M. Jomard
NOTES SUR M. FOURIER
il est plusieurs fois appelé chef de l'administration de la justice, et en cette qualité on le voit chargé de transmettre à Desgencttes une lettre du divan du Kaire, où cette assemblée remercie Desgenettes de son ouvrage sur le traitement de la petite vérole.
N» 80. 24 fructidor an ym. Formation d’un conseil général d’administration pour toute l'Égypte, sous le ppm de conseil privé d’Égypte. Le cçnseil se composait de deux ordres de conseillers; les uns que désignaient leprs fonctions, et qui étaient inamovibles; les autres à la nomination du général en chef. Fourier est à la tple de ces derniers conseillers avec Lepère, Conté, Champy, Costaz,Jacolin, Thévenin, Heynicr, ltegnier, Clianaleilles et Girard. Le conseil s’occupait de tout ce qui a trait au commerce, à l’agriculture, aux finances, à la législation civile elcriminelle, aux sciences et aux arts, des rapports à établir entre la métropole et l’Égypte, entre les habitants du pays et les Français y résidant, enfin de tout, hormis la guerre et la politique extérieure. Le conseil était divisé en sections et pouvait prendre l’initiative sur tous les objets dont il croyait utile de s’occuper. Le travail préliminaire était fait par les différentes sections, qui présentaient leur travail au conseil assemblé. L’avis du conseil était envoyé au général en chef, qui adoptait, rejetait, modifiait, selon qu’il le jugeait convenable. Ce conseil est aussi mentionné dans l 'Annuaire.
N° 91. la frimaire. Institution d’un journal arabe destiné à répandre dans toute l’Égypte les actes du gouvernement français, à prémunir les habitants contre
M. KOURIER EN ÉGYPTE.
loules les inquiétudes qu’on pourrait leur inspirer, entin, à entretenir la confiance et l’union entre la population et les Français. Ce journal portera le nom de Tanbyeh (Avertissement). Plusieurs exemplaires de ce journal seront remis aux chefs des caravanes qui arrivent en Égypte, et on prendra tous les moyens pour le répandre dans l’Hycmen, la Syrie, l’Asie-Mineure. Les Ulémas formant le divan d’Égypte devront connaître tout ce qui sera contenu dans ce journal, et la surveillance de la part du gouvernement français devait être entre les mains de Fourier, chef de l’administration de la justice en Égypte. La rédaction en était confiée au cheikh Elkachah.
N» 96. 18 nivôse an ix. Lettre du grand divan d’Égypte au général Abdallah-Menou, dans laquelle le divan lui fait savoir que, sur la demande du citoyen Fourier, commissaire auprès du divan et chef de l'administration de la justice, il a été décidé d’interdire aux soi-disant saints le droit de paraître nus dans les rues et de se livrer à aucune indécence. En conséquence, arrêté de Menou contre les désordres de cette espèce.
N° 99. Fourier fit prendre aussi au divan la résolution d’établir des listes de décès et de naissances, de les rassembler et de les conserver dans un registre authentique. On trouve ici une lettre du divan à Menou, où il est établi que cette pratique, qui apprend aux États ce qu’ils perdent de citoyens et ce qu’ils en acquièrent, n’est nullement contraire à la religion, et peut trèsbien être observée dans toute l’Égypte. Celte lettre est
NOTES SUR M. FOURIER
d’une certaine étendue, cl sous des formes musulmanes contient, sur les rapports de la science et de la foi, des déclarations qui font le plus grand honneur au bon sens du divan et à Fourier qui l’inspirait. C’est encore une institution de statistique tout à fait semblable à celle que Fourier dirigea plus tard à la préfecture de la Seine.
Tout ceci nous donne quelque idée de la conduite du préfet du Kaire, du ministre de l’intérieur et du ministre de la justice en Égypte. Arrivons au diplomate.
Fourier fut chargé de négociations importantes avec les beys et les chefs de l’armée ottomane. Sa principale négociation fut son traité avec Mourâd-Bey, par l’entremise de la célèbre Sitty-Nefiçah. Cette femme, qui joignait, à ce qu’il paraît, un caractère et des talents supérieurs à une rare beauté, avait joui d’une grande influence sous Aly-Bey, et ensuite sous Ibrahim. Elle avait inspiré une grande passion à Mourâd-Bey, qui l’avait enlevée à leur commun maître.
On lit dans les Mémoires de Napoléon :
« Napoléon envoya Eugène, son beau-fils, compli- « menler la femme de Mourâd-Bey, qui avait sous ses « ordres une cinquantaine d’esclaves appartenant à ce « chef mameluck et à des katchefs. C’était une espèce « de couvent de religieuses dont elle était l’abbesse. Elle « reçut Eugène sur son grand divan, dans le harem, # où il entra par exception et comme envoyé du sultan « Kébir. Toutes les femmes voulaient voir le jeune et « joli Français, et les esclaves eurent beaucoup de
