De M°>' Gay
3. Un des premiers ouvrages de M. Salvandy, que l'auteur a successivement retouché et fini par amener à une remarquable perfection.
1GÎ
SOUVENIRS D'AI.LEMAONE.
Goethe a une collection de quatre cents lettres d’hommes célèbres, auxquelles il attache le plus grand prix. Selon lui, de tous les signes extérieurs du caractère, il n’y en a pas de plus sûr que l’écriture. Et puis, en rangeant sa collection chronologiquement, il se donne le spectacle de chaque siècle avec toutes ses diversités, des lettres de guerriers et d’hommes d’Êlat se trouvant à côté de lettres de savants et de poètes. M. de Hardenberg lui a fait présent de la lettre que Blucher lui écrivit sur un tambour du champ de bataille de la Katsback. Goethe se propose de publier cette collection avec des notes. Il est curieux de le voir le matin, en grande robe de chambre, et sa large poitrine découverte, ayant à sa ceinture les clefs des armoires qui contiennent ses autographes et ses gravures. Il évoque les souvenirs de toute sa vie, et parle avec une force et une énergie extraordinaire.
Il ne lit absolument aucune gazette politique : seulement il reçoit F Alhjemeine Zeitung.
En me promenant dans le parc avec le chancelier de Muller, celui-ci m’a montré une maison de campagne où Goethe a composé Iphigénie et le Tasse. Goethe qui aimait tant ce séjour, n’y va plus. 11 ne sort plus de sa maison. Le grand-duc vient l’y voir. Son seul exercice est d’aller de ses appartements à celui de sa belle-fille.
Goethe a deux amies dans mesdemoiselles d’Eglofstein, toutes deux jeunes, belles, et remplies de talent pour le dessin cl la musique. Il faut voir Goethe entre ces deux demoiselles, gai, aimable, les traitant comme
VISITES A GOETHE
un père et pourtant avec les soins et les attentions d’un jeune aini. Elles, de leur côté, le caressent et folâtrent avec lui. M. de Muller l’a entendu dire à l’une d’elles : «Si tu étais (car Goethe tutoie ceux qu’il aime), si tu étais mon enfant, je t’enfermerais pendant trois ans dans une chambre, sous trois serrures, et au bout de ce temps je t’enverrais à Rome. Tu deviendrais Angelica Kaufïmann.»
Ces familiarités de Goethe avec mesdemoiselles d’Eglofstein me rappellent ce que me dit un soir à Berlin la célèbre Bettina, Mm* d’Arnheim-, chez sa sœur Mœe de Savigny.
« Rien, dit-elle, n’est aimable comme Goethe lorsqu’il est à son aise. Souvent dans l’abandon, moi à ses pieds, les yeux fixés sur lui, il m’a dit des choses plus grandes, plus profondes, plus énergiques que tout ce qu’il a écrit. Mais alors je reitfermais en moi mon émotion ; car s’il eût vu sur mon visage qu’il me disait quelque chose d’extraordinaire, il aurait eu la conscience de lui-même, et la muse se serait envolée.
« Quand nous sonfmes seuls dans son cabinet, il va me chercher une grande robe de chambre blanche, l’étend par terre pour que je me couche dessus, et ainsi nous causons, disputons, jusqu’à ce que je l’impatiente et qu’il me dise : Va-t’en, folle. Je m’en vais; mais quand il me voit trop affligée et prête à pleurer, il me rappelle et me dit : Va, tu dois être contente du sentiment que j’ai pour toi.
« Souvent, je lui ai développé des endroits de ses ou-
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vrages; il me regarde en souriant, et il m’assure qu’il n'a jamais pensé à tout cela. Non pas lui, mais le génie en lui. »
Mmc d’Arnheim et Mrae de Goethe ne pensent pas que Goethe soit aussi réfléchi que je le crois.
Juillet 1831.
Dans le mois de juillet, traversant de nouveau Weimar pour aller en Prusse remplir une mission relative à l’instruction publique, je revis Goethe une dernière fois et aux prises avec la mort. Il était assis dans un grand fauteuil; auprès de lui, Olliüe badinait et parlait pour le distraire. Lui, immobile, affaissé, mais tranquille cl le sourire sur les lèvres, il s’éteignait sans souffrir, et mourait sans aucune maladie, parla seule raison qu’il n’était pas immortel. Il put à peine trouver quelques paroles pour me charger de ses compliments pour Hegel et pour Manzoni, et me dire : Adieu, soyez heureux. Je serrai avec respect sa main défaillante, et quelques mois après, Goethe n’était plus.
