Ministre de la justice
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faut des institutions qui assurent la liberté individuelle, l’égalité des droits civils, l'indépendance des tribunaux, la responsabilité des ministres, la liberté de la tribune et de la presse, garanties de toutes les autres. Quelques personnes considérables de mon pays en jugent autrement; je n’accuserai pas leur bonne foi; je les accuserai de ne pas connaître le véritable état de l’opinion, de ne l’avoir point étudié, de ne l'avoir point cherché dans ses véritables sources, cl de se livrer à des illusions funestes. Je dis à Votre Exellence ma pensée tout entière, fruit des recherches lçs plus impartiales. Il me reste à ajouter que le besoin d’institutions libérales est tellement prononcé à Gènes qu’elles sont le seul lien possible entre ce peuple et nous.
« Il n’y a rien de personnel, monsieur le comte, dans mes vœux pour mon pays. Malgré l’amnistie, je sais très bien que la part que j’ai eue au mouvement du Piémont rendrait ma présence peu agréable à mon roi; je suis prêt, je demande, s’il le faut, à être excepté de l’amnistie, à finir mes jours sur une terre d’exil, cl à ne voir que de loin le bonheur de ma patrie. Ou je me trompe, ou je ne suis pas le seul Piémonlais qui pense ainsi.
« En ce qui regarde l’amnistie, je dois supplier Votre Excellence de vouloir bien prendre en considération qu’elle ne pourrait satisfaire notre attente si les Lombards qui ont montré de rattachement à notre révolution ne s’v trouvent pas compris.
« Voilà mes sentiments, monsieur le comte. J’ai cru
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devoir en faire la déclaration à Votre Excellence. Un de mes amis part pour Alexandrie et les communique à mes camarades; s’ils les partagent, Votre Excellence en sera instruite. J’ose me flatter que l’empereur Alexandre nous tendra sa main généreuse, et que notre roi Charles- Félix rentrera bientôt dans son royaume heureux et pacifié. S’ils ne les partagent pas, monsieur le comte, j’en serai bien malheureux, mais je ferai mon devoir.
« Je manquerais à la bonne foi si je dissimulais à Votre Excellence que dans la cruelle incertitude où nous nous trouvons je continuerai à m’occuper avec courage des moyens d’augmenter nos forces. Mais le choix des moyens sera toujours tel qu’il ne puisse jamais être un obstacle à une réconciliation qui est l’objet de mes vœux les plus ardents.
«Je sens parfaitement, monsieur le comte, que ma lettre ne saurait être encore un solide point d’appui pour la pacification; mais Votre Excellence qui prend tant d’intérêt à cette pacification y trouvera au moins quelques motifs de ne pas en fermer la voie. La haute sagesse de l’Empereur Alexandre et notre confiance dans la loyauté de son cœur pourront faire le reste.
« Je suis avec respect, etc.
« Comte de Santa-Rosa. »
Celte noble conduite me frappa vivement, et pendant quelque jours je répétais à tous mes amis : Messieurs, il y avait un homme à Turin. Mon admiration redoubla
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quand on m’apprit que le héros de ce livre en était aussi l’auteur. Je ne pus me défendre d’un sentiment de respect en voyant dans le défenseur d’une révolution malheureuse celte absence de tout esprit de parti, cette loyauté magnanime qui rend justice à toutes les intentions, et dans les douleurs les plus poignantes de l’exil ne laisse percer ni récriminations injustes ni amers ressentiments. L’enthousiasme pour une noble cause porté jusqu’au dernier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler <lu rare talent marqué à toutes les pages de cet écrit, composaient à mes yeux un de ces beaux caractères cent fois plus intéressants à mes yeux que les deux révolutions de Naples et du Piémont; car si le philosophe en moi cherche dans les événements contemporains le mouvement et le développement des principes éternels, l’homme aussi ne cherche pas avec moins d’ardeur l'humanité dans les choses humaines. Et quel trait plus admirable d’un caractère humain que l’union de la modération et de l’énergie ! Cet idéal que j’avais tant rêvé semblait se présenter à moi dans M. de Santallosa. On me dit qu’il était à Paris; je voulus le connaître, et un de mes amis d’Italie me l’amena un malift. Je venais de cracher du sang, et les première paroles que je lui dis furent celles-ci : « Monsieur, vous êtes le seul homme que, dans mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sommes-nous rappelé cette première entrevue, moi mourant, lui condamné à mort, caché sous un nom étranger, sans res-
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sources et presque sans pain! Sans insister sur les détails de notre conversation, il me suffira de vous dire que je trouvai plus encore que je n’avais attendu. A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le feu et l’énergie de fauteur de la proclamation du 23 mars, et en même temps ma triste santé parut lui inspirer une compassion affectueuse qui se montrait à tout moment par les soins les plus aimables. Eli me voyant dans cet état critique, il s’oublia lui-même et ne pensa plus qu’à moi. Notre longue conversation, dont il fit tous les frais, m’ayant laissé ému et très faible, le soir il revint savoir de mes nouvelles, puis il revint lendemain, puis le lendemain encore, et, au bout de quelques jours, nous étions l'un pour l’autre comme si nous avions passé toute notre vie ensemble. Le nom qu’il avait pris était celui de Conti ; il était logé tout près de moi, rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, là où est aujourd’hui la rue Racine, dans une chambre garnie bien près des toits, avec un de ses amis de Turin qui, sans avoir pris aucune part à la révolution et sans être compromis, avait quitté volontairement son pays pour le suivre. Quel est donc cet homme avec lequel on préfère l’exil aux douceurs de la patrie et de la famille? 11 est impossible d’exprimer le charme de son commerce. Ce charme était pour moi, je le répète, dans l’union de la force et de la bonté. Je le voyais toujours prêt, à la moindre lueur d’espérance, à s’engager dans les entreprises les plus périlleuses, et je le sentais heureux de passer obscurément sa vie à soigner un ami
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souffrant. Son cœur était un foyer inépuisable de sentiments affectueux. Il était bon jusqu’à la tendresse pour tout le inonde. Rencontrait-il dans la rue, en venant chez moi, quelque malheureux , il partageait avec lui le denier du pauvre. Son hôtesse, une vieille femme que je vois encore, était-elle un peu malade, il la soignait comme s’il eût été de sa famille. Quelqu’un avait-il besoin de ses conseils, il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont il n’avait pas même la conscience. Aussi était-il impossible de le connaître sans l’aimer. Je doute que jamais créature humaine, meme une femme, ait été autant aimée. JH avait à Turin, un ami auquel il avait pu confier sa femme et ses enfants, et un autre l’avait accompagné dans l’exil. Voici du sentiment qu'il inspirait une preuve bien frappante. Autrefois, tout enfant, servant à l’armée des Alpes, dans le régiment de son père, on lui avait donné pour camarade un enfant de son pays, qui depuis avait quitté l’armée et le Piémont, et avait perdu de vue son jeune maître; mais il lui en était resté un souvenir profond; et un jour, dans son grenier de la rue des Francs- - Bourgeois, le noble comte, tombé dans la misère, avait vu tout à coup arriver le pauvre Bossi, limonadier à Paris, qui, ayant appris par les journaux les aventures de son jeune officier, n’avait pas eu de repos qu’il n’cùt découvert sa demeure, et venait lui offrir scs économies. Plus tard, combien de fois, en me rendant le matin à la prison de Sanla-Rosa, n’ai-je pas trouvé à la porte de la salle Saint-Martin Bossi ou sa
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femme avec un panier de fruits, attendant des heures entières qu’on leur ouvrit la porte, se glissant avec moi et remettant leur offrande au prisonnier avec le respect d’un ancien serviteur et la tendresse d’un véritable ami !