M. FOÜRIER EN ÉGYPTE.
« peine à contenir leur curiosité et leur impatience. « L’épouse de Mourâd-Bey était une femme de cin- « quan te ans, et avait la beauté et les grâces que com- « porte cet âge. Elle fit, suivant l’usage, apporter du « café et des sorbets dans de très riches services et avec « un appareil somptueux. Elle ôta de son doigt une « bague de mille louis, qu’elle donna au jeune officier. « Souvent elle adressa des réclamations au général en « chef, qui lui conserva ses villages et la protégea con- « stamment. Elle passait pour une femme d’un esprit «‘distingué. »
La femme dont parle ici Napoléon est évidemment Sitty-Nefiçah. En effet, Sitty-Nefiçah ne devait plus être jeune, puisque Mourâd l'avait enlevée à lbrahim-Bey et qu’elle avait eu du crédit sur Ali, le prédécesseur d’Ibrahim. Elle avait dû être très belle pour gouverner ainsi ces maîtres farouches. Bonaparte relève sa réputation de mérite, et il la peint comme à la tête de la maison de Mourâd et investie de sa confiance. Déjà elle traite avec les Français au Kaire, tandis que son mari se bat contre eux dans la Haute-Égy pte. Il est naturel que plus tard elle ait servi d’intermédiaire entre le gouvernement nouveau et Mourâd. Celui-ci lutta longtemps pour ressaisir par la force ce qu’il avait laissé au Kaire-, et ne se rendit qu’à la dernière extrémité sous Kléber. Napoléon rapporte qu’une fois, après l’expédition de Syrie, Mourâd descendit dans le Fayoum , se porta par le désert sur le lac de Nalron , puis, retournant sur ses pas, erra quelque temps sur la lisière du désert et autour des
NOTES SIR M. FO lT RI ER.
Pyramides, monta sur la plus haulc, et y resta une partie de la journée à considérer avec sa lunette toutes les maisons du Kaire et sa belle campagne de Cizeh. De toute la puissance du Mameluck, il ne lui restait que quelques centaines d’hommes fugitifs et découragés; mais ce qu’il regrettait par-dessus tout, c’était sa femme, cette Silly-Ncfiçah , pour laquelle il avait bravé autrefois les hasards de la révolte et des combats. Il paraît que Fourier le devina , et ce fut par Sitty qu’il arriva jusqu’à son cœur. Le fier Mameluck consentit à recevoir le titre de gouverneur de la Haute-Égypte, au nom des Français. Avant la bataille d’Iléliopolis, il fut assez sage pour répondre à ceux qui voulaient l’attirer dans la révolte : « Je suis actuellement un sultan français; les Français et moi ne sommes qu’un. » Aussi le trouve-t-on dans l 'Annuaire de l’an ix comme gouverneur du Saïd pour la république française. Après avoir été notre ennemi le plus obstiné, il fut notre allié le plus constant : il ne nous abandonna qu’avec la fortune. Avoir désarmé un si rude adversaire qui nous inquiétait sans cesse, et nous forçait d’entretenir de nombreuses garnisons à Syèue et à Élépliantine, était un service de la plus haute importance. On le dut principalement à la sagacité de Fourier et à l’amabilité de ses manières.
Il ne reste plus qu’à dire un mot de la dernière et triste mission qu’il eut à remplir aux funérailles de Kléber et à celles de Desaix. Il avait été l’ami et le minisire de l’un , et il avait eu occasion d’apprécier l’autre dans l’expédition de la Haute-Égypte, dont il avait fait
M. FOURIER EN EGYPTE
partie. Il était naturel qu’il tut chargé de leur éloge funèbre. L’éloquence de Fourier y consiste dans la noblesse et l’élévation des sentiments et dans l’expression simple d’une douleur vraie. Le style en est d’une élégance achevée, qui nuit peut-être à la rapidité et à l’énergie. Ce sont deux morceaux extrêmement distingués, et qui méritent d’être conservés ; nous avons pensé qu’on ne nous saurait pas mauvais gré de les rapporter ici.
EXTRAIT Dl! MONITEUR, DU 19 FRUCTIDOR AN VIII.
« Ce fut le 28 prairial au matin qu’eurent lieu les obsèques du général Kléber. Le convoi arriva à onze heures sur l’esplanade du fort de l’Institut, et s’avança ensuite dans l’enceinte. On déposa le corps du général sur un socle entouré de candélabres de forme antique. L’étalmajor général mit pied à terre pour saluer les restes du général. Des militaires de toutes les armes et de tous les grades s’avancèrent spontanément en foule, et jetèrent sur le tombeau des couronnes de cyprès et de laurier, en accompagnant ce dernier hommage des accents vrais et flatteurs de leurs regrets.
« Alors le citoyen Fourier, commissaire français près du divan , chargé par le général en chef d’exprimer dans ce jour la douleur commune, alla se placer, environné de l’état-major général et des grands-officiers civils et militaires du Kaire, sur un bastion qui dominait l’armée rangée en bataille, et, d’une voix émue par la sensibilité, il prononça le discours suivant :
NOTES SCR M. FOURIER
« Français,
« Au milieu de ces apprêts funéraires, témoignages fugitifs, mais sincères de la douleur publique, je viens rappeler un nom qui vous est cher et que l’histoire a déjà placé dans ses fastes. Trois jours ne se sont point encore écoulés depuis que vous avez perdu Kléber, général en chef de l’année française en Orient. Cet homme que la mort a tant de fois respecté dans les combats, dont les faits militaires ont retenti sur les rives du Rhin, du Jourdain et du Nil , vient de périr sans défense sous les coups d’un assassin.
» Lorsque vous jetterez désormais les yeux sur celte place dont les flammes ont presque entièrement dévoré l’enceinte, et qu’au milieu de ces décombres qui attesteront longtemps les ravages d'une guerre terrible et nécessaire, vous apercevrez cette maison isolée où cent Français ont soutenu, pendant deux jours entiers, sous les efforts d’une capitale révoltée, ceux des Mamelucks et des Ottomans, vos regards s’arrêteront, malgré vous, sur le lieu fatal où le poignard a tranché les jours du vainqueur de Maeslricht et d’Héliopolis. Vous direz : C’est là qu’a succombé notre chef et notre ami. Sa voix, tout à coup anéantie, n’a pu nous appeler à son secours. Oh! combien de bras, en effet, se seraient levés pour sa défense ! combien de vous eussent aspiré à l’honneur de se jeter entre lui et son assassin ! Je vous prends à témoin, intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les
M. FOURIER EN ÉGYPTE
hauteurs de Koraïm, et dissipâtes en un instant la multitude d’ennemis qui l’avaient enveloppé. Cette vie qu’il devait à votre courage , il vient de la perdre par une confiance excessive qui le portait à éloigner ses gardes et à déposer ses armes.
