DE LA SEINE. L’ACADÉMIE DES SCIENCES. L'ACADÉMIE FRANÇAISE
En 181 4, à la première restauration, Fourier se trouva en quelque sorte sous la protection du bien qu’il avait fait; les nobles et les émigrés, qu’il avait ou ménagés ou servis sous l’Empire, le soutinrent auprès de la nouvelle dynastie. Mais il fut bien embarrassé lorsqu’il apprit que Lvon dirigeait Napoléon sur l’ilc d’Elbe par Grenoble. Que serait-il devenu en face du général de l’armée d’Égypte, du premier consul de la république française, de l’empereur auquel il devait tout? Il éluda habilement le danger en écrivant au préfet de Lyon, qu’il ne pouvait répondre de son département et particulièrement de Grenoble, si l’empereur passait de ce côté. Son embarras fut bien plus grand encore, quand l’échappé de l’ile d’Elbe s’avança sur Grenoble. Fourier regardait cet événement comme un très grand malheur; il voyait une guerre universelle inévitable, l’impossibilité de résister, le peu de fruits que la France et la civilisation pou-
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vaient gagner à tout cela, el sans aimer les Bourbons il leur fut fidèle. Sa conduite fut de tout pointcelle du digne général Marchand. Il lit une proclamation modérée, mais loyale, et quitta Grenoble par une porte quand Napoléon y entrait par l'autre. Celui-ci se mit dans une colère extrême en apprenant la conduite de Foncier. Il le lit chercher et voulut l’entendre. L’entrevue eut lieu sur la route de Lyon, dans une mauvaise auberge. Fourier n’était pas sans inquiétude, quand le général Bertrand l'introduisit dans une chambre où Napoléon était étendu par terre sur des cartes, un compas à la main : « Eh bien, Fourier, lui dit l'empereur en se relevant, « vous vouliez donc aussi me faire la guerre ! Comment « avez-vous pu hésiter entre les Bourbons et moi?Qui vous « a fait ce que vous ôtes? Qui vous a donné vos titres? « Comment avez-vous pu croire que jamais les Bourbons « pourraient adopter un homme de la révolution? » Ce début n’annonçait rien de favorable; mais Napoléon connaissait trop el sa position et la nature humaine pour ne pas être indulgent, et il ajouta : « Allons, après ce « qui s’est passé, vous ne pouvez plus retourner à Gre- « noble; je vous nomme préfet du Rhône. » C’était une singulière manière de se venger. Cependant jamais conduite ne fut plus raisonnable et plus politique; car Fourier fut aussi bon préfet dans le Rhône qu’il l’avait été dans l’Isère. Mais le génie de Napoléon ne pouvait rien contre une situation fausse. La coalition européenne s’avançait, tandis qu’à l’intérieur l’ancien parti républicain, qui n’avait rien appris et beaucoup
oublié, ne consentait à servir le gouvernement qu’en l’entraînant dans ses voies; et l’empereur, qui avait trouve toute la France mécontente des Bourbons, ne retrouvant pas non plus sa France impériale, était forcé, contre tous ses instincts et toutes ses habitudes, de donner la main à un parti qu’il délestait et qu’il méprisait. On essayait donc un peu de jacobinisme. Carnot, grand au Comité de salut public, déplacé dans la France nouvelle, était ministre de l’intérieur. Il donna au préfet de Lyon des ordres d’une rigueur bien superflue ; il voulait que non-seulement on surveillât les royalistes, mais qu’on fit parmi eux des arrestations nombreuses. Fourier avait marché avec son siècle : il ne se prêta point à ce recrépissemcnt de terrorisme, et refusa de renouveler eu 1815 le régime de violence qui avait pu être nécessaire à la révolution pour faire son œuvre, mais qu’elle avait décrié et usé. Carnot riiéconlent envoya à Lyon un commissaire extraordinaire qui se plaignit vivement à Fourier de sa tiédeur à exécuter les ordres de Paris. « Mon- « sieur le commissaire extraordinaire, lui répondit « Fourier, c’est à vous à vous charger des mesures « extraordinaires. Je suis tout prêt à metlre à votre dis- « position la force armée; quant à moi, il ne m’appar- « tient pas de sortir du cercle de mes attributions. » Le commissaire extraordinaire ne manquait pas de lui représenter le danger des réunions royalistes : « Hé, mon <r Dieu! je connais toutes ces réunions, disait Fourier ; « tout s’y passe en bavardages ridicules. Si vous voulez « frapper des vieillards, des femmes ou quelque étourdi
NOTES SUR M. FOURIER
« sans expérience, vous aurez l’air d’avoir peur, vous «augmenterez les mécontents, et vous ferez ce que «l’empereur ne doit pas vouloir faire, une adminis- « tration révolutionnaire. » Fourier était bien sûr d’clre en cela d’accord a\ec l’empereur; mais il ne l’était point avec son gouvernement, et M. le commissaire extraordinaire lui fit entendre assez clairement que sa conduite ne convenait point au ministre : « Je le « sais, répondit Fourier, et ma démission est prête. » Aussi fut-il bientôt remplacé par un homme à la hauteur des circonstances La révocation de Fourier est du 1er mai. Il vint alors habiter Paris. Sur ces entrefaites arriva la bataille de Waterloo, la dernière chute de Napoléon et la seconde restauration 2.