Depuis la fin d’octobre 1821 jusqu’au 1er janvier 1822, nous vécûmes ensemble dans la plus douce et la plus profonde intimité. Pendant tout le jour, jusqu’à cinq ou six heures du soir, il restait dans sa petite chambre de la rue des Francs-Bourgeois, occupé à lire et aussi à préparer un ouvrage sur les gouvernements constitutionnels au xix* siècle. Après son dîner et la nuit venue, il sortait de sa cellule, gagnait la rue d’Enfer, où je demeurais, et passait la soirée avec moi jusqu’à onze heures ou minuit. De mon côté, j’avais arrangé ma vie à peu près comme lui : je passais la journée dans les médicaments et dans Platon ; le soir je fermais mes livres et recevais mes amis. Santa-Rosa avait la passion de la conversation, et il causait à merveille; mais j'étais si languissant et si faible que je ne pouvais supporter l’énergie de sa parole. Elle me donnait la fièvre et une • excitation nerveuse qui se terminait par des abattements et presque des défaillances. Alors l’homme énergique, à la voix ardente, faisait place à la créature la plus affectueuse. Combien de nuits n’a-l-il pas passées au chevet de mon lit avec ma vieille gouvernante ! Dès que j’étais mieux, il se jetait tout habillé sur un sofa, et malgré ses chagrins, avec sa bonne conscience et une santé incomparable, il s’endormait en quelques minutes jusqu’à la pointe du jour.
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Je (lois faire ici son portrait. Santa-Rosa avait à peu près quarante ans ; il était d'une taille moyenne, environ cinq pieds deux pouces. Sa tête était forte, le front chauve, la lèvre et le nez un peu trop gros, et il portait ordinairement des lunettes. Rien d’élégant dans les manières ; un ton mâle et viril sous des formes d’ailleurs infiniment polies. Il était loin d’être beau ; mais sa figure , quand il s’animait, et il était toujours animé, avait quelque chose de si passionné, qu’elle en devenait intéressante. Ce qu’il y avait de plus remarquable en lui était une force de corps extraordinaire. Ni grand ni petit, ni gras ni maigre, c’était un véritable lion pour la vigueur et pour l’agilité. Pour peu qu’il cessât de s’observer, il ne marchait pas, il bondissait. Il avait des muscles d’acier, et sa main était un étau où il enchaînait les plus robustes. Je l’ai vu lever, presque sans effort, les tables les plus pesantes. Il était capable de supporter les plus longues fatigues, et il semblait né pour les travaux de la guerre. 11 aimait passionnément ce métier. Il avait été capitaine de grenadiers, et personne n’avait plus reçu que lui de la nature, au physique' comme au moral, ce qui fait le vrai soldat. Son geste était animé, mais sérieux; toute sa personne et son seul aspect donnaient l’idée de la force.
Je n’ai jamais vu de plus touchant spectacle que celui de cet homme si fort, qui avait tant besoin d’air pour dilater sa poitrine, de mouvement pour exercer ses membres robustes et son inépuisable activité, se métamorphosant en une véritable sœur de charité, tan-
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tôt silencieux, tantôt gai, retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frôle créature à laquelle il s’intéressait. La bonté de la faiblesse n’est guère séduisante, car on se dit : c’est peut-être de la faiblesse encore ; mais la tendresse de la force a un charme presque divin.
Nous avions au fond les mêmes opinions, et il n’a pas peu contribué à m’affernjir dans mes bonnes croyances. Comme moi, il était profondément constitutionnel, ni servile ni démocrate, sans envie et sans insolence. 11 n'avait aucun désir de fortune ni de rang, et le bien-être matériel lui était indifférent ; mais il avait l’ambition de la gloire. De même en morale il chérissait sincèrement la vertu, il avait le culte du devoir, mais aussi le besoin d’aimer et d’être aimé, et l’amour ou une amitié tendre était nécessaire à son cœur. En religion, il passait eu Italie pour un homme d’une grande piété, et en effet il était plein de respect pour le christianisme, dont il avait fait une élude attentive. Il était môme un peu théologien. Il me racontait qu’en Suisse il argumentait contre les théologiens protestants, et défendait le catholicisme ; mais sa foi n’était pas celle de Manzoni, et je n’ai guère vu au fond de son cœur plus que la foi du vicaire savoyard. Avide de comprendre et de savoir, d’ailleurs rattachant tout à la politique, il dévorait dans mes livres tout ce qui tenait à la morale et à la pratique. Quoique libéral, ou plutôt parce qu’il l’était véritablement, il redoutait l’influence des déclamations prétendues libérales, et en voyant la foi
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religieuse s’affaiblir dans la société européenne, il sentait d’autant plus le besoin d’une philosophie morale, noble et élevée. Il possédait naturellement la bonne métaphysique dans une âme généreuse bien cultivée. Personne au monde ne m’a tant encouragé et soutenu dans ma carrière philosophique. SIes desseins étaient devenus les siens, cl s’il fût resté en France il aurait donné à la bonne cause philosophique, dans ses applications morales et politiques, un excellent écrivain de plus, un organe ferme, élevé, persuasif.
Sans doute son esprit n’était pas celui d’un homme de lettres ni d’un philosophe , mais d’un militaire et d’un politique. Il avait l’esprit juste et droit comme le cœur ; il détestait les paradoxes, et dans les matières graves les opinions hasardées, arbitraires, lui inspiraient une profonde répugnance. Il me gourmandait souvent sur plusieurs de mes opinions, et me ramenait sans cesse des sentiers étroits et périlleux des théories personnelles à la grande route du sens commun et de la conscience universelle. Il n’avait ni étendue ni originalité dans la pensée, mais il sentait avec profondeur et énergie, et il s’exprimait, parlait, écrivait avec gravité et avec émotion. Son ouvrage sur la révolution piérnontaise a des pages véritablement belles. Et c’est là son coup d’essai ! que n’eût-il pas fait, s’il eût vécu !