« Après qu’il eut expulsé de l’Égypte les troupes de Youseph pacha, grand vizir de la Forte, il vit fuir ou tomber à ses pieds les séditieux, les traîtres ou les ingrats. C’est alors que, détestant les cruautés qui signalent les victoires de l’Orient , il jura d’honorer par la clémence le nom français qu’il venait d’illustrer par les armes; il observa religieusement cette promesse, et ne connut point de coupables. Aucun d’eux n’a péri, le vainqueur seul expire au milieu de ses trophées. Ni la fidélité de ses gardes, ni cette contenance noble et martiale, ni le zèle sincère de tant de soldats qui le chérissaient, n’ont pu le garantir de cette mort déplorable : Voilà donc le terme d’une si belle et si honorable carrière ! C’est là qu’aboutissent tant de travaux, de dangers et de services éclatants !
a Un homme agité par la sombre fureur du fanatisme est désigné dans la Syrie par les chefs de l’armée vaincue pour commettre l’assassinat du général français ; il traverse rapidement le désert; il suit sa victime pendant un mois, l’occasion fatale se présente, et le crime est consommé !
a Négociateurs sans foi , généraux sans courage , ce crime vous appartient : il sera aussi connu que votre défaite. Les Français vous ont livré leurs places sur la
NOTES SUR \1. FOURIER
foi des traités ; vous touchiez aux portes de la capitale, lorsque les Anglais ont refusé d’ouvrir la mer. Alors vous avez exigé des Français qu’ils exécutassent un traité que vos alliés avaient rompu; vous leur avez offert le désert pour asile.
« L’honneur, le péril, l’indignation, ont emflammé tous les courages ; en trois jours, vos armées ont été dissipées et détruites; vous avez perdu trois camps et plus de soixante pièces de canon ; vous avez été forcé d’abandonner toutes les villes et les forts depuis Damiette jusqu’au Said : la seule modération du général français a prolongé le siège du Kaire, ville malheureuse où vous avez laissé répandre le sang des hommes désarmés. Vous avez vu se disperser ou expirer dans les déserts cette multitude de soldats rassemblés au fond de l’Asie; alors vous avez confié votre vengeance à un assassin.
« Mais quels secours, citoyens, nos ennemis attendentils de te forfait? En frappant ce général victorieux, ontils cru dissiper les soldats qui lui obéissent? Et si une main abjecte suffit pour faire verser tant de pleurs, pourra-t-elle empêcher que l’armée française ne soit commandée par un chef digne d’elle? Non, sans doute, et s’il faut dans ces circonstances plus que des vertus ordinaires, si pour recevoir le fardeau de cette mémorable entreprise, il faut un esprit élevé qu’aucun préjugé ne peut atteindre, un dévouement sans réserve à la gloire de sa nation , citoyens, vous trouverez ces qualités réunies dans son successeur. Il possédait l’estime de Bonaparte et de Kléber: il leur succède aujourd’hui. Ainsi,
M. FOÜRIER EN ÉGYPTE.
il n’y aura aucune interruption ni dans les honorables espérances des Français ni dans le désespoir de leurs ennemis.
« Armée, qui réunissez les noms de l’Italie, du Rhin et de l’Égypte, le sort vous a placée dans des circonstances extraordinaires ; il vous donne en spectacle au monde entier, et, ce qui est plus encore, la patrie admire votre sublime courage, elle consacrera vos triomphes par sa reconnaissance. N’oubliez pas que vous êtes ici môme sous les yeux de ce grand homme que la fortune de la France a choisi pour fixer la destinée de l’État ébranlé par les malheurs publics : son génie n’est point borné par les mers qui nous séparent de notre patrie; il subsiste encore au milieu de vous; il vous anime, il vous excite à la valeur, à la confiance en vos chefs sans laquelle la valeur est inutile , à toutes les vertus guerrières dont il vous a laissé tant et de si glorieux exemples. Puissent les douceurs d’un gouvernement prospère couronner les efforts des Français! C’est alors, guerriers estimables, que vous jouirez des honneurs dus aux vrais citoyens; vous vous entretiendrez de cette contrée lointaine que vous avez deux fois conquise, et des armées innombrables que vous avez détruites, soit que la prévoyante audace de Bonaparte aille les chercher jusque dans la Syrie, soit que l’invincible courage de Kléber les dissipe dans le cœur môme de l'Égypte. Que de glorieux et touchants souvenirs vou^ aurez à reporter dans le sein de vos familles! Puissent-elles jouir d’un bonheur
qui adoucisse l’amertume de vos regrets ! Vous mêlerez
m notes sur M. fourïer.
souvent à vos récits le nom chéri de Kléber, prononcerez jamais sans être attendus Il était l’ami et le compagnon des soldats , il » leur sang, il diminuait leurs souffrances
« Il est vrai qu’il s’entretenait chaque jour des^
de l’armée, et ne songeait qu aux cesser. Combien n’a-t-il pas été tournât les tards alors inévitables de la solde m.btair damment des contributions extraordinaires, ] ^ seuls ordres sévères qu’il ait jamais donnés s esljv pliqué à régler les finances, ^onnai ^ ^ ^
cès de ses soins. 11 en a confie •- 6 méditait
pures et désignées par l’estime pub îque. une organisation générale qui embrassât tou P • ties du gouvernement. La mort l’a interrompu \nus* ment au milieu de cet utile projet. 11 Lusse une mémmre
chère à tous les gens de bien : P^.^t de plus et ne méritait mieux d’être aimé. U - ent
plus en plus h ses anciens amis, parce qu i s cnr
des qualités semblables aux siennes Leur J trouvera du moins quelque consolation dans 1 estime l'armée et l’unanimité de nos regrets.