Df rnii'rc nuit un Allemagne.
Kehi , 15 novembre, 10 heures du soir.
Voilà donc terminée cette promenade philosophique de quatre mois dans le nord de l’Allemagne. J’ai accompli le dessein que j’avais formé : j’ai vu bien des universités, bien des philosophes et des théologiens célèbres : à Marburg, M.Tennemann, un des successeurs de Brucker, l’historien le plus accrédité de la philosophie; à Gœttingcn, un théologien de l’école de Kant, M. Stæudlin; un savant exégète, M. Eichorn; des philosophes ingénieux tels que MM. Schulze et Bouterweck; à Berlin, M. Ancillon, métaphysicien médiocre, mais sensé ; M. Schleicrmacher, aussi hardi en métaphysique qu’en théologie; M. Solger, qui porte dans la philosophie la haute critique et le goût exquis dont il a déjà fait preuve dans l’étude de la poésie et de la tragédie antique; M. de Wette, théologien et philosophe de l’école de M. Fries; à Dresde, le prédicateur Ammon, protestant éclairé qui comprend et respecte le catholicisme; à Leipzig, le vieux Plattner, le dernier représentant d’un autre âge, leibnitzien égaré dans la philosophie nouvelle; M. Suabedissen, cherchant sa route d’un pas incertain entre les différents systèmes ; M. Krug, loyal
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kantien, fidèlement attaché à la philosophie de sa jeunesse ; à Iéna, M. Fries, auteur du fameux mélange de la doctrine de Kant et de celle de M. Jacobi; à Wurzhurg, le catholique Wagner, ancien disciple de M. Schelling, perdu dans une combinaison mystique des mathématiques et du panthéisme; enfin, à Heidelberg, le chef du rationalisme, M. Paulus, l’éditeur des œuvres de Spinoza; M. Daub, à la fois mystique et panthéiste, et M. Hegel, à la tète d’un développement nouveau de la philosophie de M. Schelling. Cette course rapide à travers la théologie et la philosophie allemande est achevée. Ce matin encore j’étais à Heidelberg ; demain je repasserai le Rhin ; dans huit jours au plus, je serai à Paris et reprendrai mes travaux accoutumés, mes leçons à l’École normale et à la Faculté des lettres, sans plus penser à ce voyage, qui demeurera dans mon esprit comme le souvenir d’un rêve à la fois agité et agréable.
Je serais en effet plus jeune encore que mon âge si j’allais troubler la naissante école spiritualiste en la jetant brusquement dans l’étude prématurée de doctrines étrangères dont il n’est pas aisé de bien saisir les mérites et les défauts et de mesurer la juste portée. Non , laissons la nouvelle philosophie française se développer naturellement par sa vertu propre , par la puissance de sa méthode, cette méthode psychologique, abandonnée ou dédaignée en Allemagne, et qui est, à mes yeux, la source unique de toute vraie lumière , en suivant les instincts héréditaires du génie français, considéré particulièrement à l’époque la plus illustre
de sa grandeur passée, et dans ce qui fait aujourd’hui en quelque sorte l'âme des temps nouveaux, je veux dire les principes de la révolution de 1789.
Tel est mon dessein, et mon enseignement ne se ressentira point du voyage que je viens de faire. Je le reprendrai où je l’ai laissé , l’agrandissant et le perfectionnant sans cesse, mais sans en changer le caractère, de plus en plus spiritualiste dans la théorie, éclectique dans l’histoire, et par-dessus tout libéral et français.
Voilà pour les autres ; mais pour moi-même, avant de quitter l’Allemagne , je veux employer les derniers moments que j’y dois passer, à mettre un peu d’ordre dans mes souvenirs, à tacher de reconnaître quel résultat net et précis laisse dans mon esprit ce rapide commerce avec tant d’hommes distingués, et quelle instruction j’en puis tirer pour la direction intérieure de mes études et de mes pensées.