On peut se faire une idée de la situation de l’ancien préfet de l’Isère, devenu tout récemment préfet du Rhône de la main de Napoléon, au milieu des violences de la réaction de 1815 et de 1816. Il songea un moment, diton, à quitter la France et à accepter l’asile que lui offrait l’Angleterre. 11 n’avait pas devant lui plus de vingt mille francs. Le traitement considérable qu’il avait eu pendant longtemps avait été dépensé en expériences de physique et en bonnes œuvres envers sa famille. Le baron de l’Empire se trouva donc fort mal à son aise. Heureusement il rencontra dans SL de Chabrol, préfet du dépar-
1. M. Pons de l’Hérault, le même qui fut quelque temps préfet du Jura dans les premiers mois delà révolution de 1830.
2. Nous devons ces détails peu connus à Fourier lui-même ainsi qu’à M. Champollion-Figeac, qui était alors à Grenoble dans l'intimité de Fourier, et prit une part active aux événements des Cent Jours.
lement de la Seine, son ancien élève à l'École polytechnique et son compagnon en Égypte, un ami puissant qui vint à son secours. M. de Chabrol lui donna la direction supérieure d’un bureau de statistique à la préfecture de la Seine, qui, sans exiger de lui une grande assiduité, lui rapportait quaire ou cinq mille francs et le mit à l’abri de la misère. C’est de ce bureau que sont sortis les beaux travaux de statistique qui ont tant honoré l’administration de M. de Chabrol.
La statistique sérieuse a deux conditions : 1° que les renseignements soient d’une parfaite exactitude; 2° que le nombre des faits observés soit très grand. En effet, dans le premier cas, les chiffres, ne représentant pas des faits, n’ont aucune valeur; et dans le deuxième, les inductions qu’on voudrait tirer de faits trop peu nombreux seraient arbitraires : il faut pouvoir opérer sur de grands nombres pour que la part du hasard soit petite. Or, en Égypte, les renseignements ne pouvaient être assez certains, et dans l'Isère les nombres étaient trop bornés. A Paris, les deux conditions exigées pouvaient être remplies. Fourier y appliqua le calcul des probabilités à de très grands nombres, rigoureusement constatés. Le premier résultat du travail du bureau de statistique furent les Recherches statistiques sur la ville de Paris et le département de la Seine, ou Recueil de tableaux dressés et réunis d’après les ordres de M. le comte de Chabrol, conseiller d’État, préfet du département; Paris, 1821, in-8°. L’ouvrage est précédé de notions générales sur la
population, où Fourier expose avec précision et lucidité
NOTES SUR M. FOURIER
les règles de critique qui doivent présider à ces recherches, et sur lesquelles avaient été faits les tableaux dont se compose ce recueil. Toutes les causes qui agissent sur la population, la diminuent ou l’augmentent, y sont déterminées, et leur action calculée. Mais ce n’était là qu’une esquisse d’une œuvre plus importante. M. de Chabrol se proposait de publier régulièrement les résultats des travaux du bureau de statistique, et d’élever un monument au département qu’il administrait, à l’économie et à l’hygiène publiques. Le premier volume de ce beau travail parut en 1823 sous le même litre que l’écrit qui lui avait servi de préambule. C’esl un grand in-4“ qui comprend toutes les matières auxquelles pouvait s’appliquer l’observation dans le département de la Seine pendant les années écoulées depuis la première publication. Il a pour introduction un mémoire sur la population de la ville de Paris depuis la fin du xvn' siècle jusqu’à l’année 1821. Il parut un second volume en 1826, et un troisième en 1829. Ces deux derniers volumes renferment deux mémoires de Fourier, l’un sur les résultats moyens déduits d’un grand nombre d’observations ; l’autre, sur les résultats moyens et sur les erreurs des mesures. Les principes développés dans ces deux importants mémoires ont servi de base à la statistique, et l’ont en quelque sorte élevée au rang et à la dignité d’une science en lui donnant une méthode rigoureuse.