En politique, ce prétendu révolutionnaire était d’une modération telle que, s’il eût été en France à la chambre fies députés, à celle époque, à la fin de 1821, il eût siégé entre M. Royer-Collard et M. Laiué. Mes amis et moi
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nous étions alors fort mal traités par le ministère de M. de Richelieu, et nous n’étions pas toujours justes envers lui. Santa-Rosa, avec sa gravité accoutumée, réprimait mes vivacités et s’étonnait de celles de mes plus sages amis. Je me souviens qu’un soir, étant chez moi avec M. Humann et M. Royer-Collard , il assista à une discussion sérieuse sur ce qu’il fallait faire dans les circonstances présentes, s’il fallait laisser vivre le ministère Richelieu, que défendaient M. Pasquier, M. Lainé, M. Dessollcs, ou s’il fallait le détruire en s’alliant avec le côté droit, conduit par MM. Corbière et Villèle. M. Royer- Collard pensait que si MM. Corbière et Villèle arrivaient aux affaires, ils n’en auraient pas pour six mois; et le ministère Richelieu renversé, il voyait derrière MM. de Villèle et Corbière le prompt triomphe de la cause libérale. C’était là une perspective bien séduisante pour un proscrit comme Santa-Rosa. Dans six mois, après un pouvoir violent et éphémère , un ministère libéral qui eût au moins adouci l’exil des réfugiés piémontais, et en me tirant de disgrâce, moi et mes amis, ouvert à Santa-Rosa un avenir en France ! Avec quel respect n’entendis-je pas le noble proscrit m’inviter à m’opposer de toutes mes forces à une manœuvre de parti qu’il qualifiait sévèrement : — Ne prenez pas garde à moi, me disait-il, je deviendrai ce que je pourrai ; vous, faites votre devoir : votre devoir de bon citoyen est de ne pas combattre un ministère qui est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès et de toute lumière. 11 n’est pas permis de faire le mal dans l’es-
pérance du bien ; vous n’ôtes pas sûr de renverser plus tard MM. Corbière et Villèlc , et vous ôtes sûr de faire le mal en leur livrant le pouvoir. Pour moi , si j’étais député , j’essaierais de donner de la force au ministère Richelieu contre la cour et le côté droit. — Mon opinion était celle de Santa-Rosa. Elle ne prévalut pas, et ce jourlà il fut commis une faute qui a pesé sept ans sur la France. Le ministère Richelieu fut renversé, MM. Corbière et Villèlc arrivèrent au pouvoir, et ils y demeurèrent jusqu’en 1827.
Les mauvais jours s’avançaient pour la France. Quand le ministère de M. Villèlc eut remplacé celui de M. de Richelieu, la faction qui occupait le pouvoir, en même temps qu’elle attaquait en France, une à une, toutes les libertés et toutes les garanties, resserrait de plus en plus avec l’étranger son ancienne alliance, et les polices de Piémont et de France s’entendirent pour poursuivre et tourmenter les réfugiés. Ils étaient à Paris sous des noms supposés, et en général ils vivaient tranquilles et retirés. La nom elle police, dirigée par MM. Franchet et de Laveau, se fit une religion de satisfaire les ressentiments et les peurs de la cour de Turin ; au lieu de surveiller, ce qui était son devoir et son droit, elle persécuta. Santa-Rosa reçut l’avis que la police était sur ses traces et qu’on voulait l’arrêter. Une fois arrêté, il pouvait être livré au Piémont, et la sentence de mort rendue contre lui et scs amis pouvait être exécutée. Je pensai qu’il fallait laisser passer le premier orage, et je ménageai à Santa-Rosa une retraite à Àrcueil , dans la
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maison de campagne d’un de mes amis, M. Viguier. Nous nous y établîmes tous les deux, et y vécûmes pendant les premiers mois de 1822, ne recevant presque aucune visite, et ne sortant pas même île l’enceinte du jardin. Je continuais ma traduction de Platon, lui ses recherches sur les gouvernements constitutionnels. C’est là , dans ces longues causeries des soirées d’hiver, que Santa-Rosa me raconta toute sa vie extérieure et intérieure, et la parfaite vérité, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le dessous des cartes .de la révolution piémontaise.
Il était né le 18 novembre 1783, àSavigliano, ville du Piémont méridional, d'une bonne famille, mais dont la noblesse était récente. Son père, le comte de Santa- Rosa, était un militaire qui fit les premières guerres du Piémont contre la révolution française, et emmena avec lui à l’armée son fils Sanctorre , dès l’qge de neuf à dix ans. Si le père eût vécu, la carrière du fils était décidée; mais le comte de Santa-Rosa fut tué à la bataille de Mondovi, à la tôle du régiment de Sardaigne, dont il était colonel; et plus tard les victoires de Napoléon et la soumission du Piémont forcèrent le jeune Sanctorre de se retirer dans sa famille. 11 fit à Turin de très bonnes études classiques avec plusieurs condisciples, depuis fort connus dans les lettres , sous le célèbre abbé Valperga de Caluso. Le nom de sa famille était si respecté dans sa province, et lui-même le portait si bien, qu’à l’àge de vingt-quatre ans il fut élu par ses concitoyens maire de Savigliano , et il passa plusieurs années de sa
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jeunesse dans ces fondions, où il acquit l'habitude des affaires civiles. Mais ce n’était pas là une carrière pour un homirtc sans fortune. On lui persuada donc, malgré ses répugnances, d’entrer dans l’administration française, alors maîtresse du Piémont ; il fut fait sous-préfet de la Spezia, état de Gènes, et il exerça ces fondions pendant les années 1812, 1813 et 1814 jusqu’à la restauration. Sanla-Rosa salua avec enthousiasme le retour de la maison de Savoie, et, en 1815, croyant que l’arrivée de Napoléon à Paris, pendant les cent jours, susciterait une longue guerre, il quitta le service civil pour le service militaire, et fit la très-petite campagne dcl815comme capitaine dans les grenadiers de la garde royale. Puis, tout étant rentré dans le repos après la chute de Napoléon, il quitta encore une fois la carrière des armes pour en prendre une où ses connaissances militaires et civiles s’alliaient heureusement, celle de l’administration militaire. Il entra dans les bureaux du ministère de la guerre, et y fut chargé de fonctions assez élevées. C’est alors, je crois, qu’il se maria avec une personne qui avait plus de naissance que de fortune. De ce mariage il eut plusieurs enfants. Il était très considéré, fort bien avec son ministre, M. le comte Alexandre de Saluces, avec le ministre de l’intérieur, M. de Balbe, et destiné à un avancement assuré, quand éclata la révolution napolitaine, que l’Autriche entreprit d’étouffer violemment, affectant ainsi ouvertement la domination de l’Italie. Je dois m’imposer à moi-même un silence religieux sur les confidences que l’amitié de Santa-Rosa déposa dans mon
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sein; mais je puis, mais je dois dire une chose, c'est que dans la profonde solitude où nous vivions, parlant à un ami dont les opinions politiques étaient au moins aussi prononcées (pic les siennes, vingt lois Santa-Rosa m’assura que scs amis et lui n’avaient eu de rapport avec les sociétés secrètes que fort tard, à la dernière extrémité, lorsqu’il leur fut démontré que le gouvernement piémontais ne voulait ni ne pouvait résister à l'Autriche, qu’un mouvement militant serait impuissant, s'il ne s’appuyait sur un mouvement civil, et que pour un mouvement civil le concours des sociétés secrètes était indispensable. Il déplorait cette nécessité, et il accusait la noblesse cl les propriétaires piémontais d’avoir perdu le pays et eux-mèmes, en ne faisant pas leur devoir, en n’avertissant pas hautement le Roi des périls du Piémont, et en forçant le patriotisme à recourir à des trames occultes. Sa loyauté répugnait à tout mystère, et, sans qu’il me le dit, je voyais clairement qu’il éprouvait dans sa chevalerie une sorte de honte intérieure d’avoir été peu à peu poussé jusqu’à celte extrémité. Sans cesse il me répétait : « Les sociétés secrètes sont la peste de l’Italie ; mais comment faire pour se passer d’elles, quand il n’y a aucune publicité, aucun moyen légal d’exprimer impunément son opinion? » Il me racontait que longtemps il s’était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s’abstenir de toute action, cl de se borner à de grandes publications morales et politiques, capables d’influer sur l’opinion et de régénérer l'Italie. C’était ce qu’il appc-
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lait une conspiration littéraire. Assurément elle eût été plus utile que la prise d’armes de 4821. Son rêve était de recommencer celle conspiration littéraire en France, sa consolation de n’avoir rien fait pour luimême, et de n’avoir pensé qu’à son pays. Sa bonne conscience et son énergie naturelle réunies lui composaient, dans notre solitude d’Arcueil, une vie tranquille et presque heureuse.
