JEUNESSE DF. M. FOURIER JUSQU’A SON DÉPART POUR L'ÉGYPTE
Joseph Fourier, et non pas Fourrier, naquit à Auxerre en 1768. Sa famille était originaire de Lorraine, et elle
1. Nous devons la plupart des renseignements que renferme cette note à M. Roux, un des plus anciens amis de Fourier, qui était avec
NOTES SUR M. FODRIER.
avait produit au xvn? siècle une espèce de saint dans la personne du révérend Pierre Fourier, chef et réformateur des chanoines réguliers de la congrégation de Notre Sauveur, et instituteur des religieuses de la congrégation de Notre-Dame. La vie de Pierre Fourier a été écrite par le révérend P. Jean Bédel, Paris, 1666. Une branche de cette famille passa à Auxerre; elle y resta pauvre. Le père de Joseph Fourier était un simple tailleur. Il le perdit ainsi que sa mère de fort bonne heure, à peu près à l’âge de sept à huit ans. Une bonne dame qui avait remarqué en lui d’heureuses dispositions, le recommanda à l’évêque d’Auxerre, M. de Cicé, frère du fameux achevêque de Bordeaux, lequel s’intéressa au pauvre orphelin et le plaça à l'école militaire d’Auxerre, alors dirigée par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Joseph Fourier s’y distingift par l’heureuse facilité et la vivacité de son esprit. Il était toujours à la tète de sa classe, et cela presque sans effort et sans que les jeux et la légèreté de son âge perdissent rien à ses succès ; mais quand il arriva aux mathématiques, il se fit en lui un subit changement : il devint appliqué, et se livra à l’étude avec un zèle et une constance remarquables. Pendant la joumée’il faisait une ample provision de bouts de chandelle, à l’insu de ses maîtres et de ses camarades; et la nuit, quand tout le monde dor-
lui professeur à l’Ecole militaire d’Auxerre, qui l’a accompagné à l’École normale, ne l’a quitté qu’à son départ pour l’Égypte, et n’a cessé depuis son retour en France d'entretenir avec lui les relations les plus intimes. M. Roux, ancien professeur de mathématiques, est un homme de sens et d’honneur, en qui on peut placer toute confiance.
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niait, il se réveillait et descendait sans bruit dans la salle d’étude, allumait ses bouts de chandelle, et là passait de longues heures sur des problèmes de mathématiques. A la fin de ses études il désirait entrer dans l’artillerie ou le génie, et les inspecteurs de l’école d’Auxerre, M. le chevalier Raynaud et M. Legendre, le grand géomètre, appuyèrent sa demande auprès du ministre. La réponse fut que Fourier n’étant pas noble ne pouvait entrer dans l’artillerie ni dans le génie, quand il serait un second Newton '. Le prieur de l’école d’Auxerre profita de cette circonstance pour engager Fourier à entrer dans l’ordre de Saint-Benoît. Les Bénédictins étaient alors l’ordre religieux le plus éclairé. Sur douze écoles que possédait la France, ils en dirigeaient six, et ils avaient à Paris une maison où, après avoir enseigné quelque temps, ceux qui se distinguaient parmi eux se pouvaient retirer pour se livrer à leurs études favorites. Fourier se laissa séduire à cette perspective, et on l’envoya comme novice à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loir. Il sortait à peine de cette abbaye, quand la révolution française vint ébranler tous les ordres monastiques. Fourier n’avait jamais été plus que novice : il n’avait point fait de vœux, et il déposa sans regret l’habit de Bénédictin qu’il avaitporté quelque temps. Mais sa réputation était
J. De nombreux exemples prouvent qu’avant la révolution on entrait dans l’artillerie et dans le génie sans être noble. Malgré cette remarque, M. Roux a persisté à nous attester l’exactitude du fait mentionné, et des termes mêmes dans lesquels le refus était exprimé. Peut-être fallaitil appartenir au moins à une famille aisée, et Fourier n’avait absolument rien.
