‹ Fragments et souvenirsChapitre 64 sur 117 · MES RELATIONS AVEC FO CB 1ER PENDANT LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC FO CB 1ER PENDANT LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE

Je rencontrai Fourier chez M. Lainé en 1825, à mon retour de Berlin, et l’y retrouvai plusieurs fois sans qu’il s’établit aucune relation particulière entre nous. Il ne cachait pas la libéralité de ses sentiments, mais après tant d’épreuves il était circonspect en général, et encore plus avec un homme qui revenait des prisons de l’étranger et qui était officiellement en disgrâce. Nous nous liâmes un peu plus, à l’occasion delà nomination deM. Royer- Collard à l’Académie Française ; et lorsqu’il vint demeurer rue d’Enfer, à quelques pas de moi, je le vis assez

NOTES SCR M. EOUR1ER

souvent. Je trouvais un vif plaisir à l’entendre parler de l’histoire des sciences, et des événements de la grande époque qu’il avait si honorablement traversée.

« Il n’y a pas de plus grands barbares, nie disait-il souvent, que certains mathématiciens; ils n’estiment que les mathématiques, et voudraient qu’on y appliquât d’abord les jeunes gens. C’est l’idée la plus fausse, la plus contraire à l’esprit philosophique, il la société et a l’humanité. Il faut maintenir soigneusement dans les collèges l’étude des langues anciennes, du grec et du latin. Car en apprenant le latin, ce n’est pas seulement une belle langue qu’on étudie, c’est un commerce intime qu’on institue avec des hommes sages et d’un génie excellent, un Cicéron, un Virgile, un Horace, un Tile-Live, un Sénèque. Que de belles et bonnes choses on y apprend ! Cela passe insensiblement dans l’âme et nous fait une seconde nature qui est l’humanité proprement dite. Par exemple, les vies de Cornélius Népos que l’on explique en sixième et en cinquième sont merveilleusement adaptées aux besoins du jeune âge qu’il faut nourrir de grands modèles. Cette vie d’Épaminondas, comme elle est touchante ! comme elle est propre à émouvoir et à élever une jeune âme ! » Et là-dessus le bon Fôurier ne tarissait pas ; il entrait dans les détails les plus minutieux. Il me citait des phrases de Cornélius, il en essayait des traductions, hésitant, tâtonnant, s’arrêtant une demi-heure sur une seule expression, pour m’en bien faire sentir la justesse et la délicatesse; et quand il en venait à Horace, bien plus

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difficile que Cornélius, ses explications, toujours instructives cl fines, étaient quelquefois un peu longues.

« Les humanités terminées, il faut résumer et développer les études grecques et latines par un cours de philosophie dans lequel on insistera particulièrement sur la morale. Vous vous plaignez de ce qu’il y a si peu de livres élémentaires de philosophie à mettre entre les mains de la jeunesse : mais il semble au contraire qu’il y a une foule d’excellents livres à son usage. N’avezvous pas le traité de Cicéron De of/iciis, et môme les traités de Sénèque?» Parmi les modernes, il me recommandait beaucoup les Institutions de philosophie morale de Ferguson; et c’est en effet un excellent cahier de philosophie morale*.

« Quand l’homme est ainsi formé, alors appliqucz-le aux mathématiques. 11 y marchera d’autant plus vite, et il s’en servira comme il faut s’en servir, dans un esprit philosophique et pour la plus grande utilité des hommes. »

Fouricr revenait sans cesse avec moi sur l’amour de l’humanité; et, avec des réserves infinies, en protestant de son respect pour toutes les croyances, il me disait avec force: « Mon cher Monsieur, c’est là notre religion. »

C’est encore cet amour de l’humanifé, considéré comme le but de toute espèce d’études et comme leur imprimant à toutes un caractère élevé, qu’il appelait esprit philosophique. J’éludais soigneusement avec lui

1. Voyez notre écrit intitulé Philosophie écossaise, leç. eu*.

NOTES SUR M. FOU HIER

toute discussion sur la métaphysique. Tout homme est de son temps ; et je pensais que Fourier, dont les études philosophiques étaient achevées avant la révolution, devait avoir la philosophie de cette époque, et qu’ayant été élevé par des prêtres, il avait fort bien pu tomber dans les extrémités de la réaction qui emportait alors les meilleurs esprits. Il n’en était rien ; et j’atteste qu’une fois, chez M. Royer-Collard, en présence de M. Dainiron, il me dit très-sérieusement : « On ne peut pas s’arrêter à la philosophie de Condillac, et il y a longtemps que je suis convaincu comme vous que cette philosophie omet bien des choses importantes, et je place bien au-dessus votre philosophie écossaise. Je suis charmé qu’on l’enseigne dans nos écoles, car elle a rétabli des faits certains ; sa méthode est la bonne; sa direction morale est parfaite ; mais il y a longtemps aussi que je suis convaincu qu’on peut aller beaucoup plus loin. C’est un excellent commencement. » 11 pouvait y avoir de la politesse dans ces paroles, mais tout n’était pas politesse, et je me souviens qu’il s'expliqua cette fois-là même sur la philosophie de M. de Tracy avec une sévérité qui devait être bien sincère, puisqu’en parlant ainsi il ne pouvait être poli envers moi sans cesser de l’être envers un autre.

A cette occasion, je me souviens encore que M. Augustin Périer, un de ses amis les plus intimes, m’a dit et répété plusieurs fois que Fourier ne partageait nullement les préjugés des savants, et que sans être dévot il était loin d’être dépourvu de sentiments religieux.