« Réunissez donc tous vos hommage* cai ™ composez qu’une seule famille, guerriers » appelés i sa défense; vons tous, 1»
commun nrssemble sur cette terre •nages s’adressent aussi, dans celle journée, qui, dans les champs de la Syrie, d’Aboukir et d Hého
M. FOI' RIER EN ÉGYPTE
polis, ont tourné vers la France leurs derniers regards et leurs dernières pensées.
« Soyez honoré dans ces obsèques, vous qu’une amitié particulière unissait à Kléber, ô Caffarelli, modèle de désintéressement et de vertus, si compatissant pour les autres, si stoïque pour vous-même.
« Et vous, Kléber, objet illustre et, dirai-je, infortuné de cette cérémonie qui n’est suivie d’aucune autre, reposez en paix, ombre magnanime et chérie, au milieu des monuments de la gloire et des arts! Habitez une terre si longtemps célèbre; que votre nom s’unisse à ceux de Germanicus, de Titus, de Pompée et de tant de grands capitaines et de sages qui ont laissé, ainsi que vous, dans cette contrée d’immorlels souvenirs. »
Un recueillement religieux succéda un instant aux émotions vives et profondes qu'avait produites l’orateur.
COURRIER DE i/ÉGYPTE.
Le 11 brumaire an xi eut lieu la cérémonie funèbre en l’honneur du général Desaix. Les troupes prirent les armes et se rendirent dans la plaine de Qaubbéh, où elles furent placées parties officiers de l’état-major sur le terrain qu’elles devaient occuper.
Les officiers supérieurs se rendirent ensuite, avec le général en chef, vers le cénotaphe qu’on avait élevé à l’est du dôme de la Qaubbéh, et ce fut au pied de ce cénotaphe que fut prononcé l’éloge funèbre suivant par le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de l’Institut.
NOTES SUR M. FOURIER
« Français,
a La voix de la patrie éplorée vient encore une fois se faire entendre; elle prononce, au milieu de ce deuil triomphal, le nom de Desaix, général de division dans les armées de la république. Il parut tout à coup en Italie, dans l’un des 'plus grands événements de la guerre, oii il semblait qu’il vînt représenter l’armée d’Égypte ; il eut l’honneur de commencer la victoire, et aussitôt après il expira sur le champ de bataille.
« La vertu n’eut jamais de titres plus évidents à l’admiration et aux regrets. Desaix fut grand dans un temps fertile en actions extraordinaires, 01T l’intrépidité est une qualité nationale qui ne distingue personne. Il servit souvent de modèle, et eut plutôt des imitateurs que des rivaux. Comme sa modestie lui réconciliait sur-le-champ ceux que sa supériorité pouvait offenser, il n’excita jamais l’envie; bonheur rare, dont peu de grands hommes ont joui, et que la fortune accorde à quelques-uns comme une prérogative naturelle.
a On est porté à croire que, puisqu’il était homme, il ne fut point exempt de défauts; mais s’il en eut, ils échapperont à l’impartialité de l’histoire. On n’a connu de lui que des qualités estimables et de nobles sentiments. La simplicité et la bonté étaient ses habitudes naturelles. Il ne se montrait extraordinaire que dans les grandes circonstances; on le voyait intrépide à la tète des avant-gardes, infatigable et opiniâtre dans les marches, terrible dans la déroute de l’ennemi. Le reste de
M. FOURIER EN ÉGYPTE
sa vie coulait uniformément, et il ne conservait de sa grandeur que l’élévation des vues et du caractère.
« II s'appliquait, dans les loisirs que lui laissait la guerre, à devenir utile pendant la paix : c’est dans ces temps plus calmes qu’il s’exerçait aux vertus civiles, s’efforçant pour ainsi dire de se confondre dans la foule des gens de bien.
« La science du gouvernement était l’objet ordinaire de scs études; mais une pente naturelle le ramenait au récit des faits militaires. Qui fut plus sensible que lui à l’honneur du nom français? Quel tribut d’admiration ne paierait-il point aujourd’hui à l’armée d’Égypte dont l’héroïque constance répond à l'attente de la patrie, sous les yeux du monde entier? Il fut heureux du moins en ce qu’il n’a connu que les triomphes de cette armée ; il n’a point eu la douleur d'apprendre le crime qui lui a enlevé un chef illustre et chéri.
« Desaix connaissait les moindres détails de toutes les actions d’éclat; et lorsque la fortune lui avait refusé de participer à une victoire, il fallait du moins qu’il vît le champ de bataille; il semblait qu’il devait concourir à tout ce qui se faisait de grand et d’utile. Il eût envié de pouvoir, dans le même temps, porter nos armes au delà du Rhin, disperser les Ottomans à Héliopolis, et vaincre à Marengo ; il aurait voulu être le contemporain de tous les héros.