C’est aussi dans les mêmes vues du bien public que Fourier écrivilson Rapport sur les établissements appelés Tontines, Paris, 1821, in-4°.
Depuis 1815, il avait pris la ferme résolution de ne se plus occuper que de travaux scientifiques. Il lut plusieurs mémoires 5 l’Académie des Sciences, et s’y présenta le 27 mai 1816. L’Académie le nomma, mais le roi Louis XVIII refusa de ratifier cette élection. On ne pouvait à la cour lui pardonner ld préfecture du Rhône pendant les Cent Jours. Il est juste de rendre hommage à la conduite da M. Dubouchage, gentilhomme du département de l’Isère, alors ministre de la marine, qui autrefois avait eu à se louer de Fourier et qui ne l’abandonna pas dans celte circonstance. Il fit sentir au roi, en conseil des ministres, tout ce qu’une pareille mesure avait d’injuste envers le plus modéré des hommes ; et, le 5 septembre étant survenu, le nouveau ministre de l’inté- * rieur, M. Lainé, secondé par M. Dubouchage, finit par désarmer le roi Louis XVIII. L’Académie des Sciences ayant choisi une seconde fois Fourier à l’unanimité, le limai 1817, en remplacement de M. Rochon, la nouvelle nomination fut confirmée. C’est encore par M. Lainé, et grâce à ses bons offices, que plus tard, à la mort de Delambre, M. de Richelieu fit confirmer parle roi la nomination de Fourier à la place de secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences pour les sciences mathématiques. Depuis nulle contrariété ne troubla sa yic. La place de secrétaire perpétuel, jointe à celle qu’il conserva à la préfecture de la Seine, lui permit de vivre honorablement. La Société royale de Londres et d’autres Sociétés étrangères l’inscrivirent sur leur liste. L’Académie Française, en 1826, l’appela dans son sein pour succéder à
an
NOTES SUR M. FOURIER
M. Lemonley ; cl, après la mort de Laplace, il fut nommé à la présidence du conseil de perfectionnement de l’École polytechnique.
Fourier avait beaucoup aimé le monde, cl il y était très aimable. On se demandait comment il avait pu acquérir ce ton, ces manières, cette aisance supérieure, lui qui sortait d’une congrégation de moines. Sa conversation était remplie d’intérêt. II avait dû être très bien dans sa jeunesse. Il était petit, mais bien fait; il avait les traits les plus fins, une belle tète et de beaux yeux. Comme tous les hommes distingués, il avait toujours aimé et recherché la société des femmes. Mais l’àge survenant, il se renferma peu à peu dans la retraite. Il aimait à y recevoir des jeunes gens dont il encourageait les travaux, et qui sont devenus des hommes du plus grand mérite. Il suffit de citer M. Navier, de l’Académie des Sciences, M. Dirichlet, aujourd'hui professeur de mathématiques à l’université de Berlin ; M. Pouillet, élève de l’École normale, professeur de physique à la Faculté des Sciences; M. Duhamel, répétiteur à l’École polytechnique, etc.
Aussitôt qu’il l’avait pu, il avait été utile à toute sa famille. Il avait à Paris un frère de père qui faisait un petit comu erce et y réussissait médiocrement. Plus d’une fois Fourier releva la modeste boutique, et même, à la fin, il fit une rente à ce frère pour qu’il pût vivre sans travailler. Il avait un autre frère, auquel il fil aussi du bien. 11 prit soin de ses neveux et de ses nièces, et les établit convenablement selon leur condition. Un de scs
MES RELATIONS AVEC M. FOURIER
neveux est aujourd’hui curé auprès d’Auxerre ; une de ses nièces a épouse un employé du ministère des finances. Il vivait dans sa propre maison à peu près comme chez les bénédictins d’Auxerre. Son domestique de confiance, Joseph, touchait pour lui ses appointements, et faisait aller le ménage sans que son maître s’en mêlât. Il n’a rien laissé. A ce désintéressement il joignait une bonté inépuisable, mais il faut convenir que, sur la fin de sa vie, celle bonté allait jusqu’à la faiblesse. Naturellement sage et modéré, l’expérience et le malheur l’avaient rendu réservé jusqu’à la timidité : scs sentiments seuls et son cœur n’avaient pas vieilli.