Ma mauvaise santé et son imprudente amitié, avec le lâche acharnement de la police française, l’arrachèrent de cotte solitude et le perdirent à jamais. S’il fût resté avec moi, il eût refait sa destinée; il eût passé tout le temps de la restauration dans des travaux honorables qui auraient jeté de l’éclat sur son nom ; il eût atteint la révolution de juillet; cl alors il n’avait qu’à choisir, ou à rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Marsan et Lisio, ou, comme M. de Collegno, à entrer au service de France ; et, dans ce dernier cas, une immense carrière était devant lui; si toutefois cette ûme altière, dédaigneuse de la bonne connue de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu’il avait voulu servir, et que ses malheurs mêmes lui ax ail rendue plus chère et plus sacrée. Hélas! tout cet avenir a été perdu en un jour. Un jour l’état de ma poitrine effraya tellement Santa-Rosa, qu’il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxembourg. Santa-Rosa inquiet ne put tenir à Arcueil, et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chez moi , il voulut aller passer la
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nuit dans son ancien logement, et, auparavant il eut l’imprudence d’entrer dans un café de la place de l’Odéon, pour y lire les journaux. A peine en sortait— il que sur la place même de l’Odéon il fut saisi par sept ou huit agènts de police, terrassé, conduit à la préfecture et jeté en prison. Il parait qu’il avait été reconnu à la barrière, où il était signalé depuis longtemps.
Dans la nuit même de son arrestation, il avait été interrogé par le préfet de police. Dès ce premier interrogatoire ,'Santa-Rosa avait reconnu son vrai nom et exprimé des sentiments qui avaient fait une vive impression sur le fanatique, mais honnête M. de Laveau. Il avait repoussé avec indignation l’accusation d’être mêlé à des machinations contre le gouvernement français; il avait déclaré qu’il était absolument étranger à tout ce qui se passait en France, et que son tort unique et involontaire était d’être à Paris sous un autre nom .que le sien. Interrogé sur ses relations à Paris, il m’avait nommé comme le seul ami qu’il y eût, en demandant comme une grâce qu’on ne me mêlât point cette affaire, et qu’on m’épargnât une visite domiciliaire qui pouvait êtçe funeste à ma santé, offrant lui-même tous les renseignements qui lui seraient demandés, et même toutes les réparations les plus sévères plutôt que d’exposer celui qui lui avait donné l’hospitalité. Le mot d’extradition ayant été prononcé, Santa -Rosa avait paru accepter son sort avec cette fierté simple qui ne manque jamais son effet. Il n’avait paru inquiet que d’une seule
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chose, les suites que toute cette affaire pourrait avoir sur ma santé.
Pendant que ceci se passait à la préfecture de police, j’étais dans mon lit, couvert de sangsues, et dans le plus triste état. Le lendemain, entre quatre et cinq heures du matin , j’entends sonner avec force à ma porte, et tout à coup se précipitent dans ma chambre cinq ou six gendarmes déguisés, ayant à leur tète un commissaire de police qui, montrant son écharpe, me signifia, au nom du Roi, qu’il avait l’ordre de faire une perquisition dans mes papiers. Je ne sus pas d’abord ce que cela voulait dire, et ce fut seulement à la fin de la perquisition, dont tout le résultat fut de leur faire découvrir des notes sur Proclus et sur Platon , que le commissaire m’apprit, que j’étais recherché à cause de Santa-Rosa, arrêté la veille en sortant de chez moi. Frappé de cette nouvelle comme d’un coup de foudre, je me transportai immédiatement chez M. deLaveau, et je lui demandai pourquoi, s’il accusait de complot contre le gouvernement français un homme qui ne connaissait que moi à Paris, il ne m’avait pas mis moi-même en arrestation, ou, s’il n’osait aussi m’accuser de conspiration, pourquoi il s’en prenait à un homme qui n’avait rien pu que par moi cl avec moi. Que si, au fond, il ne s’agissait pas de complot contre la France, je lui montrai ce qu’il y avait de peu noble à poursuivre un proscrit, parce qu’il était sous un autre nom que le sien, quand d’ailleurs ce proscrit était un galant homme et vivait inoffensif, et je lui demandai à voir sur-le-champ Santa-Rosa. M. de Lavcau était
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homme de parti, comme M. Franchet ; c’était un esprit étroit et soupçonneux, mais c’était un homme honnête; il venait d’interroger une seconde fois Santa-Rosa; il venait de lire le rapport du commissaire de police sur les résultats de la perquisition faite chez moi, et il commençait à reconnaître que l’accusation de complot contre le gouvernement français était dépourvue de tout fondement. Ma visite, en lui prouvant que nous n’avions pas peur et que nous ne craignions pas un procès, acheva de le persuader. Toutefois, il crut devoir affecter encore des doutes, et m’annonça que le procès aurait lieu. Je demandai à y paraître comme témoin, et, quelques jours après, je fus mandé en effet devant le juge d’instruction M. Rebelleyme, depuis préfet de police, et aujourd’hui membre de la chambre des députés. M. Dcbelleyme montra dans celte triste affaire une impartialité et une modération parfaite. Il prit, dans ses rapports avec le prisonnier, une liante idée de sa moralité, et il inc parla toujours de lui avec respect et bienveillance. Ce procès ridicule aboutit à une ordonnance déclarant qu’il n’y avait pas lieu à suivre sur la prévention de complot, la seule qui eut motivé l’arrestation. Quant à la question du passe-port sous un nom étranger, le tort du prisonnier était reconnu, mais dans les termes les plus honorables pour lui : il était fait mention de la loyauté et de la franchise de scs aveux. Celte ordonnance de non-lieu n’intervint qu’au bout de deux mois, et, pendant tout ce temps, le pauvre Santa-Rosa demeura en prison à la préfecture de police, dans une
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des chambres delà salle Saint-Martin. Les premiers jours de l’arrestation passés, j’avais obtenu la permission de le visiter tous les jours, et quelques autres personnes obtinrent ensuite la môme permission. Ce fut dans cette circonstance que j’appris encore mieux à connaître le caractère et l’âme de Sanla-Rosa.