Je reviens donc sur les conversations intéressantes que depuis mon entrée en Allemagne j’ai dérobées en passant et pour ainsi dire tumultueusement traversées ; j’essaye de m’en rendre compte dans le silence de la réflexion ; et, en déchirant les voiles dont la pensée allemande semble prendre plaisir à s’envelopper comme pour se cacher à elle même la voie des abîmes où elle se précipite, hop Français pour me payer de mots, déjà trop versé dans l’histoire pour m’en laisser imposer par l’apparence et ne pas reconnaître les mêmes opinions sous des formes différentes , j’éprouve un étonnement douloureux de voir l’Allemagne, cette Allc-
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magne si fameuse par ses travaux théologiques et philosophiques, s’agiter dans un cercle de doctrines suspectes qui peuvent éblouir un moment, mais non pas retenir un esprit bien fait.
Avant tout je dois, je veux adresser un grand et sincère remerciement h l’Allemagne : elle m’a dégoûté à jamais de l’exégèse théologique, dans laquelle, enFrance, j’avais commencé à m’engager.
De bonne heure, étant encore élève de l’École normale, ma jeune piété, ma passion pour la langue de Platon et d’Homère, et l’exemple de M. de Gueroult, directeur de l’École, m’avait fait entreprendre surles Pères de l’Église grecque ce qu’il avait lui-même si admirablement accompli sur les œuvres de Pline le Naturaliste : une traduction de morceaux choisis de chacun de ces Pères, qui pût donner une idée vraie de leur doctrine et de leur talent. Un peu plus tard, plusieurs de mes camarades de l’École normale ayant bien voulu s’associer à mes travaux , nous tînmes chez moi, pendant quelque temps, des conférences où nous examinions et discutions ensemble les diverses traductions dont nous nous étions chargés '. Ces éludes m’avaient conduit à de sérieuses recherches sur les origines et sur les monuments primitifs du christianisme. J’avais composé une nouvelle concordance ou discordance des quatre Évan-
1. De cette petite réunion faisaient partie M. LoysonetM. Larauza que la mort nous a si vite enlevés. 11 en reste encore avec moi quelques membres, entre autres M. Patin de l'Académie française. — Sur M. Loyson et M. Larauza voyez plus bas eu ce volume les discours prononcés à leurs funérailles.
giles et des Épilres sur les points essentiels du dogme chrétien , avec des analyses des Pères apostoliques et môme de tous les écrivains ecclésiastiques pendant les trois premiers siècles jusqu’au concile de Nicée. Depuis ce concile, la doctrine chrétienne, solidement établie, marche et se développe avec une régularité parfaite, avec une grandeur et une clarté saisissante. Mais auparavant, quel enfantement laborieux et obscur! que de ténèbres, que de lacunes! J’avais tenté de voir clair dans ces temps mystérieux, et je m’étais particulièrement appliqué à l’examen des passages controversés du Nouveau et de l’Ancien Testament. L’Allemagne m’a rendu l’immense service de me bien convaincre que le grec seul ne suffit point en de pareilles études, qu’il faut absolument savoir l’hébreu et les langues sémitiques, des questions philologiques se trouvant sans cesse mêlées à toutes les autres questions. Quel jugement porter d’un ouvrage qu’on ne connaît pas dans l’idiome même où il a été composé? Que pourrait dire de l’authenticité des divers dialogues de Platon celui qui ne pourrait les lire en grec, et sentir la profonde différence du style des petits dialogues attribués à Platon et du style du Phédon, de la République et du Timêe? J’admire Pascal qui, ne sachant pas un mot d’hébreu et fort peu de grec, affirme avec assurance, lui si douteur et si fièrement sceptique dès qu’il s’agit de philosophie, que tel passage des Prophètes ou d’Esdras est la clef de tel autre passage du Nouveau Testament. Dans mes recherches sur la philosophie grecque et la-
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line, je me sens sur un terrain solide, parce que je peux tout examiner, discuter, apprécier par moi-môme. Dans l’exégèse, je suis condamné à ne voir souvent les choses que par l’œil des autres, par des versions dont il m’est impossible de vérifier l’exactitude. Il est donc plus sage d’abandonner des éludes où je ne puis parvenir à rien de certain, l’ignorance valant- beaucoup mieux qu’une fausse science. Un bon exégète doit être orientaliste, et une vie entière vouée à ces matières difficiles y suffit à peine. On ne fait pas de la science des saintes écritures un épisode de sa carrière. Puisque la mienne est consacrée à un tout autre objet, qui luimème est si vaste et si ardu, ne nous en détournons pas, et ne perdons pas un temps qui s’enfuit si vile sur des travaux nécessairement infructueux. Renonçons une fois pour toutes à l’exégèse et à la théologie. Prenons le christianisme tel qu’il est sorti du concile de Nicée, avec le dogme arrêté et achevé de la Trinité; acceptons ce dogme en lui-môme sans rechercher son histoire, sa formation, son origine. Partons de la défaite de la doctrine séduisante, mais superficielle d’Arius, de la victoire de saint Athanase, du Dieu triple et un que Platon a pressenti, que saint Augustin, saint Hilaire, saint Anselme, Bossuet et Leibnitz ont établi avec une certitude égale aux yeux de la raison comme aux yeux de la foi.