« L’admiration, l’amitié, et le désir d’obtenir, en l’imitant, une gloire immortelle, l’unissaient au premier général de l’armée d’Orient, qui lui accorda l’honneur
NOTES SUR M. FQURIER.
de conquérir le Saïd. Desaix fit jouir de la paix la plus profonde le pays où il porta nos armes. Homme sensible et guerrier philosophe, il regardait le bonheur de civiliser comme le seul prix digne de la victoire; il pensait que l’on doit des respects à tous les peuples, de quelque manière qu’on arrive sur leur territoire. Il avait repousse les Mameloucksau delà des déserts et des rochers de Syènc. Dès ce moment, il n’y eut plus de conquérant dans la Ilaute-Égypte, et il eût été difficile de reconnaître s’il était le vainqueur, ou s’il n’était point un ancien ami à qui les habitants donnaient une honorable hospitalité.
« Les lettres, qui ne perdent jamais le souvenir de ce qu’on a fait pour elles, ne laisseront point effacer sa mémoire; il les aimait, il les a servies, elles lui doivent cette sécurité inaccoutumée avec laquelle on a observé les monuments de l’ancienne Égypte, dans les lieux où jusques avant lui l’âme était partagée entre l’admiration cl le sentiment du péril de la vie.
» Je ne rapporterai pas les traitements injustes qu’il éprouva de la part des ennemis, lors de son passage en Europe ; il n’est pas toujours donné aux âmes communes de pouvoir offenser un grand homme, et leurs injures ne l’ont pas atteint.
« Les triomphes des armées françaises étaient tous présents à sa mémoire; et, l’àme remplie de tant de souvenirs, il pensait que l’on distinguerait difficilement ses propres actions parmi cette multitude de faits éclatants qui se trouvent accumulés et pressés dans le courtintervalle de quelques années; il craignait de n’avoir
M. FOURIER EN ÉGYPTE
point assez fait pour vivre dans la postérité : ses regrets sont un hommage rendu à la gloire militaire de sou siècle et surtout au héros qu’il avait choisi pour modèle. Desaix pensa que toutes les places de l’immortalité étaient occupées par ses contemporains, et n’osa reconnaître la sienne. Mais l’histoire ne manquera point à ses vertus. Son nom a retenti sur les rives du Rhin; il a été porté jusqu’aux rochers de la Nubie qui marquent les anciennes limites de l’empire romain ; il est écrit en lettres immortelles sur la terre de Marcngo, il est consacré par la douleur de la patrie et la reconnaissance empressée de tous les bons citoyens.
« Si Desaix venait à paraître au milieu de vous avec cet extérieur simple et modeste qui convenait si bien à celle Ame extraordinaire, il vous dirait : « O mes amis « et mes compagnons d’armes, j’ai contemplé votre « gloire, et j’ai craint d’être oublié. Reprenez tous ces « lauriers que vous venez déposer sur ma tombe; ils a vous appartiennent, et c’est vous que ces inscriptions « honorent. Je vous reconnais, guerriers qui illuslrAles « la retraite de la Bavière, cl vous qui concourûtes à la « défense de Kehl ; vainqueurs d’Italie, j’ai vu sans regret « couler mon sang dans une contrée remplie de vos « souvenirs, et vous qui marchâtes avec moi dans le a Said, tous les succès ([lie vous m’attribuez sont le prix « de vos travaux et de voire courage. »
«Tels furent, citoyens, les vrais sentiments de ce grand homme de guerre; il pensait avec raison que les monuments qui perpétuent la mémoire des généraux
su
NOTES SUR M. FOÜRIER.
sont des titres de gloire pour les soldats. C’est ainsi que la patrie élève des autels à beaucoup de vertus ignorées. Elle n’honore point un seul homme lorsqu’elle assemble les trophées d’un guerrier illustre ; elle célèbre moins son nom que ses grandes aclions, et les mêmes hommages s’adressent à tous ceux qui ont concouru aux services éclatants qu’il a rendus. »
La préface de la Description de l'Égypte est un exposé des diverses époques de l'histoire de l’Égypte, des événements qui précédèrent l’expédition française, des motifs et des vues qui la firent entreprendre et la dirigèrent, de ses principales circonstances et des avantages scientifiques qui en furent le résultat. C’est une vraie préface où tout est indiqué avec ordre, netteté, élégance. Elle répand sur tout ce qu’elle touche un sérieux intérêt. Le style a l’éclat tempéré que comportait un écrit de celte sorte, d’un caractère presque officiel; et nous ne croyons pas diminuer le mérite de cette introduction si justement estimée en avouant qu’à nos yeux elle montre bien plus d’élévation dans les sentiments, de variété et d’étendue dans les connaissances, que d’originalité et de profondeur.
Fourier ne cède-t-il pas beaucoup trop aux préjugés de son temps par son extrême sévérité envers Mahomet? Il l’accuse de n'avoir pas connu toute la portée de ce qu’il faisait. Mais quel grand réformateur l’a su?
11 compare les Arabes aux Goths, aux Vandales, ahx Gépides, et les appelle les Scythes du Midi. Mais les Scy-
thés ont-ils créé un empire? Ont-ils donné au genre humain la civilisation arabe, persane et mauresque? C’est confondre les Arabes avec les Turcs.
