‹ Fragments et souvenirsChapitre 89 sur 117 · C’est Helvétius qui dit cela. Ibid · texte numérisé non relu

C’est Helvétius qui dit cela. Ibid

2. Cette distinction lumineuse est déjà dans les notes marginales. Voyez l’édit, précitée de Rousseau, t. X, p. 190.

nu VICAIRE SAVOYARD.

l’objet , mes jugements ne me tromperaient jamais , puisqu’il n’est jamais faux que je sente ce que je sens.

» Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, surtout s’ils ne sont pas parallèles? Pouiquoi, dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis qu’il n'en est que le quart ? Pourquoi l’image , qui est la sensation, n’est-elle pas conforme à son modèle, qui est l’objet ? C’est que je suis actif quand je juge, que l’opération qui compare est fautive, et que mon entendement, qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations, qui ne montrent que les objets.

« Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je m’assure, quand vous y aurez pensé : c’est que, si nous étions purement passifs dans l’usage de nos sens , il n’y aurait entre eux aucune communication; il nous serait impossible de connaître que le corps que nous touchons et l’objet que nous voyons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous, ou il y aurait pour nous cinq substances sensibles, dont nous n’aurions nul moyen d’apercevoir l’identité.

« Qu’on donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche et compare mes sensations; qu’on l’appelle attention, méditation, réflexion, ou comme on voudra ; toujours est-il vrai qu’elle est eu moi et non dans les choses, que c’est moi seul qui la produis, quoique je 11e la produisequ’à l’occasion de l’impression que font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou de ne pas sentir, je le suis d’examiner plus ou moins ce que je sens.

« Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent; et, quoi qu’en dise la philosophie', j’oserai prétendre à l’honneur dépenser. Je sais seulement

1. Entendez la philosophie telle que Rousseau la rencontrait dans son siècle, dans les écrits de Condillac, de Diderot, d’Helvétius, d Holbach, de Lamettrie ; il ne peut pas être question de la philosophie en général,

PtUïFESS ION DE FOI

qui' la vérité est dans les choses et non pas dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que j'en porte , plus je suis sûr d’approcher de la vérité : ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus qu'à la raison est confirmée par la raison même.

« M'étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, et je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu, dans ce vaste univers, et comme noyé dans l'immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu'ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je Jes observe ; et, le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c’est moi-même.

« Tout ce que j’aperçois par les sens est matière , et je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, et qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos; d'où j’infère que ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais le mouvement , étant une action , est l'effet d'une cause dont le repos n’est que l’absence. Quand donc rien n’agit sur la matière, elle ne se meut point, et, par cela même qu'elle est indifférente au repos et au mouvement, son état naturel est d’être en repos.

« J'aperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir, mouvement communiqué et mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû , et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement d'une montre, par exemple, est spontané; car si rien d’étranger au ressort n'agissait sur lui , il ne tendrait point à se redresser, et ne tirerait pas la chaîne. Par la même raison, je n’accorderai point non plus la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité.

« Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont

encore bien moins de la philosophie socratique et cartésienne dont lious • seau est ici le diseiplc et nuterprête.

DU VICAIRE SAVOYARD

spontanés; je vous dirai que je n’en sais rien, mais que l’analogie est pour l'affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu'il y a des mouvements spoutaués; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus, sans que ce mouvement ait d’autre cause immédiate que ma volonté. C'est en vain qu’ou voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence; autant vaudrait me prouver que je n’existe pas.

« S'il n'y avait aucune spontanéité dans les actions des liommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on n’en serait que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l’état naturel de la matière est d’étre en repos, et qu'elle n’a par ellemême aucune force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement je juge aussitôt ou que c’est un corps animé ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit reftise tout acquiescement à l’idée de la matière non organisée se mouvant d'elle-même, ou produisant quelque action.

« Cependant cet univers visible est matière, matière éparse et morte1, qui n'a rien dans son tout de l'union, de l’organisation, du sentiment commun des parties d’un corps animé, puisqu’il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et dans ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il n’a rien de cette liberté qui parait dans les mouvements spontanés de l’homme et des animaux. Le monde n’est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ; il y a donc dans ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n’aperçois pas ; mais la persuasion intérieure me rend

1. « J'ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L’idée de la uiatiére sentant sans avoir de sens me parait inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, it faudrait commencer par la comprendre, et j’avoue que je n’ai pas ce bonheur-là. - — Note de Rousseau dirigée contre Helvétius.