NOTES SUR M. KO U RI ER
déjà si bien établie que, malgré sa résolution de rester laïque ou de le redevenir, il ne fut pas moins appelé comme professeur de mathématiques à cette même école d’Auxerre où il avait été élevé. Il avait alors vingt et un ans. Nousvoilà en 1789. Depuis cette époque jusqu’à celle où il fut nommé élève de l’École normale, il ne cessa
d’être professeur à l’École militaire d’Auxerre, qui de-
vint collège national, et ne souffrit aucune interruption, même pendant les plus mauvais jours.
Fourier eut les plus grands succès comme professeur de mathématiques. Il se chargea même pendant quelque temps de la rhétorique; et le professeur de philosophie étant venu à manquer, il le suppléa pendant une année, au grand contentement des élèves. 11 nous a été impossible de retrouver aucune trace de l’enseignement philosophique de Fourier; mais la doctrine de Condillac était loin de le satisfaire, et il connaissait déjà la philosophie écossaise par les Institutions de philosophie morale de Ferguson; petit ouvrage dont il faisait grand cas '. 11 donna aussi pendant quelque temps, tous les jeudis, une leçon d’histoire générale à laquelle assistaient les élèves de toutes 'les classes et les professeurs eüx-mèines. On voit que Fourier embrassait alors toutes les connaissances humaines. Mais son éludp favorite était les mathématiques. C’est vers ce temps, en 1789, qu’il adressa à l’Académie des Sciences un Mémoire sur
1 . 11 y a en effet une traduction française des Institutions, Genève , 1775. Voyez Philosophie écossaise, lcç. XIIe. Voyez aussi plus bas la note cinquième : Mes relations avec M. Fourier.
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les équations algébriques, où il avait déposé le germe du giand ouvrage auquel il travailla toute sa vie, et qu’il imprimait avant sa mort. Les troubles qui survinrent interrompirent les travaux de l'Académie et empêchèrent qu’it ne fût rendu compte du Mémoire de Fouricr, qui s’est égaré avec bien d’autres papiers. Fouricr attachait le plus grand prix à ce Mémoire, parce qu’il fixait la date précise de la découverte de sa méthode. Il s’en était procuré une ancienne copie qu’un de ses amis d’Auxerre, M. Roux, a également atteste avoir connue en 1795. Elle est aujourd’hui entre les mains de M. Navier, membre de l’Académie des Sciences, ami intime de Fouricr et dépositaire de tous ses papiers scientifiques. Voilà ce que nous avons pu retrouver sur la vie et les travaux de Fourier avant la révolution. Il est temps de dire la part peu connue qu’il prit aux événements de cette grande époque.
En 1789, Fourier avait à Auxerre une assez grande réputation comme mathématicien et comme professeur, et c’était sans contredit l’homme le plus distingué de cette ville. Il y devint aisément une puissance politique. Il fit partie de la société populaire d’Auxerre, qui, comme toutes les sociétés populaires de province, était affiliée à la société des Jacobins de Paris. Il fut aussi membre du comité de surveillance du département, qui était au comité de salut public, dans le système d’administration collective du temps, ce qu’un préfet est aujourd’hui au ministre de l’intérieur. Fourier participait donc et à l’action légale du gouvernement et à
Digitiz
NOTES SÜR M* FOURIER.
celle de la propagande. On voit par là qu’il était entré fort avant dans les voies de la révolution.
Ceux qui, comme nous, n’ont connu Fourier que dans les dernières années de sa vie, prudent, réservé, parlant même avec peine à cause de l’oppression qui l’étouffait, se le représentent difficilement comme un orateur ardent et entraînant. Cependant tous les témoignages déposent qu’alors, comme plus tard à l’École normale et à l’École polytechnique, il avait une 'élocution pleine de charme et d’une abondance inépuisable. Un jour, à l’occasion de la levée des trois cent mille hommes, il parla si bien à la société populaire d’Auxerre sur la nécessité de marcher à la défense de la patrie, qu’il y eut sur-le-champ assez d’enrôlements volontaires pour satisfaire à la loi sans qu’il fût besoin de tirer au sort.