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M. Augustin Périer m’a rapporté que souvent dans l’in- * limité Fourier lui avait dit avec force, en faisant allusion au système d’athéisme alors si répandu : « Si l’existence de Dieu et l’état futur de l’homme ont leurs difficultés et lqurs nuages, il ne faut pas oublier que le système contraire n’en a pas moins, et que la vraisemblance est encore du côté de la foi à la Providence. Dans les incertitudes inévitables en pareille matière, il faut s’altacher au sentiment du juste et de l’injuste, et y conformer sa conduite, afin de se mettre en harmonie avec l’ordre universel dont le premier principe et les dernières conséquences échappent quelquefois à notre faible vue. » Je ne pus m’empècher de faire remarquer à M. Augustin Périer que c’est là précisément le caractère de la philosophie de Socrate.

Il me questionnait souvent sur le but de mes travaux philosophiques , et quand je lui disais que je m’efforçais de prouver qu’il y a place dans l’esprit humain pour toutes les philosophies bien interprétées et sagement tempérées, il paraissait content de cette direction et ne manquait pas de me rappeler sa maxime favorite : «Ainsi, vous aimez tous les hommes; » et comme on pense bien que j’abondais dans ce sens, nous étions assez bien ensemble.

Pendant l’été de 1829, nous avons fait dans notre jardin du Luxembourg plus d’une promenade intéressante. De jour en jour je m’attachais à lui davantage. Il avait été mêlé aux grands événements des trente dernières années; il avait vu la révolution; il avait connu Caffa-

NOTES SUR M. FOURIER

•relli, Kléber, Desaix, Bonaparte ; je comptais donc lui arracher bien des confidences précieuses. C’était un vieillard que l’expérience avait rendu réservé et même timide dans la vie, mais sans altérer son intérêt et sa » sympathie pour tout ce qui était grand et beau. Je le respectais profondément; j’espérais aussi qu’il voudrait bien mettre à ma portée les résultats de ses études mathématiques sur la nature, et m’entretenir de l’histoire des sciences qui se lie si étroitement à celle de la philosophie. Je le soignais et j’avais pour lui de ces attentions faciles que les jeunes gens devraient toujours avoir pour les vieillards. Il en était touché et commençait à prendre confiance en moi. J’ai perdu en lui un conseiller expérimenté et bienveillant avec une source précieuse d’instruction de toute espèce. Je voulais lui demander sur Bonaparte bien des choses que lui seul savait et pouvait me dire. Je veux du moins consigner ici une anecdote que je lui ai entendu raconter deux ou trois mois avant sa mort.

« Bonaparte, me dit-il un jour, comme tous les grands esprits, aimait passionnément les lettres. Il avait emporté en Égypte une collection d’ouvrages de littérature étrangers à l’expédition, et il les lisait dans le peu de loisir que lui laissaient les travaux et les soucis du commandement. Un jour, au Kaire, nous promenant sur les bords du Nil, il tira de sa poche un Lucain et se mil à m’en lire quelques morceaux, entre autres le fameux passage sur César et Pompée. Il admirait beaucoup, mais il ne comprenait pas toujours bien, et faisait

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de temps en temps des contre-sens que je lui corrigeais. » Il paraît que Fourier tâtonnait et hésitait dans sa jeunesse, au pied des Pyramides, en traduisant du Lucain à Bonaparte, tout comme il faisait trente ans plus tard en me traduisant au Luxembourg du Cornélius Népos et de l’Horace; mais Bonaparte, moins philosophe que moi, s’impatientait de ne pas avancer plus vite, et au bout d’une demi-heure, il jeta avec colère le livre sur le sable en se plaignant qu’on ne lui eût pas mieux appris le latin dans sa jeunesse : il enviait Garat, Arnault, etc., de pouvoir lire facilement Lucain, et il fut tout confondu d’entendre de la bouche de Fourier que ces messieurs seraient presque aussi embarrassés que lui. — «Mais on ne sait donc plus le latin en France? Ah! un jour j’y mettrai bon ordre. » — Et déjà il rêvait la restauration des études classiques.

Fourier insistait beaucoup sur l’amabilité de l’empereur; il m’en a cité plusieurs traits qui malheureusement me sont échappés.

Il avait rapporté d’Égypte une vraie maladie, l’habitude et le besoin d’une chaleur extrême. Môme en été, il ne sortait jamais sans être très couvert, une redingote par-dessus son habit, et son domestique lui portant un grand manteau. 11 était malheureux pendant tout l’hiver. II avait employé son talent de physicien à se bien chauffer, et quoiqu’on pftt à peine tenir à la chaleur de son cabinet, il regrettait toujours le soleil de l’Égvpte. En revenant d’Orient en Europe, il avait pris des rhumatismes que renouvelait le moindre froid. Il ne sortait

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presque pas de fout l'hiver, et ses précautions ne faisaient qu’augmenter le mal. Il avait toujours eu quelque gène dans la respiration : sur la fin de sa vie cette gène était devenue telle qu’il était forcé de dormir presque debout, et que pour écrire et pour parler, de peur de s'incliner et par là de provoquer des suffocations, il se mettait dans une espèce de boite qui lui tenait le corps droit et ne laissait passer que la tète et les bras. Il courait le risque d’être étouffé au moindre effort qu’il faisait ; il l’a été presque subitement le 16 mai 1830, vers quatre heures de l’après-midi. M. Larrey , qui lui a donné des soins pendant sa maladie, la qualifie d’angine nerveuse chronique, compliquée d’un anévrisme du péricarde el des principaux organes de la poitrine.

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