M. FOURIER, PRÉFET UE L'ISÈRE. 3CI
s’attacher le parti populaire; homme aimable, il séduisait le parti aristocratique; et, sans descendre à des feintes indignes de lui, il trouva, dans d'habiles ménagements, le secret de gagner le clergé. Bientôt les partis, qui jusqu’alors avaient vécu dans cet éloignement fâcheux où les préjugés et les inimitiés se nourrissent de l'ignorance, attirés à la préfecture, apprirent à se connaître, et Unirent par déposer leurs ressentiments sous la main d'une autorité éclairée. Fourier, en obligeant tout le monde, conquit tout le monde au gouvernement nouveau. L’empereur étonné lui demandant un jour comment il s’y prenait pour conduire des esprits si difficiles: « Rien de plus simple, répondit « Fourier : je prends l’épi dans son sens, au lieu de le « prendre à rebours '. »
Il vivait beaucoup avec la noblesse. C’était son devoir, car il fallait clore la révolution et unir tous les mem- • lires de la grande famille française. Il rendit souvent à des émigrés d’importants services qu'il était quelquefois forcé de déguiser pour ne pas trop effaroucher le parti contraire. Un jour, on allait vendre, sur la mise à prix de 40,000 francs, un bien d’émigré (pii en valait le triple. L’émigré, nouvellement rentré, alla voir le préfet et lui confia qu’à la rigueur il pourrait bien se procurer les 40,000 francs, mais que l’enchère irait beaucoup plus haut, et qu’il allait perdre la seule occasion de rccou-
1 . Nous tenons ce mot de M. Bérenger, alors avocat général à la Cour impériale de Grenoble, longtemps député de la Drtune, aujourd’hui membre de l’Institut et de la Cour de cassation.
NOTES SU K M. FOUR 1ER
vrer à bon marché son ancienne propriété. La vente sur enchère devait se faire le lendemain à huit heures; il y avait toujours une heure ou deux de grâce pour laisser arriver le monde et s’accroître le nombre des acheteurs. Fouricr s’y transporta à huit heures précises, et là, au bout d’un quart d’heure, sous prétexte de faire exécuter la loi, et en feignant beaucoup de mauvaise humeur contre les acheteurs en retard, il ordonna à l’huissier de commencer la vente, quand il n’y avait à peu près personne dans la salle. L’émigré eut donc aisément son bien pour 40,000 francs. D’ailleurs Fonder s’était assuré que cela ne serait pas mal vu du public, cet émigré jouissant de l’estime et de l’affection générale '.
Souvent, malgré le plan conciliateur du maître, il arrivait du bureau du ministre des ordres sévères; Fouricr les recevait et ne les exécutait pas. Il laissait le ministre écrire lettre sur lettre, et sans rien contester il
ne faisait que ce qui lui paraissait convenable. Ainsi, à l’époque où la levée des gardes d’honneur menaçait les anciennes familles d’èlre violemment privées de tous les jeunes gens qu’elles n’avaient pas destinés à la carrière militaire, il sut éluder avec adresse les ordres rigoureux qu’il avait reçus, et procurer le contingent demandé en y faisant concourir, à l’aide de sacrifices pécuniaires, ceux qui, par leur situation sociale et leurs opinions politiques, répugnaient trop au service personnel. Il eut le talent de composer le contingent du
1. Ceci nous vient de M. Millon et de sa fille, proches parents de Fourier.