D’ailleurs dans quel chaos est tombée la théologie en Allemagne ! Les abus de la critique sont ici partout. Il n’est plus permis de parler d’un roi de Rome. On a
supprimé la personne d’Homère ; il n’y a plus que des Homéridcs. On ôte à Platon ses plus certains , ses plus célèbres dialogues, les Lois, par exemple. Et qui donc est l’auteur des je vous prie? De même en théologie il y a comme une émulation d’exégèse transcendante , et c’est à qui mettra en avant sur le Nouveau et sur l’Ancien Testament les conjectures les plus paradoxales. Il est bien décidé que la Genèse a été composée très tard, après la captivité des Juifs à Babylone et leurs communications avec les Mèdes et les Perses. Les Évangiles sont tout au plus de la tin du second siècle; et parce qu’en effet saint Paul est le plus grand personnage du christianisme primitif, on s’occupe de saint Paul plus que de Jésus-Christ, et il s’en faut bien peu que Jésus-Christ ne soit un pur mythe, un grand nom comme celui d’Homère'. Je n’ai pas encore ren* contré deux théologiens qui s’accordent. Du haut de leur science hébraïque et orientale que je ne puis pas contrôler, tous s’attaquent, tous s’acculent des plus grandes erreurs. Dans ce combat confus les chances de triomphe sont pour le rationalisme , car le rationalisme sait parfaitement ce qu’il veut; mais ce qu’il veut est-il raisonnable?
L’objet que se proposent les rationalistes est de bannir le surnaturel du christianisme, comme si une religion ne se distinguait pas d’un système philosophique pré-
1. C'est de cette disposition toujonrs croissante qu'est sorti, en 1835. le livre de M. Strauss, qui a dit le dernier mot et divulgué le secret de l'exégèse rationaliste de l'Allemagne.
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cisément en lant qu’elle admet une donnée surnaturelle, au-dessus de toute controverse, tandis que la philosophie ne cherche que des vérités naturelles, à l’aide de la seule lumière naturelle ! Messieurs les rationalistes ne se doutent pas qu’ils font en sens contraire la même entreprise que les méthodistes et les ultra-catholiques, deux sortes de personnages qui se battent sur tout le reste, mais s’entendent à merveille pour proscrire et étouffer la philosophie en s’efforçant de la réduire à la raison. Par un travers opposé et semblable, le rationalisme tend à absorber et à faire disparaître la religion dans la philosophie. Des deux côtés, égale erreur, égal excès , égal danger. La religion et la philosophie sont deux ordres de pensées essentiellement distincts , qui diffèrent depuis le commencement du monde, et qui différeront jusqu’à la (in des temps. Elles ont sans doute plus d’un point de contact; mais c’est leur différence qui les caractérise. Dans la tète d’un Arnauld et d’un Bossuet', il y avait place pour l’une et pour l’autre ; elles y habitaient dans le plus parfait accord, se touchant sans se confondre, se distinguant sans se combattre; et ce n’est pas leur faute si la tète de M. Paulus n’est pas assez large pour les contenir ensemble. On a bien vu de fanatiques étourdis, tels que Diderot et le baron d’Holbach , prétendre qu’il ne faut plus du tout de religions sur la terre, et que désonnais le genre humain ne doit être composé que de
1. Vojez nos Études su* Pascal, Philosophie de Pascal et de Port- Royal, etc.
philosophes semblables à eux ; cela certes est une prétention fort extraordinaire, mais on la conçoit à la rigueur; mais vouloir, avec les rationalistes allemands, conserver le christianisme, en être les prêtres, les ministres, en vivre eux et leurs familles, lui devoir leur rang dans la société et dans l’État, et en même temps le dépouiller de tout surnaturel, de tout mystère, c’est-àdire le détruire comme religion , c’est une contradiction radicale, l’entreprise la moins conséquente et la moins philosophique qui fut jamais.