Dans le premier moment, il avait eu deux erajnles: la première , d'ôtre livré au Piémont,. c’est-à-dire à l’échafaud; la seconde, que l'émotion de toute cette affaire et de la visite de la police ne portât un coup funeste à ma santé et ne m’achevât. Quand il me vit entrer dans sa prison, peut-être mieux qu’à l’ordinaire, sa sérénité d’âme lui revint, et pendant les deux mois entiers qu’il demeura à la salle Saint-Martin, je ne l’ai entendu se plaindre ni du sort ni de personne. 1! se prépara à bien mourir s’il était livré au Piémont, et ne lut plus que la Bible. Puis, quand celte crainte fut passée, son attention se porta sur tous les détails de la procédure suivie contre lui. H était touché des égards qu’on lui témoignait, et pénétre de respect pour l’excellence de la loi française et pour l’indépendance de la magistrature. Il fallait voir Santa-Rosa dans sa prison. C’était une chambre assez bonne, acrée, salubre; il n’y était pas mal, et s'y trouvait à merveille. Le geôlier, qui faisait ce métier depuis longtemps, et qui avait appris à se connaître en hommes, avait bientôt vu à qui il avait affaire, et il ne le traitait pas comme un prisohnier ordinaire. Il l’appelait toujours monsieur le comte, et cela ne déplaisait pas à Santa-Rosa, qui lui parlait avec
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bônté, et finit pnr se l'attacher au point que ce geôlier avait tout à fait l’air d’un ancien serviteur de sa maison. Santa-Rosa s’était enquis de sa fortune, de sa famille, de ses enfants; l'autre le consultait; Santa-Rosa donnait son avis avec douceur, mais avec autorité. On aurait dit qu’il était encore à Savigliano, à la mairie, parlant à un de ses employés. Quand il quitta la prison, le geôlier me dit qu’il perdait beaucoup. Il en était de même dans ma maison. Ma vieille gouvernante l’aimait plus que moi-même, et encore aujourd'hui, après vingt années, elle ne parle de lui qu’avec attendrissement. Ce fut dans cette prison que je rencontrai l’ancien domestique de Santa-Rosa à l’armée des Alpes, Rossi, mauvaise tète et bon cœur, qui ne savait pas conduire ses affaires, mais qui aurait volontiers donné tout ce qu’il avait à son ancien maître.
Il n’est pas besoin de dire que ces deux mois, pendant lesquels je passais chaque jour trois ou quatre heures à la salle Saint-Martin, nous lièrent de plus, en plus.
II semble qu’après l'ordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d'instruction Debelleyme, le résultat de cette tracasserie devait être au moins de laisser Santa- Rosa tranquille à Paris : il n’en fut rien. D’abord il y eut une première opposition de la police. Il fallut que la cour royale intervint, et prononçât formellement la mise en liberté, si nulle autre cause d’arrestation ne se rencontrait. Les ombrages de la police de M. Corbière s’opposèrent même à l’exécution de ce second juge-
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ment, et après que Santa-Rosa eut été déclaré par la justice au-dessus de toute prévention, et par conséquent libre, M. Corbière, par un arrêté ministériel, décida que M. de Santa-Rosa et quelques-uns de scs compatriotes arrêtés comme lui seraient relégués en province sous la surveillance de la police. Alençon fut la prison, un peu plus vaste que la salle Saint-Martin, à laquelle Santa-Rosa fut condamné par M. le ministre de l’intérieur et de la police. Cet acte lâche et méchant envers un homme évidemment inoffensif, et qui ne pouvait trouver de consolation qu’à Paris, auprès d’un ami dont on connaissait à la fois les opinions libérales et la vie bien tranquille, puisqu’il la passait presque tout entière dans son lit, cet acte qui perdit Santa-Rosa en le séparant de Paris et de moi, lui causa, par son inutile rigueur, une véritable irritation. Il protesta, demanda la permission de rester à Paris ou des passe-ports pour l’Angleterre. On ne lui fit aucune réponse, et il fut transféré à Alençon.
Voici des fragments de quelques-unes de ses lettres d’Alençon, qui font connaître la vie qu’il y menait, ses sentiments et scs travaux.
Alençon, 19 mai 1822.
« Nous voilà arrivés depuis hier à Alençon; les ordres du ministre nous soumettent à la surveillance de l’autorité locale, et celte surveillance s’exercera de cette manière-ci : tous les jours, d’une heure à deux, nous
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devons nous présenter au maire et signer dans son registre; voilà tout. J’ai déclaré bien doucement, bien simplement, mais en termes bien clairs et bien significatifs, ma position au maire. Il n’avait pas de bonnes raisons à me dire, je ne lui en demandais ni de bonnes ni de mauvaises : aussi l’entretien ne fut-il pas vif, mais il fut poli, ce qui ne laissait pas d’élre un assez grand point pour votre débonnaire ami. Au reste, j’aime les maires et pour cause. Celui-ci est un bon vieillard, ayant une petite voix fort honnête; son adjoint, dont le nom finit en ière et qui marche droit comme un i, ne nous a pas reçu aussi bien. Je me suis bien promis que si jamais je redeviens syndic de ma chère ville, je me garderai de donner de mauvais moments aux pauvres diables qu’on m’amènera. Je vais mener une vie d’ermite, cela me consolera de n’élre plus dans ma prison de Paris. L’indignation que me cause l’injustice que j’éprouve n’a pas diminué, mais je ne la laisserai pas troubler mon repos. C’est assez parler de moi. J’arrive à un sujet que je ne saurais plus quitter. Songez que vous êtes réellement mieux qu’en novembre dernier ; ce mieux doit vous donner un commencement de courage, parce que c’est un commencement d’espérance. Réfléchissez un peu au plaisir, au vif, à l’inconcevable plaisir de redevenir vous-même , et au mien, de vous voir dans la plénitude de votre puissance d’esprit et de travail. »
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Alençon, 2 juin.
« Je suis loge, mon cher ami, dans la rue auxCicux, chez M. Chapelain, tapissier. J’ai deux chambres assez grandes et assez propres; mais une triste vue sur la rue et sur une petite vilaine cour, a remplacé le lac, les Alpes, Ycvey et Clarens, que j’avais sous ma fenêtre il y a un an. J’ai voulu hier voir les environs. J’ai rencontré la Sarthe croupissante et des champs peu fertiles. A force de chercher j’ai trouvé un peu d’ombre à l’abri de quelques pommiers. La ville est très mal bâtie ; elle a un jardin public passable, un assez grand nombre de propriétaires aisés. A en juger sur quelques indices fort vagues, les Alençonnais sont de bonnes gens, un peu curieux, mais fort innocemment. Je ne les crois pas plaideurs, tout Normands qu’ils sont, car leur palais de justice n’est qu’à moitié construit. La cathédrale est grande, à vitraux peints; mais l’intérieur est moitié gothique, moitié mauvais grec. J’y ai entendu un prêtre faisant un sermon à des enfants. Il criait assez fort ; mais je n’ai pas entendu un seul mot de son beau discours : c’était cependant du français, mais débité selon la coutume de Normandie.
