Né en 1780, près de Weimar
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
listes saint Luc, saint Matthieu et saint Marc: saint Jean est à part. Quant aux trois autres, on ne peut douter, à la presque identité de leurs récits et surtout à celle des expressions et des formes, qu’ils n’aient puisé à une source commune. M. Schleiermacher, dans son dernier écrit sur saint Luc, a prétendu que l’évangile de saint Luc n’est qu’une compilation d’écrits antérieurs qu’il appelle des mémoires ; et, sans adopter aucune hypothèse particulière, il faut bien admettre en effet quelque chose qui ait précédé les évangiles actuels.
M. de Wette me parla ensuite des caractères qui distinguent l’évangile de saint Jean des trois autres évangiles. D’abord ceux-là ne racontent qu’une année de la vie de Jésus; celui de saint Jean embrasse plusieurs années. Dans les uns, Jésus s’énonce par sentences; dans saint Jean, il se développe et raisonne. Les formes générales, la couleur, le ton sont différents. — Et le dogme? lui-dis-je. — Le dogme est le même pour l’essentiel; mais Jésus est plus juif dans les trois premiers, ses promesses sont plus messianiques et plus grossières, sa doctrine est plus obscure; dans le dernier, il s’exprime plus nettement. Voici en quelques mots le christianisme selon saint Jean : Le christianisme unit l’homme à Dieu. Jésus est le verbe de Dieu fait homme; quoique homme, il reste verbe et uni à Dieu ; et comme tout chrétien est obligé de répéter la vie de Christ en lui-môme, tout chrétien s’unit par là à Jésus-Christ et par Jésus-Christ à Dieu. Devenir un avec Dieu par le Christ ou le verbe, tel est le christia-
M. DE WF, T TE.
nisme. •— Et les récompenses? — Union avec Dieu.
Il me (lit que la morale qui dérive du christianisme le satisfait entièrement ; que le christianisme est le but où tend toute philosophie; que la théologie et la philosophie sont la même chose, la vérité étant une. — Et quel est le système philosophique qui, selon vous, se rapproche le plus du christianisme? — Celui de Kant perfectionné par Fries. Là-dessus il m’exposa le système de M. Fries avec toute la clarté désirable. Je l’interrompis souvent pour lui demander des explications ; il essaya de m’en donner : elles ne me satisfirent point ; il le vit, et ne continua pas moins les explications nouvelles que je lui demandai avec une simplicité, une bonne foi et une liaison d’idées qui me charmaient. Voici les principaux résultats du système de M. Fries.
M. Fries 1 est kantien; il admet la division des facultés de Kant et les catégories ou lois attachées à l’exercice de ces facultés, et il croit à l’objectivité de ces catégories sur la foi du sentiment, Ge/ülh, qu’il faut bien distinguer de la sensation, Empfindung, et grâce au pressentiment, Ahnung, dont M. Fries a donné une analyse philosophique. La catégorie de la substance donne l’âme personnelle ; la même catégorie, en des circonstances différentes, donne le moi des autres hommes et le non-moi matériel conçu substantiellement. La réunion des âmes forme le monde intelligible. Il n’y a point de temps ni d’espace. La raison, dont la loi est la plus
1. Sur M. Fries et son école, voyez le Manuel, t. II, p. 389.
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haute unité, par l’application de la catégorie de la causalité, dérive toutes les substances, celle du inonde intelligible et celle de l’univers, d’une cause première substantielle. Dieu. Voilà la création.
Je luifaisais bien des objections. «Monsieur, me répondit-il, Fries fait le tableau de la raison ' il ne la justifie pas. La certitude absolue est impossible; l’intérieur de la vérité ne se voit pas; on n’aperçoit que le côté relatif à nous. Rappelez-vous ce que disait hier Schleiermacher, que la création présente une solution de continuité, qu’on ne peut aller naturellement de l’infini au fini; qu’ici on ne marche point, il faut sauter. *
Que pensez-vous du système de M. Schelling? — Que c’est un délire. — Et deM.Hégel?— Qu'il a mis dans toute son évidence l’absurdité du système de Schelling. J’ai lu tous les écrits d'Hégcl, qui est un des esprits les plus pénétrants de l’Allemagne; ilsm’ont tous paru des nonsens. — Et M. Daiib? — Comme Hégel. Son écrit sur Judas Iscariote est en dehors des bornes de la raison.
« Je ne vous ai exposé que le système métaphysique de Fries; mais chez lui, toutes les facultés sont cultivées, le cœur comme l’intelligence. Le cœur a trois sentiments, qui sont comme des divinations relativement aux trois êtres, l’àme, le monde et Dieu : pour l’âme, il y a un sentiment d’enthousiasme qui nous révèle notre destination, de là la morale ; pour le monde, il y a
1. Nouvelle critique de la raison, 3 vol., Heidelberg, 1807; et Science, Croyacne, Pressentiir.e il, léna, 1805.
M. DK WETTE.
le sentiment du beau et la résignation ; pour Dieu, le sentiment de la dévotion. Par sentiment de dévotion, Fries entend tout sentiment profond, sans admettre la nécessité de penser directement et précisément à Dieu. Ainsi Pindare exprime le sentiment religieux quand il chante les héros, et toute conviction profonde est une religion. ®
M. de NVette fait une étrange application au christianisme de l’Esthétique de M. Fries '. En présence d’une montagne, ce ne sont point les sens qui nous disent qu’elle est belle; mais il y a en nous un sentiment du beau et du sublime, que nous appliquons à celte montagne; et bien que naturellement elle ne soit ni belle ni sublime, nous croyons pourtant qu’elle l’est. De même naturellement Jésus ne nous paraîtrait peut-être qu’un homme, et sa doctrine, une doctrine humaine ; mais, tout comme il y a en nous le sentiment du beau et du sublime, il y a aussi le sentiment du divin, et quand on considère l’ensemble des actions de Jésus et de sa doctrine, on leurappplique eîsentiment, et en même temps on croit à la légitimité de cette application. Jésus, comme homme, pouvait pécher; on ne peut pas le nier; mais, esthétiquement» il y a en nous un sentiment de pureté absolue, d’impeccabilité, et ce sentiment , la foi l’applique à Jésus sur ce seul fondement externe qu’il n’a point péché.