Le Koran est une seconde édition de l'Évangile, très inférieure sans doute à la première, relativement à l’humanité tout entière, mais fort bien appropriée aux besoins des Orientaux. Fouricr reproche au Koran d’avoir arrêté par la suite l’essor du génie arabe après avoir été la première cause de ses succès. Mais n’esl-cc pas là le destin de tous les grands livres, de toutes les grandes opinions, aujourd’hui paradoxes, préjugés demain ? Les doctrines les plus retardataires ont commencé par être progressives, pour parler le langage du jour; et il en est des choses comme des opinions. La démocratie n’est pas toujours un progrès, et l’aristocratie en est un quelquefois. La démocratie athénienne, qui était un progrès en face des Pisistratidcs et des Perses, était contraire à tout progrès devant la monarchie de Philippe et d’Alexandre; et le dernier des Brutus, cet ultra sublime, avait commençé par être libéral dans la personne du premier de sa race qui était progressif, quoique aristocrate, en comparaison des tils de Tarquin. Comment Fourier, qui faisait tant de cas de l'amour de l’humanité, a-t-il oublié que la charité, introduite ou du moins propagée dans le monde par le christianisme, est le fond pratique du Koran? Et le dogme de l’unité de Dieu que Moïse eWésus-Christ avaient déjà si fort répandu, n’eslce pas le Koran qui l’a porté dans l’Afrique et dans l’Asie, par delà l’Indus et jusqu’à la Chine? C’est pcul-
NOTES SUR M. FOU RI ER
èlre l'islamisme qui a enlevé le plus de créatures humaines au paganisme. 11 ne faut pas oublier que les Arabes ont élé pendant cinq cents ans la nation la plus polie. Nous leur devons notre système de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules et les montres. Ils ont une poésie, toute une littérature, une architecture admirable, une philosophie qui a bien des analogies avec notre philosophie du moyen-âge. Napoléon, dans son chapitre sur la religion de l’Égypte, a pénétré bien plus profondément que Fourier dans le génie du mahométisme.
Toutes les inductions tirées du passé tendent à faire regarder l’émancipation de la Méditerranée comme une conquête certaine du xix* siècle. La civilisation européenne, qui, un siècle après Mahomet, ne paraissait plus dans la Méditerranée, y rentre peu à peu et de siècle en siècle y obtient une supériorité marquée. D’abord les Croisades et saint Louis y montrent le drapeau de l’Europe. Depuis, Lepante prépara Tschesmé et Tschesmé Navarin. L’expédition d’Égypte, les iles Ioniennes réunies d’abord à la France, puis à l’Angleterre, le passage des Balkans, l’établissement d’un gouvernement national en Grèce, l’occupation de l’Algerie par la France, tous ces événements révèlent assez dans leur enchaînement leur dernière conséquence et prophétisent l’avenir de la Méditerranée.
L’expédition d’Égypte n’était pas une saillie jp générosité chevaleresque : elle avait pour elle des raisons positives et des calculs profonds.
D'abord, on s’étail permis envers les sujets français en Égypte des violences, des extorsions, des insultes, contre les traités existants, et nulle satisfaction n’avait été donnée par Constantinople. Il fallait renoncer au commerce du Levant ou prendre quelque grande mesure pour l’assurer.
Ensuite l’Égypte échappait à la Porte. A proprement parler, c'était aux Mamclucks qu’on l’enlevait.
Fourier énumère avec soin tous les avantages attachés à l’expédition d’Egypte :
lu Commerce d’Égypte très utile il la France comme exportation et comme importation.
2-’ Commerce avec l'Inde, en réparant et en achevant le canal du Nil à la mer bouge el en perçant un autre canal qui unirait le golfe Arabiqueù la mer Méditerranée.
3° Occupation de l’Égypte, nécessaire à la défense de l’Italie et des îles de la Méditerranée.
•4° Sûreté de celte occupation, à l’abri de toute attaque imprévue et avec des défenses naturelles formidables, excepté du côté de la Syrie où mille hommes de garnison à El-Arisch sont une protection suffisante.
5° Enfin, dans l’avenir, une influence immense sur toute l’Asie-Mincure, et peut-être la civilisation de l’Afrique.
Mais la base de tout ce plan, c’est une puissance ma- « ritime qui assure une communication constante avec la France. Aussi le grand philosophe, qui est le vrai auteur de ce plan, Leibniz, le proposait-il au roi Louis XIV dont les flottes rivalisaient encore avec celles de l’An-
NOTES SUR M. FOURIER
gleterre ; et un autre grand philosophe, Kant, ne voyant pas à l’expédition du général Bonaparte sa condition nécessaire, n’y crut pas, et pensa que l’expédition était dirigée contre le Portugal'. C’est en effet le défaut d’une marine suffisante qui fit échouer notre entreprise. La France fil les plus grands efforts pour donner à Brueys une superbe flotte qu’il perdit à Aboukir. Elle en équipa une seconde, fort belle encore, que l’incapacité de Gantheaume rendit inutile.
Il est certain qu’une expédition et une colonisation française en Égypte ne peuvent réussir qu’autant qu’on sera libre du côté de la mer. Mais, cette difficulté vaincue, il était aisé de se maintenir en Égypte. Bonaparte avait fait la conquête; c’était à Kléber à la garder. Tel était aussi le premier projet de Kléber, consigné dans sa lettre au directoire, du 26 septembre 1799, lettre où il propose et promet, tout en traitant avec le Grand-Seigneur, de conserver l’Égypte à des conditions avantageuses. La bataille d’IIéliopolis, gagnée par six mille hommes contre quatre-vingt mille, prouve le peu de crainte que devaient inspirer les diversions parties de Constantinople et opérées par des troupes orientales. L’expédition de la Haute-Égypte jusqu’aux cataractes, où l’on eut d’abord à combattre, sur une grande étendue de pays, les révoltes des indigènes, les troupes de Mourad et l’armée de la Mecque, n’employa pas plus de six mille hommes. Du côté de la Syrie, le fort El-Arisch
1. Voyez plus haut en ce volume l’article : Kant dans les dernières unnèes de sa vie, p. 13 et 14.
avec une garnison d’un millier d’hommes suffisait. Mourad-Bey soumis, la Ilautc-Égyptc exigeait à peine une garnison de six cents hommes à Siènc on à Eléphantine. De Sioulh à Alexandrie, il n’y eut d’autre mouvement d’insurrection que celui du Kaire, et la justice terrible et bityi entendue qu’en fil Kléber, assura l’ordre pour longtemps. Le reste était l’affaire d’une administration à la fois vigoureuse et paternelle; aussi à la mort de Kléber tout nous souriait en Égypte, et jamais ce grand pays n’avait etc aussi heureux ni aussi tranquille.