« Je suis énamouré de Paris ; il y a une bonne partie de moi-même dans cette ville que j’ai toujours voulu haïr et que j’ai fini par aimer d'amour.
a Je n’ai pas reçu de réponse du ministre, et je m’y attendais bien. Je ne cesserai pas de me plaindre, quand
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ce ne serait que pour leur rappeler leur injustice. On aime assez à voir résignés el silencieux ceux qu’on persécute : je ne leur donnerai pas ce plaisir-là.
« Outre les livres dont nous sommes convenus, je vous demande, i° M. de Bonald, Législation primitive ; 2° M. de La Mennais, de l' Indifférence ; 3” Chateaubriand, de la Monarchie selon la Charte. »
Alençon , 1 1 juin.
« Hier, vos deux lettres, celle du 3 et celle du 9, me sont arrivées à la fois; j’en avais besoin. L’inquiétude que j’éprouvais en ne recevant aucune nouvelle de votre chère personne, commençait à devenir de l’anxiété; il y aurait en de la folie à vous mettre en chemin par la chaleur qu’il fait. Ne vous étonnez pas des livres que je vous demande ; il faut que vous sachiez que l ien ne réveille plus en moi la puissance de raisonner et surtout de sentir vivement mes idées que la lecture d’ouvrages qui combattent la vérité avec une certaine force. D’ailleurs, dans ceux que je vous demande, on trouve des choses vraies et fortes à côté des sophismes les plus déplorables. En un mot, Bonald et La Mennais m’obligeront de me lever de ma chaise, le feu au visage, et de me promener dans ma chambre, assailli d’une foule d’idées vives et grandes. Je sens plus ce que je suis véritablement en lisant les écrits de nos adversaires qu’en lisant ceux de nos amis ; car, dans nos amis que de choses me troublent, me chagrinent! 11 n’y a que
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l’homme indigné qui soit vrai et fort, lorsque l’indignation n’a rien de personnel. J’ai fini hier l’Esprit des lois ; les derniers livres qui m’avaient presque ennuyé à vingt ans et même à trente, m’ont singulièrement plu celte fois-ci. J’y ai trouvé l’explication de bien des choses, et entre autres de mon séjour à Alençon. Qu’il faut de temps pour achever une émancipation! Je cède à la nécessité, mon ami; mais Alençon est une des plus tristes nécessités des quatre-vingt-quatre départements du royaume. Je suis si seul! Mais, me direz-vous, malheureux, n’est-ce pas la solitude qu’il vous faut? Oui, mais pas celle-ci. Celle-ci ne me vaut rien ; je me connais, cl je sens que cette relégalion à Alençon est un effroyable malheur pour moi. Ce qu’il me fallait, c’était précisément cet Arcueil de douce mémoire, cette solitude à la porte de Paris ; il n’y a que cela pour travailler. Mais voilà ma dernière complainte, vous n’en aurez plus. Que ne puis-je finir par un capitolo in terza rima à la louange de notre cher Paris ! — Je vous garde votre chambre, vous choisirez de l’appartement du nord ou de celui du midi ; j’habite le nord et je couche au midi ; je suis grand seigneur, comme vous voyez. Ainsi, féal ami, venez, vous et votre Platon, vous serez bien reçus. Mais vous ne viendrez que lorsque le voyage pourra vous faire du bien, m’entendez-vous, du bien; cosi e non allrimenti. O mon ami, j’ai dans l’esprit que votre philosophie, dans l’état où en sont les choses, ferait un grand bien aux hommes. N’ètes-vous pas effrayé de voir en Europe les grandes vérités religieuses et morales
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abandonnées presque sans défense aux coups de deux sortes d’hommes également funestes à l’ordre et au bonheur des sociétés? Ne voyez-vous pas que la victoire, qu’elle se tixe dans un camp ou dans l’autre, ne sera exploitée que contre la liberté véritable, dont l’alliance avec la morale est une loi impérissable de l’ordre éternel! Cher ami, dans celte lutte du mal contre le bien, dans ce combat entre les deux principes ( mais non ; le mal n’est point un principe, ce n’est qu'un fait), c’est un devoir de faire entendre sa voix quand on a la conscience *de sa force. Cette édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de
votre véritable carrière Moi, mon ami, j’ai de la
santé, un cœur tendre qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur; j’ai l’esprit juste, mais nulle profondeur, et j’ai une instruction si incomplète, ou, pour mieux dire, je suis si ignorant sur un grand nombre de points importants, que cela devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J’ai sans doute une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à unc.imagination ardente; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à servir mon pays pendant l'orage et après l’orage. Mais c’est d’une manière bien autrement élevée que vous pouvez servir la société humaine. Moi qui ai la conscience d’un prolongement indéfini de mon existence morale, de mon existence de volonté et de liberté, qui l’ai pour vous et pour moi, je désire vivemeut que votre passage
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sur la terre soit marque par votre influence sur le bonheur des aulres passagers, nul grand bien n’étant sansgrande récompense. Vous voyez, mon ami, que je vousaime tout de bon, et comme un vrai dévot que je suis»
« Le congrès de Florence ne cesse de me trotter par la télé. Il y a quelque chose de bien odieux dans cet abandon des Grecs à la vengeance plus ou moinsprompte des ennemis de la foi chrétienne.
« Vous avez commencé la session des chambres par des coups de pistolets; voilà une touchante imitation des usages anglais. Vous prenez ce qu’il y a de meilleur ehez vos voisins ; je vous en fais mes compliments. Pour moi, je vous avoue que j’aimerais mieux qu’Alençon ressemblât un peu plus à Chester, à Nottingham ou à telle autre ville de l’empire britannique. M. Royer-Collard aura-t-il l’occasion de foudroyer ses adversaires, comme l’hiver dernier? Jç crains qu’il ne se présente pas de question digne de lui. Rappelez-moi à son souvenir, vous savez mon sentiment de préférence pour lui : il est de vieille date.
« Adieu, mon cher ami, je vous aime parce que vousm’aimez, parce que vous êtes platonicien, et parce que vous êtes Parisien, et plus encore par une raison occulte qui vaut mieux que toutes les autres parce qu’elle ne s’exprime pas. Je l’ai senti en recevant hier vos deux, lettres après quelques jours d’attente. »
SANTA-ROSÀ.