Je m’en tiendrai donc, provisoirement au moins, à cette pensée simple et claire que m’ont enseignée mes maîtres de France, que j’ai moi-même enseignée à mes *
jeunes auditeurs 1 , et où mon esprit et mon cœur se reposent avec une égale sécurité : la philosophie est une chose , et la religion en est une autre ; il les faut laisser chacune dans leur ordre, avec leurs instruments particuliers et sous l’autorité qui leur est propre. Attaquer le christianisme a été l’œuvre du dernier siècle : ne recommençons pas celle -œuvre, car elle est mauvaise. Loin de là, souhaitons que la religion chrétienne, dans les diverses communions qui la partagent, se dégageant de plus en plus des petitesses et des superstitions trop souvent attachées à toute religion, s'affermisse et se répande de jour en jour davantage; car elle maintient et répand avec elle de saintes croyances , favorables à la vraie philosophie, à la vertu, au patriotisme, à tout ce qui fait la
1. Voyez Preuiees Essais de philosophie , cours (le 1816 et 1817, Avertissement, p. il, etc.
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grandeur de d’homme sur la terre. Or, soyons conséquents : si nous ne voulons pas détruire le christianisme dans l’esprit des peuples, respectons les saintes écritures sur lesquelles il repose ; et sans bannir la critique, dans son intérêt même retenons-la en certaines limites ; surtout, autant qu'il est en notre pouvoir, empêchons la philosophie de se mêler de querelles qui ne la regardent point, et où elle ne pourrait que compromettre sa légitime indépendance.
Maintenant où la philosophie elle-même en est-elle au delà du Rhin, et jusqu’ici que m’ofîre-t-elle que la France lui puisse utilertïent emprunter?
Évidemment, comme me le disaient à Berlin M. Solger et à.Gœttingen M. Bouterweck, la philosophie allemande est dans une crise dont l’issue est incertaine. Qu’ai-je vu partout, d’un bout de l’Allemagne à l’autre? La lutte ardente de la philosophie de Kant, plus ou moins modifiée selon les vues de M. Jacobi, avec la philosophie de la nature dont M. Schelling est l’auteur. Les esprits honnêtes et sensés, tels que MM. Tennemann, Slæudlin, Schulze, Bouterweck, Ancillon, Frics, de Wette, tiennent pour le premier parti, qui leur paraît celui de la raison et de la vertu ; l’autre parti compte dans ses rangs tout ce qui a de la jeunesse, de la force, de l’avenir. L’homme le plus éminent que j’aie rencontré, M. Hegel est un disciple plus ou moins original de la philosophie de la nature. L’ingénieux , l’éloquent auteur des Discours sur la religion à ses contempteurs instruits, est, pour le moment du moins,
ouvertement déclaré en faveur de M. Sche^gig ; et malgré sa circonspection et sans trop s’expliif^rv encore , A1. Solger incline du même côté que son ainfSchleiermacher.
Et qu’esl-cc que la philosophie de Kant combinée avec celle de M. Jacohi? Le plus beau, le plus admirable scepticisme, ramené un peu forcément à un dogmatisme équivoque semé de mille contradictions. *
Selon Kant', nos facultés sont incapables de nous faire connaître la vérité en elle-même, la nature des choses ; elles ne nous donnent que des apparences , des phénomènes, liés entre eux et figurant un ordre stable suivant l’ordre même et les lois de notre pensée. La raison, essentiellement subjective, n’atteint les objets, c’est-à-dire, l’àme, le monde et Dieu, qu’en se projetant hors d’elle-même et à l’aide d'une sorte de mirage intellectuel. Elle est donc et se sait condamnée au scepticisme. Qu’on la nomme raison pratique au lieu de raison spéculative, qu’elle s’applique à l’idée du devoir préférablement à toute autre idée, cela ne change l>oint son caractère, n’agrandit pas sa portée, ne la transporte pas hors de sa sphère naturelle. Dès*que la raison n’est point par elle-même juge certaine du vrai, dès qu’elle est radicalement incapable de sortir d’ellemême et de connaître les êtres, le mal est sans remède; dans son développement le plus vaste, elle pourra bien voir s’accroître le nombre des phénomènes qu’elle em-
