‹ Fragments et souvenirsChapitre 50 sur 117 · Voyez plus bas, la soie sixième · texte numérisé non relu

Voyez plus bas, la soie sixième

Laplacc. Lagrange est comme le dieu de l’analyse ; il réunit en lui l'invention, la fécondité, la simplicité, la facilité, j’allais dire la grâce. Les beaux calculs s’échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d’Homère. Mais des hauteurs où il règne, il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace, au contraire, n’emploie guère l’analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l’école de Newton et de Galilée comme Lagrange à celle d’Euler et de Leibniz'. S’il n’a pas découvert le système du monde, il a su trouver dans les conditions mêmes de son existence le secret et la garantie de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d’originalité peut-être; car il n’a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et en même temps il l’a presque achevée. Et il n’avait pas devant lui deux siècles d’hommes de génie, Newton à leur tète : il est en quelque sorte le Newton de celle importante partie du système du monde.

Ne serait-il pas naturel de croire que l’auteur d’aussi grands travaux n’a pu les accomplir qu’à l’aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d’une paix profonde, et en leur consacrant, sans distraction et sans réserve, tous les jours d’une longue vie? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d’approndre que le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie

1 . Voyez plus bas en ce volume le discours prononcé sur la tombe de M. Poisson.

ÉLOGE DE M. FOCRIER.

politique ou dans les affaires; que la fortune l’a jeté à travers les scènes les plus mémorables de la révolution et de l’empire ; et que sa vie en elle-même, et sans les découvertes qui rendent son nom immortel, est encore une des destinées les plus intéressantes, les plus remplies et les plus utiles de notre âge.

Élevé à l’école militaire d’Auxerre que dirigeait l’ordre savant et éclairé de Saint-Benoît, sans fortune et sans ambition, passionné de bonne heure pour les mathématiques, plein de reconnaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tranquille, peu s’en fallut que M. Fourier ne se fit aussi Bénédictin; et sans les événements qui survinrent, très probablement sa destinée se serait écoulée dans une modeste cellule ; il n’eût jamais eu d’autre théâtre que l’école de sa ville natale, et ses courses dans le monde se seraient bornées à quelques voyages d’Auxerre à Paris, pour communiquer à l’Académie des Sciences des mémoires d’algèbre. Mais la révolution française en décida autrement, et reftversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance; il l’embrassa avec amour, lorsqu’elle était noble et pure; et quand plus tard, condamnée, pour se défendre, à une dévorante énergie, elle devint coupable et malheureuse, il ne crut pas devoir l’abandonner dans ses mauvais jours, et il la servit encore, non pas dans ses fautes, mais dans ses périls : il a l’honneur de l’avoir traversée sans tache et de ne l’avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d’honorables

fontions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même 1 ; et dénoncé, epiprisonné, condamné à mort, le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée, nous le retrouvons sur les bancs de l’École normale et dans une chaire de l’École polytechnique2. Sa première et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui : c’était encore une illusion.

Un autre géomètre, un peu plus ambitieux, le vainqueur d’Arcole, sentant que son heure n’était pas venue en France et qu’il manquait un homme à l’Orient, entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d’Alexandre en attendant celui de César, et de réaliser les vues de Leibniz sur l’Égypte. 11 ne s’agissait pas seulement de soumettre cette belle contrée à la domination française; il fallait la conquérir à la civilisation de l’Europe. Le membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Égypte, fit donc appel à la science, et la science s’élança à sa voix, aussi aventureuse, aussi confiante que l’armée. Voilà M. Fourier enlevé de nouveau à ses études chéries. Qui ne sait les prodiges de l’expédition d’Égypte? Le Kaire à peine soumis, l’Institut d’Égypte fut fondé sur le modèle de l’Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel3. Son esprit vaste et flexible embrassait et animait tous les travaux. Là il s’entretenait d’analyse avec Monge,

Page 1