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Alençon, 7 juillet.
u Vous me conseillez un commentaire et une réfutation du Contrat social: c’est une belle idée, je l’avoue; mais je crains que l’exécution ne soit au-dessus de mes forces. Je préfère suivre mon travail commencé sur les gouvernements. Je suis occupé à lire Daunou sur les garanties. Cet ouvrage a deux parties distinctes. Dans la première, l’auteur examine ce que c’est que la liberté ou les garanties; il les caractérise, les décompose, les circonscrit; tout cela me paraît en général bien conçu et bien fait. Dans la seconde partie, il recherche comment les divers gouvernements accordent ou délimitent ces garanties. Ici, Daunou n’est ni assez étendu ni assez profond. Dans mon ouvrage, je referai cette seconde partie sous un point de vue plus pratique que théorique, et j’entrerai dans des détails faute desquels l’ouvrage de l’oratorien ressemble à un livre de géométrie plutôt que de politique. Peut-être commenceraije par publier un morceau de mon travail, par exemple la conciliation des garanties que réclame la liberté avec celles que réclame la force , c’est-à-dire l’organisation militaire, dans un gouvernement libre. Ce n’est qu’un point, il est vrai; mais ne crovez-vous pas, mon ami, que l’exploitation soignée d’une partie du territoire en friche est plus utile à l’avancement de la science qu’une grande entreprise de culture dont les résultats seraient incertains? 11 y a sans doute des génies d’une vigueur
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immense qui peuvent tout saisir, comme Montesquieu; mais je ne suis pas de ces génics-là. D’ailleurs le temps de la culture parcellaire est le nôtre. Nous sommes trop avancés pour qu’une vaste entreprise, si elle est superficielle, puisse être utile, et peut-être ne sommes-nous pas mûrs encore pour une grande entreprise profondément imaginée et parfaitement exécutée. Si je pouvais bien cultiver mon lot, mon cher ami, j’aurais bien mérité de mes semblables, et obtenu assez de réputation pour assurer et embellir mon existence. — J’ai aussi « formé le projet d’un ouvrage de circonstance; mais je ne crois pas pouvoir l'exécuter ici. — J’ai eu des mauvais jours à la fin de juin. Savez-vous que ma tète se refuse quelquefois au travail? J’ai aussi un sang qui a une fâcheuse tendance à presser ma pauvre cervelle. Malheur à moi, si je ne fais beaucoup d’exercice. J’ai eu une jeunesse si active! et je suis encore un peu jeune.
Je crois que je le serai longtemps par la tendresse du cœur et les enchantements de l’imagination. Conçu dans le sein d’une femme de treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de cette extrême jeunesse de maternité; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. Il n’y a que le cœur de bien achevé...
« Vous ai-je dit que Sismondi m'a écrit une lettre remplie d’amitié? J’ai reçu aussi une lettre de Fabvier, dont je vous parlerai une autre fois et pour cause. »
Celte lettre de Fabvier, l’ennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le
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revoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenncck. Je ne fis part de ina résolution à personne, je pris la diligence et fis les cinquante lieues jour et nuit; j’arrivai dans le plus pitoyable état, mais enfin j’arrivai. J’occupai une des deux chambres de Sanla- Rosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité fraternelle. J’ai été souvent malade; plus d’une fois, des soins affectueux m’ont été prodigués : jamais je n’en ai connu de pareils. Il serait impossible de décrire la tendresse qu’il me témoigna , et désormais je n’en parlerai plus. Ce mois passé ensemble dans une absolue solitude acheva de nou6 unir; je pus lire dans son âme, et lui dans la mienne, ce qu’il y avait de plus caché. Là s'accomplirent les dernières confidences, et les voiles qui couvraient encore les parties les plus délicates de notre vie, se levèrent comme d’eux-mêmes dans ces moments d’abandon où les âmes les plus fermes, endormies par la confiance, ne contiennent plus leurs peines et livrent à l’amitié jusqu’aux secrets de l'honneur. Dès lors notre intimité ne put plus s'accroître et prit un caractère de douceur à la fois cl de virilité qu’elle a toujours conservé, même pendant les longues années de notre séparalion. ,
Ce fut pendant ce mois que je composai l’argument du Phédon sur l'immortalité de l’âme. Santa-Rosa aurait désiréque je visse aussi clair que lui-même dansles ténèbres de celte redoutable question. Sa foi, aussi vive que sincère, allait plus loin que celle de Socrate et de Platon;
*so
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Jes nuages que j’apercevais encore sur les détails de la destinée de l’âme, après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de' la journée, que le soir à la promenade, lorsqu’cnscinblc, errant à l’aventure autour d’Alençon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cette vie et pour l’autre dans un hymne de foi muelle et profonde à la divine providence.
Santa-Rosa n’écrivait qu’à un très petit nombre de personnes, et vivait, comme on le voit, d’une manière qui ne pouvait guère inquiéter l’autorité. Cependant, soit que ses compagnons d’exil fussent moins prudents que lui, soit par toute autre raison, les ombrages du gouvernement redoublèrent. Ma visite à Alençon, dans l’état de ma santé, troubla la police; ce qui n’était qu’un élan du cœur parut une bravade ou môme un complot, et l’impatience d’une pareille existence entra dans l’âme de Santa-Rosa. Il me fit part de la lettre que lui avait écrite le colonel Fahvier, un de nos communs amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée , qu’une extradition ou du moins qu’un nouvel emprisonnement était possible; il l’engageait à fuir en Angleterre, et il s’offrait à lui en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, une chaise de poste devait se trouver à une demi-lieue d’Alençon avec quelques amis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement en Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans
■celte proposition le cœur de celui qui la faisait; mais nous la rejetâmes sur-le-champ. S’enfuir, pour Santa- Rosa, eût été presque avouer qu’il doutait de son droit; c’eût été déshonorer le jugement de non-lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par la police de M. Corbière. Là-dessus, Santa-Rosa et moi, nous n’eûmes pas même à délibérer. Mais Sanla-Rosa voyait arriver avec effroi le moment où je retournerais à Paris et où il demeurerait seul à Alençon, sans amis, sans livres, sans secours pour son cœur et pour ses ■éludes.
Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre des députés une vive discussion, où plusieurs membres de l’opposition, s’élant plaints des tracasseries de la police française envers les réfugiés italiens, M. Corbière, ministre de l’intérieur et de la police, prétendit que les réfugiés n’étaient pas du même avis que leurs défenseurs , et qu’ils étaient reconnaissants de la conduite du gouvernement français à leur égard. Sanla-Rosa trouva les paroles du ministre aussi déloyales que sa conduite avait été injuste; il crut devoir à son honneur et à celui de ses compagnons d’infortune de publier la lettre suivante en réponse au discours de M. Corbière.
« Monseioneuh,
« Un membre de la chambre des députés, en s’élevant, dans la séance du 7 de ce mois, contre les abus de l’administration, a jugé convenable de signaler le Iran
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tement que les réfugiés piémontais reçoivent en France. Il a plu à votre Excellence de dire, dans sa réponse, que ces étrangers se montraient reconnaissants de la protection du gouvernement français et de la bienveillance du Roi, et elle s’est récriée sur l’injustice de pareilles réclamations. Telles sont les expressions consignées dans le Moniteur du 10 août. D’autres journaux, moins exacts sans doute, ont fait parler votre Excellence avec une dureté qui ne saurait être dans son caractère.