1. Voyez nos leçons de 1820, sur la Philosophie de Kant, surtout l'Avertissement de la 3« édition de 1857.
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brasse et soumet à ses lois; ses applications pourront se multiplier et s’étendre indéfiniment, sans jamais franchir la borne que Kant a posée. L'idée du devoir élève la raison dans un monde sublime, mais ce monde n’est encore qu’une transfiguration de la raison. Ajoutez, avec les nouveaux Kantiens, le sentiment ( Gefülh ) à la raison, que faites-vous sinon ajouter "une force nouvelle à l’essentielle illusion dont la raison est travaillée? Elle est déjà assez tentée de prendre scs propres développements pour les choses elles-mêmes : avec le sentiment, cette tentation est augmentée, et voilà tout; en sorte que toute l’entreprise de M. Fries se réduit à masquer le scepticisme de Kant et à lui donner l’apparence d’un dogmatisme sentimental. Mais comment le dogmatisme viendrait-il du sentiment '? En Vérité on ferait sourire Kant avec cette invention. Kant rappellerait à ses réformateurs que le sentiment n’est lui-même qu’un phénomène, et même le plus subjectif des phénomènes; qu’ainsi il est de la dernière inconséquence de le charger de remédier à la subjectivité de la raison. La subjectivité de la raison, voilà le point de départ fatal de la philosophie allemande. Tant que ce fondement subsiste, l’édifice entier est ruineux, et les réparations les plus habiles , les décorations les plus brillantes ne tromperont qu’un œil inattentif ou peu exercé. Il me semble que la théorie vraiment platonicienne de la raison échappe à tous ces périls et n’a point à craindre de pareils retours. La
1. Sur le sentiment et son véritable rôle en philosophie, voyez Dd Vrai, du Beau et du Bien , leç. v, vi et un, etc.
raison, dès sa première et sa plus humble apparition dans la conscience, nous donne l’être en meme temps que la connaissance, nous découvre, avec l’absolue autorité dont elle est douée, sous l’appcrccption des divers phénomènes, l’être réel, identique et un, le moi qui les aperçoit. Dans un autre acte ou plutôt dans ce même acte, cette même raison nous découvre encore l’objet réel des phénomènes aperçus, ce monde autre que nous, mais existant comme nous; et un peu plus tard, par delà ce monde extérieur, immense, mais fini, par delà le monde de notre conscience, immense luimême, mais fini comme l’autre, imparfait, rempli à la fois de grandeur et de misère, la raison nous révèle l’Étre infini, parfait, éternel, premier principe et raison dernière de toutes les existences '. Voilà ce que j’enseigne, et tout en admirant profondément Kant et M. Jacobi, je suis bien résolu à poursuivre tranquillement mon enseignement commencé, à le développer et à l’étendre en demeurant dans les mêmes voies.
La philosophie de la nature a sur la philosophie de Kant et de M. Jacobi l’immense avantage d’être dogmatique, de croire à la raison, et c’est par là qu’elle m’attire. Mais d’un autre côté ce nom de philosophie de la nature me plaît assez peu ; il marque bien un retour vers la réalité; mais vers quelle réalité ? Celle du monde. J’avoue que celle de l’àme et celle de Dieu m’importent bien davantage. On peut dans l’école révoquer en