Et l’immortalité de l’âme, qu’en pensez-vous? —
1. L’Esthétique est la troisième partie du troisième volume de la Nouvelle critique île la raison.
S 0 U V F, N 1 R S D’A FF EM ACNE.
L’âme est essentiellement immortelle. Il ne suffit pas que l'immortalité de l’âme soit une espérance; dans mon opinion , c’est une nécessité. J’admets aussi l’éternité de la matière : rien ne périt et ne peut périr; le
mal n’est qu’un phénomène, une apparence. — Et croyez -vous à l’identité essentielle de l’âme et de la matière?— Non. Je n’admets point l’opinion de Schleiermacher, qui veut que l’esprit et la matière soient nécessairement tmis et éternellement liés. La nature et la pensée ne sont point contemporaines. La pensée a précédé, et la nature lui est subordonnée.
Ici arriva un professeur de théologie qui mit fin à la conversation, et je sortis de chez M. de Welte frappé et fatigué des traits de lumière cl des ténèbres de cet entretien.
Seconde visite à M. de Welte. Arrivé chez lui, à sept heures du soir, j’y suis resté jusqu’à minuit. Nous avons repris notre discussion sur la création et sur le christianisme. La note qui m’en reste est si courte qu’elle est presque inintelligible. J#1a supprime , et me borne à transcrire les renseignements qu’il me donna sur l'état de la science théologique en Allemagne.
Les cinq livres du Pentateuquc sont à peu près de la même antiquité, du temps de David et de Samuel. Les cantiques de David et le reste ont été écrits au temps d’Ezéchias. L’Ecclésiaste est postérieur. Pour le Nouveau Testament, le plus ancien et le plus authentique monument qu’il renferme est la collection des épîtres de saint Paul, moins l’épîtrc aux Hébreux, qui est d'un
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de scs disciples, et la seconde épitrc, ajoutée après coup. Viennent ensuite les évangiles et les épilres de saint Pierre; tout cela sur la tin du premier siècle.
La critique sacrée se divise en critique philosophique et en critique historique, pour l’un et l’autre Testament. Pour la critique historique de l'Ancien Testament, lire Beck et Eichorn; pour celle du Nouveau, Eichorn , Schleicrmachcr et lui de Welle; pour la critique philosophique des deux Tcslamenls, Paulus, Eichorn, Ainmon. Les jugements de M. de Wettc sentent fort le rationaliste. Il ne m’a pas même prononcé le nom de M. Neander; pour l’exégèse ou critique littérale , il m’a cité un très grand nombre de savants : Kuinoël, Keil, etc. Il m’a fort recommandé d’apprendre l’hébreu. Je suis bien décidé à n’en rien faire.
Je suis parti de Berlin pour Dresde le 23 septembre, à onze heures du soir, selon ma coutume de passer les nuits sur les grands chemins pour épargner le temps et employer le jour dans les villes en visites et en causeries. Berlin m’avait plu , et j’avais fait le projet d’y revenir, pour approfondir ce que j’avais à peine effleuré et suivre les relations que j’v avais formées. J’y revins en effet dans l’automne de 1824, par cette même route de Dresde, en quelles circonstances, on le sait '. Mais tout était bien changé à Berlin. M. Solger était mort en 1819,
1. Voyez en ce volume la fin du morceau qui suit, intitulé : Santa Dosa.
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dans toute la force de l’âge et du talent'. M. de Wette, pour avoir un peu trop mêlé la politique à la théologie, avait été destilué, et était allé porter en Suisse, dans l’université de Bâle, son érudition et sa foi religieuse et politique. Pour M. le conseiller d’état Ancillon, adorateur des dieux nouveaux, aussi partisan de la sainte-alliance qu’il l’avait été de la direction constitutionnelle de 1817, sa fortune n’avait pas chancelé un instant ; mais on se doute bien qu’il ne connaissait plus un homme accusé d’avoir voulu mettre le feu aux quatre coins de l’Allemagne. De tous mes anciens amis, je ne retrouvai donc que M. Schleiermacher; mais jele retrouvai tout entier, fidèle à la liberté comme à l’amitié, et ainsi que M. Schelling lui-même, ayant un peu modifié ses pensées en théologie et en philosophie. Et avec lui que d’hommes excellents ne rencontrai-je pas encore à Berlin cette fois qui n’y étaient pas ou que je n’v avais pas connus à mon premier voyage , hommes également supérieurs par leur caractère et par leurs lumières : Guillaume de Humboldt, homme d’état et philologue éminent, l’égal de son frère Alexandre; Savigny, le grand jurisconsulte; Niebuhr, l’homme du monde qui ale mieux connu Borne, et vous, Hégel, transporté d’Heidelberg dans la capitale de l’Allemagne, avec une nombreuse et brillante école, et enfin placé dans la chaire de Fichte, selon le vœu prophétique de Solger 2 !
1. Il était né en 1780. MM. Tieck et Raumer ont publié en 1826, en deux volumes, ses Œuvres posthumes et sa correspondance.
2. Je suis revenu une troisième fois à Berlin après la révolution de