicate et pensive, regards doux, même timides; il ressemble un peu àM. Boulerweck. 11 vit que je venais pour m’entretenir sérieusement, et il eut la bonté de répondre à toutes mes questions.

Je débutai par lui demander ce qu’il pensait de l’hypothèse d’un Évangile primitif où auraient puisé les quatre évangélistes, comme le veut Eichorn, dans son Introduction au Nouveau Testament, et comme paraît le croire Schoell dans sa littérature biblique. 11 me répondit qu’il fallait borner la question aux trois évangé-

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