« Monseigneur, après avoir été conduit ici par vos ordres, et vous avoir adressé inutilement mes réclamations, j’aurais pu recourir aux chambres. Je ne le fis point. Porté par mes principes à demeurer parfaitement étranger aux affaires de tout autre pays que le mien, je préférai attendre en paix que le gouvernement réparât son injustice, plutôt que de devenir l’occasion d’une vive discussion politique au sein de la chambre. Les hommes qui, comme moi, sentent toute l’étendue de leur infortune et de celle de leur patrie, n'aiment pas à faire parler d’eux ; mais, monseigneur, les paroles que vous avez fait retentir, et qui se répandent dans toute l’Europe, me forcent à rompre le silence. Méconnaître des bienfaits, désavouer un protecteur, c’est d’un lâche: souffrir qu’on nous attribue, qu’on nous impose de la reconnaissance, lorsque le sentiment de l’injustice qui nous opprime pèse sur notre cœur, c’est encore une lâcheté. Les proscrits italiens, monseigneur, n’y descendront jamais; on pourra les chasser, les emprisonner, les accabler de persécutions ; ils n’oublieront pas ce qu’ils
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doivent à leur propre caractère, et à cette patrie si chère et si malheureuse, dont l’estime est leur premier besoin. Je l’avoue, il m’eût été doux d’éprouver la bienveillance du gouvernement français, de vivre sous la protection de l’auteur de la Charte française par qui la liberté s’est fait jour en Europe après quatorze ans d’un mouvement opposé. D’autres rois de France protégèrent des Italiens proscrits pour la même cause, cl les derniers défenseurs de la liberté de Florence et de Sienne trouvèrent en France une seconde patrie, à l'ombre du trône de François 1" et de Henri 11.
« Voici ce qui m’est arrivé en France: je suis venu avec un passe-port suisse et avec un nom emprunté, dans la fausse croyance que celte précaution m’assurerait un paisible séjour à Paris. J’habitai celle ville et la campagne pendant quatre mois; j’étais tranquille, et ne devais-je pas l’être avec une conduite sans reproche ? Le 23 mars dernier, je fus saisi par les agents de l’autorité, sur une place publique de Paris, et conduit à la préfecture de police, où je lus, sur le mandai d’amener qui inc fut présenté, ces propres mots : Prévenu d'intentions séditieuses. Je demandai à être conduit auprès du préfet de police, et je lui déclarai sur-le-champ mon véritable nom. Après un long interrogatoire, je lus écroué à la prison de la salle Saint-Martin, et mon affaire commença tout de suite. 11 faut que les magistrats aient trouvé dans ma conduite et dans mes papiers une absence bien complète d’indices de culpabilité en matière politique, puisque la procédure se réduit à l’irrégularité
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du passe-port. Je m’attendais à être jugé et condamné sur ce dernier point : je connaissais mon tort, j’étais résigné à en subir la peine. Je n’avais commis qu’une faute matérielle, il est vrai ; rien de plus pur que mes intentions, mais c’était toujours une contravention aux lois, et il n’en est point d’entièrement justifiable à mes yeux. La magistrature française ne crut point devoir s’arrêter à une rigoureuse et littérale Application de la loi ; elle dédaigna de faire plier, sous des considérations quelconques, ses hautes maximes d’équité. Le tribunal de première instance de Paris déclara qu’il n’y avait pas lieu à poursuivre. Le ministère public forma opposition à ce premier jugement. La cour royale prononça un second jugement favorable, et ordonna ma mise en liberté dans la forme accoutumée. Je demandai alors à votre Excellence de pouvoir jouir de l’hospitalité française, c’est-à-dire de pouvoir vivre en France sous la protection des lois du royaume. Je croyais que le gouvernement devait me dédommager par ce bienfait de tout ce que d’injustes inquiétudes sur ma conduite politique en France m’avaient fait souffrir. Celte illusion, dont je n’ai point à rougir, s’évanouit bientôt; je me vis d’abord retenu neuf jours en prison, sur une simple lettre du préfet de police au concierge; véritable violence exercée sur ma personne, qui, après la signification de l'arrêt de la cour royale, ne pouvait être privée de sa liberté qu’en vertu d’un nouveau mandat d’amener décerné par le magistrat. La réponse de votre Excellence arriva. C’était un ordre au préfet de police de me faire
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conduire à Alençon par la gendarmerie, pour y demeurer sous la surveillance de l’autorité locale. Aussitôt arrivé dans le lieu de ma relégation, j’écrivis h votre Excellence : Ce n’est plus un asile en France, ce sont des passe-ports pour l’Angleterre que je demande au gouvernement français. Je ne reçus point de réponse , et vous aviez sans doute, monseigneur, oublié ma lettre et ma réclamation, lorsque vous fîtes entendre ù la tribune les paroles que j’ai citées.
« Ces faits, qui ne me concernent pas seul, et qui me sont à peu près communs avec MM. Muschielti et Calyetti, mes compatriotes, arrêtés en même temps que moi, et relégués avec moi, sont connus de votre Excellence, et pourraient être au besoin prouvés par des documents authentiques. Je conserve précieusement l’arrêt de la cour royale de Paris, comme un monument de la protection que mon innocence a trouvée auprès de la magistrature française.
o Maintenant, monseigneur, je demande si nous avons été'traités en France avec justice ou avec injustice, avec bienveillance ou avec malveillanec ; si nous y sommes protégés ou si nous y sommes opprimés? Nous n’avons pas été envoyés à l’échafaud dressé <\ Turin pour les auteurs de la révolution de mars 1821; jamais un ministre n’oserait présenter une pareille mesure à la signature d’un fils de Henri IV. Mais nous sommes retenus en France malgré nous, nous sommes privés de notre liberté, malgré notre innocence solennellement reconnue par les tribunaux du royaume; en un mot, ce n’est
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pas l’hospitalité qui nous est accordée, c'est une prison. Il faudrait que nous l’eussions demandée, monseigneur; alors seulement les paroles de votre Excellence seraient irréprochables. Pour moi, ce que j’ai demandé, ce que je demande encore, ce sont des passe-ports ou l’hospitalité sans conditions odieuses, et je le demande publiquement, dans l’intérêt de la vérité et dans celui de ma dignité personnelle. Il faut que l’on sache qu’il n’est pas vrai que la conduite tenue à notre égard nous inspire de la reconnaissance. Monseigneur, quand l’Europe nous serait fermée, nous irions dans un autre hémisphère plutôt que de nous résigner à un asile aussi peu honorable ; mais nous n’en sommes point réduits à celte extrémité. Plusieurs de nos malheureux compatriotes vivent en paix sous la protection de la vieille Angleterre, et un plus grand nombre a trouvé au delà des Pyrénées une nation généreuse qui, oubliant en quelque sorte scs propres calamités, les a comblés de scs bienfaits.
« D’après tout ce que je viens de dire, monseigneur, l’on pourra juger si la France est un asile pour le malheur; cl je n’aurais rien à ajouter si votre Excellence ne nous avait appliqué l’expression de malheur mérité. Le nom de l’illustre citoyen 1 qui a proclamé le premier la maxime à laquelle votre Excellence fait allusion, sera toujours prononcé avec respect par les gens de bien de tous les pays; mais l’application ne saurait nous regarder; elle ne regarde point des hommes qui n’ont pris les