Menou, incapable comme officier, ne l’était pas comme administrateur, et sous son gouvernement l’Égypte fut encore très florissante. Estève rédigea un plan de finances qui enrichit le trésor sans opprimer le peuple. Une commission fut formée pour rédiger un code de lois approprié aux mœurs et à la religion des Égyptiens. Un tribunal suprême fut même institué au Kaire pour maintenir la religion dans toute sa pureté. Partout les canaux d’irrigation, si longtemps négligés, furent nettoyés, et, par ce moyen, les eaux mieux distribuées et les campagnes mieux arrosées. Plusieurs tributs errantes d’Arabes furent fixées par des cessions de terre. Le Kaire devint une ville européenne. De belles places, des rues bien alignées s’élevèrent comme par enchantement. Déjà du temps de Bonaparte, Menou avait épousé une femme de Rosette et la traitait à la française. Cette conduite tourna la tête aux femmes musulmanes, qui rêvèrent un changement dans les mœurs, et signèrent une demande au sultan Kébir pour obtenir que leurs maris les traitas-
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sent comme Abdallah-Menou traitait sa femme. Peu à peu toutes les femmes furent pour nous, et il y eut un très grand nombre de mariages de Français avec des Égyptiennes.
N’oubliez pas qu’on pouvait se recruter avec des Cophtes, des Grecs (Corfou était à nous), des Syriens ef des
noirs de Darfour et de Sennàr.
Enfin une bonne diplomatie eût pu laisser entic\oii à la Russie vers le Caucase quelque compensation a notre conquête de l’Égypte.
C’est la mort de Klcber, l’insuffisance de Menou, et l’impatience du parti du retour qui ont perdu 1 expédition. Le choix de Menou comme général en chef est vraiment incroyable. 11 fut porté au commandement comme le plus ancien, raison déplorable qui atteste seulement la jalousie des généraux entre eux. Le tort de Bonaparte, mais il est grand, est d’avoir maintenu et approuvé la nomination de Menou. Le départ de Desaix a été une calamité pour l’armée d’Égvpte.
Bonaparte prouve sans réplique que l’Égypte bien gouvernée pouvait se suffire sans secours étrangers; que ce n’est pas une forteresse ni une île stérile, mais un immense pays qui peut vivre sur lui-même. D’Eléphantine au Kaire, la vallée du Nil a cent trente lieues de longueur et souvent cinq de largeur; du Kaire à la mer cinquante lieues; de la Tour-des-Arabes à Péluse au moins soixante lieues.
L armée d’Égypte, au moment de son débarquement, était de trente mille hommes; elle fut augmentée de
trois mille avec les débris de la flolte de Brueys; elle avait pu recevoir un millier d’hommes de renfort.
Lorsqu’aux mois d’octobre cl de novembre 1801, elle revint en France, elle y ramena vingt-sept mille hommes, dont vingt-quatre mille appartenaient à l’armée. Elle n’avait donc perdu, pendant trois années entières, que neuf mille hommes morts aux hôpitaux ou sur le champ de bataille.
L’Égyple, au rapport des historiens arabes, complaif, à la conquête d’Hamrou, vingt millions d’habitants, sans doute en y comprenant les oasis. Elle en avait un peu moins de trois millions, quand l’expédition française eut lieu.
Elle nourrissait Rome et nourrit encore aujourd'hui Constantinople. Elle sert d’intermédiaire à l’Afrique et à l’Asie. Il vient au Kaire des caravanes de l’Abyssinie, de l’intérieur de l’Afrique et de pays en rapport direct avec le cap de Bonne-Espérance et le Sénégal. Il en arrive de Maroc, de Fez, de Tunis, d’Alger, de Tripoli, qui vont h la Mecque. Il en arrive enfin de l’Arabie et de la Syrie, qui mettent l’Égypte en communication avec la Pcfce et l’Inde. La mer Rouge est comme un canal entre l'Égypte et l’Inde. L’Égypte pourrait redevenir le principal entrepôt pour le commerce de l’Inde avec l’Europe. La possibilité de la reconstruction du canal de Suez étant résolue, Kosséir, Suez et Alexandrie deviendront des villes de premier ordre. Le port d’Alexandrie est admirable.