En général, la révolution ne fut pas violente à Auxerre, et Fourier y montra la modération et la bonté qui ne l’ont jamais abandonné, avec un courage poussé quelquefois jusqu’à l’imprudence. Voici un trait de bonté ingénieuse qui peut donner une idée de son âine'. Fourier avait été chargé, comme membre du comité de surveillance du département de l’Yonne, de je ne sais quelle mission pour Tonnerre. En s’y rendant, il rencontra dans la voilure publique un homme avec
1. Nous tenons cette anecdote de M. Pouillet, de l’Académie des Sciences, qui la tenait de M. Fourier iui-mème; celle que nous citons ensuite nous vient de M. Roux, et M. Navier nous a assuré l’avoir aussi entendu raconter à Fourier.
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lequel il lia conversation ; et celui-ci, séduit par l’amabilité de son interlocuteur, lui confia qu’il était aussi chargé pour Tonnerre d’une mission politique de la nature la plus grave. Il s’agissait de faire arrêter et de traduire au tribunal, c’est-à-dire à peu près d’envoyer à l’échafaud, une personne de Tonnerre que Fourier ne connaissait presque pas, mais qu’il avait toutes raisons de juger innocente. En descendant de voiture, le député devait requérir l’arrestation de cette personne. Fourier s’attacha à cet homme, s’insinua de plus en plus dans sa confiance, et, arrivés à Tonnerre, l’invita à déjeuner avec lui à son auberge ; là, il mit en usage toute son habileté pour lui faire oublier sa mission. Impossible de prévenir la personne en question, car c’était mettre dans sa confidence un domestique qui aurait pu le trahir; et d’un autre côté, si Fourier quittait un moment son homme, celui-ci s’en allait tout droit à la municipalité requérir la force armée. Dans cet embarras, après avoir épuisé toutes ses ressources d’amabilité pour retenir volontairement son convive, il sortit sous quelque prétexte de la chambre où ils déjeunaient, et en s’en allant il ferma doucement la porte à double tour, et courut avertir celui que menaçait un si imminent danger. Cependant notre député fie voyant pas revenir Fourier, s’impatiente, veut sortir, et, se trouvant enfermé, se met dans une colère extrême. Bientôt Fourier arrive, s’excuse comme il peut, et ne voulant pas perdre de vue son redoutable compagnon, lui propose de l’accompagner jusqu’à la municipalité. Chemin
NOTES SUR M. FOURIER
faisant, ils rencontrent l’homme menacé et averti, qui gagnait la porte de la ville. Que le député l’eût vu, et c’en était fait du pauvre diable. Fourier s’avise alors d’un singulier stratagème : il s’arrête devant une enseigne de boutique qu’on venait de peindre, et se met à en commenter les beautés avec une éloquence qui tient les yeux et l’esprit de notre homme fixés de ce côté de la rue, pendant que de l’autre l’homme suspect s’écoule inaperçu.