I. Philosophie de Kant, leçon vi, Dialectique transcendentale.
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
doute l’existence du inonde, mais hors de l’école ce doute n’est qu’une chimère peu dangereuse. L’idéalisme de Berkeley et de Ficlite n’est pas l’écueil de notre siècle. Les hommes de notre temps ne sont guère tentés de ne pas croire à leurs sens et aux objets de ces sens. Au moyen âge, une philosophie de la nature eût été une belle chose. Roger Bacon en avait conçu l’idée au xiii* siècle ; il l’enseigna même quelque temps à deux pas de ma rue Saint-Jacques, dans la chaire de ce couvent des Franciscains qui occupait une partie tjp la rue de l’École-de-Médecine, et dont l'église subsiste encore à moitié '. Ramener au sentiment de la nature les esprits que Yltinerarium mentis ad Deum enlevait au neuvième ciel par tous les degrés de la méditation , de la prière, du silence, de l’extase, c’était là une entreprise nouvelle et hardie que Roger Bacon a payée du repos de sa vie et d’une longue captivité , mais qui a mis son nom parmi les noms immortels. Au xix* siècle, la philosophie delà nature de M. Sclielling rappelle involontairement le Traité de la nature de Robinet, Y Interprétation de la nature de Diderot; et Dieu veuille que tout ce naturalisme n’aboutisse pas au Système de la nature du baron d’Holbach ! Il serait triste que cette philosophie allemande si vantée ne fût qu’un retour laborieux et ténébreux à la philosophie légère des encyclopédistes- Quelle humilia-
1. E» 1817, l’église des Franciscains , rue de l’Ècôle*de-Médecine, allait encore jusqu'à la rue de la Harpe; depuis on l’a presque entièrement démolie pour porcer la rue Racine : il .n’en reste plus que la grande et belle salle du Musée Dupuytreu.
lion pour l’orgueil de l’Allemagne , et quelle mystification pour moi, qui serais venu chercher à grands frais à (rois cents lieues de ma pairie ce qu’hélas! j’y ai rencontré dès les premiers pas de ma carrière, ce que je me propose d’y combattre jusqu’à mon dernier soupir!
La philosophie de la nature admet l’existence réelle de l’homme, celle du monde et celle de Dieu. Fort bien. Mais Spinoza aussi reconnaissait ces trois existences; seulement il se trompait sur leur vrai caractère et sur leurs rapports. Selon Spinoza, l’homme n’est pas libre ; car sa volonté n’est qu’une transformation du désir. Or, sans la liberté, que devient la personne humaine? D’autre part, le Dieu de Spinoza est une substance et non pas une cause ; il n’est pas plus libre que l’homme; il n’a pas fait l’esprit et la matière ; mais l’esprit et la matière sont ses formes coéternelles. Elles sont en lui et il est en elles; mais hors d’elles il n’est pas; il n’est donc pas en luimême et pour lui-même; il n’est point une personne, un être réel et déterminé qui se connaît et connaît les autres ; non ; il n’est réellement et délerminément que dans le monde et dans l’homme; sa personnalité est la personnalité humaine, il ne connaît qu’en nous et par nous. A Dieu ne plaise que j’impute un tel système à M. Schelling sur la foi de ses ennemis! Mais il m’est impossible de ne pas me rappeler quel peu de sympathie me témoigna M. Hegel lorsque je lui dis que mon dessein était de combattre la philosophie du xvin* siècle. Nous ne commençâmes à nous entendre et à nous plaire
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qu’en parlant de la révolution française et de la monarchie constitutionnelle. Lorsque je le quittai, il me donna, pour me tenir lieu de lui-mème pendant mon voyage, son Encyclopédie des sciences philosophiques' . Cet ouv rage, qui depuisa fait tant de bruit, paraissait en ce moment, et je reçus de la main de l’auteur un des premiers exemplaires. Je me suis jeté dessus; mais il m’a parfaitement résisté , et je n’en ai pas saisi grand’ chose. A mon retour à Heidelberg, j’ai envain demandé à M. Hegel lui-même les explications dont j’avais besoin; il a toujours éludé mes questions, ne s’apercevant pas qu’il y répondait suffisamment en évitant d’y répondre. Je comprends fort bien le sens et la portée de l’ordre et de la division que M. Hegel établit dans l’être : 1° l’étre pur; 2° l'être déterminé; 3° l'être pour soi ; dus reine Seyn, das Daseyn, das für sich Seyn. L’être pour soi ne vient qu’au troisième rang, et l’être pur ou l’être en soi qui occupe le premier degré de l’ctre, cl d’où vient tout le reste, est dépourvu de für sich Seyn, c’est-à-dire de conscience et de personnalité. L’être pur de M. Hegel me paraît donc ressembler beaucoup à l’être infini et absolu de Spinoza.
Pour M. Schleiermacher, il me paraît bien plus spinoziste que platonicien. Il a beau vouloir mêler Spinoza et Platon1 2, ils s’excluent. J’en demande bien pardon au savant traducteur de Platon, le Dieu de
1. h'itei/clo/Meilie (1er philosophischen Wissenschn/ten im Grundrisse > zum Gehraueh seiner Vortesungen, von Dr G. W. Fr. Hegel, Heidelberg, IH17.