Tout conquérant doit respecter ou prendre la religion
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du pays. Depuis Montesquieu on comprend enfin la conduite d’Alexandre en Égypte. Les rapports du paganisme grec et du paganisme égyptien permettaient à Alexandre d’adorer Ammon sans renoncer à Jupiter. En Perse, il ne trouva pas Jupiter-Ammon, et il fut presque réduit à abjurer; ce qui le rendit cher à la Perse, mais mécontenta les Macédoniens, dont peu à peu il parvenait à se passer. A la fin du xviu' siècle, il y avait dans tous les esprits, en France, un système de naturalisme avec un Dieu abstrait par-dessus, ce qui ressemble beaucoup au mahométisme. Bonaparte, qui se respectait et songeait à la France, n’abjura pas; mais il professait la plus profonde vénération pour le prophète. Si Abdallah-Menou eût élé Alexandre, son abjuration, qui ne fut que ridicule, aurait pu lui assurer un grand empire. Au reste, la civilisation par la conquête est toujours inférieure à celle que produit l’apparition d’un grand homme indigène comme Mahomet ou Confucius ; il faudrait à l’Égypte un homme de génie, de race arabe et musulman, un réformateur qui se prétendrait orthodoxe et ne choquerait point les masses, qui en môme temps innoverait assez pour soulager leurs besoins, souvent en contradiction avecjpurs croyances. 11 n’y a qu’un homme de l’Orient qui puisse agir sur l’Orient ; il n’y a qu’un Arabe qui puisse recréer la nation arabe, si toutefois les nations sortent du tombeau, et si d’anciens acteurs peuvent reparaître sur la scène du monde. Mais à défaut de cet homme ou en l’attendant, une expédition française en Égypte n’était nullement un rêve, et Fourier, et après lui Napoléon, ont
parfaitement établi, avec la possibilité du succès, les solides avantages qui y étaient attachés.
Non# nous sommes trop arrêté sur la Préface de la Description de l'Égypte pour qu’il ne nous soit pas permis d’ajouter quelques mots sur l’ouvrage même auquel elle se lie intimement.
On peut distinguer ce grand ouvrage en deux parties, l’une descriptive, l’autre systématique. La première est au-dessus de tout éloge, et malgré quelques défauts inévitables, nés de la précipitation et du premier enthousiasme, on peut dire que c’est un monument immortel qui restera à jamais la base de tous les travaux ultérieurs sur l’Égypte ancienne et moderne. Quant à la partie systématique, elle est fort inférieure à la première, et on n’y peut méconnaître l’empreinte de la mauvaise philosophie et de la mauvaise archéologie du temps.
La philosophie du temps était alliée, panthéiste, matérialiste. Or, la religion égyptienne est en grande partie fondée sur des phénomènes physiques et astronomiques. De là l’enthousiasme pour cette religion proclamée la religion par excellence, la religion primitive. De là encore les monuments égyptiens placés à une antiquité infinie, et tous les récits de la Genèse ébranlés.
M. Lctronne m’a assuré tenir de la bouche de M. Mongez que Monge, avec lequel il était très lié, débarquant avec Bonaparte à Fréjus au retour d’Égypte, lui écrivit de Fréjus même un billet de quelques lignes où, au lieu de lui donner des nouvelles de toutes les personnes
de l’expédition qui lui étaient chères, it lui mandait
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qu’ils avaient trouvé en Égypte des zodiaques auxquels Fourier donnait plus de quinze mille ans d’antiquité.
Ce qui charmait surtout nos philosophes, c’est i’analogic trompeuse de la religion de l’Égypte avec la religion juive et la religion chrétienne qu’elle semblait expliquer.
Plus tard la critique a démontré : \° que le théisme juif est précisément l’opposé du panthéisme égyptien, et que tous ces rapprochements des douze signes du zodiaque et des douze apôtres, d’Osiris, d’Isis et d’Orus avec Dieu, la Vierge et le Christ sont des folies au-dessous des légendes les plus absurdes ; 2° que la ressemblance même de la mythologie égyptienne et de la mythologie grecque est plus apparente que réelle, que la mythologie grecque peut bien avoir été égyptienne dans quelques-uns de ses éléments primitifs, mais que son caractère général n’a rien à voir avec celui de l’art et de la religion des Égyptiens; 3° que si la Grèce a en effet emprunté quelque chose à l’Égypte, elle le lui a rendu avec usure, et qu’il y a beaucoup de grec et même du grec des Ptolémées dans plusieurs des prétendues antiquités de l’Égypte ; 4» que le zodiaque de Dendérah, ce chef-d’œuvre si vanté de l’antique astronomie égyptienne, est une puérilité assez moderne ; 3° que l’Égypte est bien inférieure à l’Inde dont la civilisation est bien plus riche et bien plus avancée, particulièrement dans les sciences cl dans les lettres. En un mot, l’Égypte a sans doute été un puissant empire, mais un empire purement africain.
L'Institut d’Égypte était composé de savants très habiles en mathématiques, en chimie, en physique, mais il ne possédait pas d’érudit véritable. Tout le monde improvisa de l’archéologie sur les richesdonnées qui se présentaient de toutes parts; et au lieu de se borner à recueillir des faits, sans chercher d'abord à les expliquer, on se mit à bâtir à la hâte des systèmes. Il faudrait qu’un homme courageux et éclairé, M. Letronne par exemple, osât donner une édition nouvelle de l’ouvrage sur l’Égypte, qui contiendrait pour l’antiquité les descriptions des monuments et les faits, et retrancherait impitoyablement les hypothèses arbitraires. Au reste, malgré toutes ses imperfections, la Description de l'Egypte n’en est pas moins un travail immense et un admirable monument. Ce qui rachète, ce qui domine tout, c’est l’enthousiasme sincère pour cet ancien monde qu’on vient en quelque sorte de retrouver; c’est la patience passionnée qui amasse, au prix du sang, d’innombrables matériaux ; c’est celle ardeur généreuse qui, ayant conquis si chèrement de pareils trésors, les admire trop pour être capable de s’en bien rendre compte. La Description de l'Égypte, avec la préface de Fourier qui en représente les qualités et les défauts, est donc assurément un fort bel ouvrage, mais tel que le comportait l’étal de la critique à la (in du xViii* siècle.
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