Nous citerons encore un trait de courage qui réussit moins bien à Fourier. Un nommé Ichon, membre de la Convention, était alors à Auxerre avec les pleins pouvoirs d’un représentant du peuple , et spécialement chargé de la remonte des chevaux. Il envoya Fourier à cet effet dans le département du Loiret. Celui-ci, arrivé à Orléans, y trouve le conventionnel Laplanche qui, pour se rendre populaire, faisait faire au peuple des distributions de vin et de viande, et en même temps s’entourait d’un appareil deluxe qui contrastait avec la misère générale et la rudesse des habitudes du temps. Notre jeune patriote s’indigne, et attaque à la société populaire d’Orléans la conduite du représentant. Laplanche, irrité, écrit à Paris au comité de salut public qui, à son tour, écrit à Ichon pour le gourmander d’avoir confié une mission à un homme qui osait entraver les opérations d’un représentant du peuple ; et il y eut un décret de la Convention qui déclara Fourier indigne de la confiance du gouvernement. A la réception de ce décret, Ichon perd la tête, et de peur qu’on ne l’accuse de complicité avec Fourier, lance contre
JEUNESSE DE M. FOURIER
celui-ci un arrêté pour qu’il soit appréhendé partout où il se trouvera et guillotiné sur-le-champ. Fourier, après avoir achevé sa tournée dans le Loiret, s’en revint à Auxerre, où il aurait couru le plus grand danger si la société populaire et le comité de surveillance ne se tussent mis entre Ichon et lui. More, député du département de l’Yonne à la Convention, qui était alors à Auxerre, s’employa efficacement pour son jeune et savant compatriote. C’était la première injustice qu'éprouvait Fourier : elle le révolta, et il voulut avoir raison du décret du Comité de salut public. Il vint donc à Paris plaider lui-même sa cause. Il fut présenté à la société des Jacobins et introduit auprès de Robespierre ; mais il parait qu’il réussit fort médiocrement auprès de ce dernier, car peu de temps après son retour à Auxerre, il fut incarcéré par ordre du Comité de salut public. Tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens à Auxerre réclamèrent en sa faveur, et il fut mis en liberté. Huit jours après, nouvel ordre d’arrestation. L’estime dont Fourier jouissait à Auxerre était si grande, qu’une députation officielle de la ville fut chargée d’aller à Paris demander sa mise en liberté. Saint-Just reçut la députation avec beaucoup de hauteur. Il convint des talents de Fourier, et n’accusa pas même ses sentiments, mais il lui reprocha de la tiédeur. « Oui, dit-il, il parle bien, mais nous n’avons plus besoin de patriotes en musique. » Et conformément à ces paroles significatives , Saint-Just se préparait à agir quand le 9 thermidor l’arrèta et délivra la France.
NOTES SUR M. FOÜRIER.
Telle fut la première leçon que reçut Fourier : ce ne fut pas la dernière.
Plus tard, quand la réaction thermidorienne égala presque les excès qu’elle voulait punir, ce même Fourier que le Comité de salut public avait si fort maltraité, fut arrêté comme jacobin et fauteur de Robespierre. On vint le prendre un matin chez lui, à Paris, nie de Savoie, et, sans presque lui donner le temps de s’habiller, on le conduisit en prison avec des propos qui ne sont jamais sortis de sa mémoire. Quand la garde qui l’emmenait passa au bas de l’escalier, près de la portière de la maison : « J’espère, leur dit celle-ci, que vous allez bientôt nous le renvoyer. — Tu pourras toimême, lui répondit le chef des sbires, venir le prendre en deux. » Et cette fois c’en était fait de Fourier, si ses collègues de l’École polytechnique ne fussent intervenus. Mais il faut expliquer comment il se trouvait à Paris.
Sorti des prisons d’Auxerre le 9 thermidor, Fourier reprit ses occupations à l’École militaire, alors collège national. La Convention venait de créer une institution à laquelle il ne pouvait demeurer étranger, l’École normale. Le but de cette grande institution était de former des professeurs pour toute l’étendue de la République. Dans les autres écoles, on enseignait seulement les diverses branches des connaissances humaines; là on enseignait l’art de les enseigner; de là le titre d’École normale '. Les élèves devaient être des citoyens
1. On appelait cette école tantôt les Écoles normales, tantôt l’École
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appartenant à toutes les parties de la France, au nombre de quinze cents, choisis et présentés par leurs districts, comme se destinant à l’enseignement de telle ou telle branche des sciences. Ces quinze cenls élèves étaient entretenus aux frais de leurs districts, et ils devaient y être renvoyés après le cours normal pour y répandre l’instruction qu’ils avaient puisée à Paris. Les professeurs étaient les premiers hommes de la nation en tout genre. Chaque cours ' devait se composer de leçons où le professeur parlerait seul, et de conférences où les élèves l’interrogeraient et seraient interrogés par lui. Un sténographe recueillait cl un journal spécial publiait tout ce qui se disait dans les leçons et dans les conférences 2. Fondée par un décret de la Convention, du 9 brumaire an ni (30 octobre 1791), organisée par un arrêté des représentants du peuple délégués pour
normale. Le pluriel se rapporte à la diversité des cours normaux; le singulier exprime la réunion de ces cours dans un même etablissement.