PROFESSION DE FOI

cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que, si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.

» S'il faut admettre des lois générales dont je n’aperçois pas les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé ? Ces lois n’étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui m’est inconnu. L’expérience et l’observation nous ont fait connaître les lois du mouvement ; ces lois déterminent les effets sans montrer les causes; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de l’univers. Descartes avec des dés formait le ciel et la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu’à l’aide d’un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l’attraction; mais l’attraction seule réduirait bientôt l’univers en une masse immobile : à cette loi il a fallu joindre une force projectile, pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites'.

» Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière; elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j’observe l’action et réaction des forces de la nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que d’effets en effets il faut toujours remonter à quelque volonté pour première cause; car supposer un progrès de causes a l’infini, c’est n'en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n’est pas produit par un autre ne peut venir que d’un acte spontané, volontaire; les corps inanimés n’agissent que par le momement, et il n'y a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu’une volonté meut

1 . Descartes et Newton ont exposé en physiciens les lois du mouvement ; mais, comme Platon et Aristote, ils n’ont jamais douté qu’un premier moteur n’ait imprimé le mouvement à la matière.

DU VICAIRE SAVOYARD

l'univers et anime la nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.

« Comment une volonté produit-elle une action physique et corporelle? Je n’en sais rien, mais j’éprouve en moi qu’elle la produit. Je veux agir, et j’agis; je veux mouvoir mon corps, et mon corps se meut : mais qu’un corps inanimé et en repos vienne à se mouvoir de lui-même ou produise le mouvement, cela est incompréhensible et sans exemple. La volonté m’est connue par ses actes, non par sa nature. Je connais cette volonté comme cause motrice ; mais concevoir la matière productrice du mouvement, c’est clairement concevoir un effet sans cause, c’est ne concevoir absolument rien.

« Il ne m'est pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps, que comment mes sensations affectent mon âme. Je ne sais pas même pourquoi l’un de ces mystères a paru plus explicable que l’autre. Quant à moi, soit quand je suis passif, soit quand je suis actif, le moyen d’union des deux substances me paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange qu’on parte de cette incompréhensibilité même pour confondre les deux subsances, comme si des opérations de nature si différente s’expliquaient mieux dans un seul sujet que daus deux.

« Le dogme que je viens d’établir est obscur, il est vrai ; mais enfin il offre un sens, et il n’a rien qui répugne à la raison ni à l’observation : eu peut-on dire autant du matérialisme? N’est-il pas clair que si le mouvement était essentiel à la matière, il en serait inséparable, il y serait toujours en même degré, toujours le même dans chaque portion de matière ; il serait incommunicable, il ne pourrait ni augmenter ni diminuer, et l’on ne pourrait pas même concevoir la matière en repos ? Quand on médit que le mouvement ne lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner le change par des mots qui seraient plus aisés à réfuter s’il avaient un peu plus de sens. Car, ou le mouvement de la matière lui vient d’elle-même, et alors il lui est essentiel ,

PROFESSION DE FOI

ou s’il lui vient d’une cause étrangère, il n’est nécessaire à la matière qu’autant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première difficulté.

« Les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes ; jamais le jargon de la métaphysique n’a fait découvrir une seule vérité et il a rempli la philosophie d'absurdités dont on a honte, sitôt qu’on les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d’une force aveugle répandue dans toute la nature, ou porte quelque véritable idée à votre esprit. On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, et l’on ne dit rien du tout. L’idée du mouvement n’est autre chose que l’idée du transport d’un lieu à un autre ; il n’y a point de mouvement sans quelque direction ; car un être individuel ne saurait se mouvoir à la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut-elle nécessairement? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque, atome a-t-il son mouvement propre ? Selon la première idée, l’univers entier doit former une masse solide et indivisible; selon la seconde, il ne doit former qu’un fluide épars et incohérent, sans qu’il soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matière? Sera-ce en droite ligne ou circulairement, en haut ou en bas, à droite ou à gauche? Si chaque molécule de matière a sa direction particulière, quelles seront les causes de toutes ces directions et de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière ne faisait que tourner sur son propre centre,

1. Il était bien difficile à Rousseau de se défendre de ce mouvement d’humeur contre la métaphysique, en voyant les prétendus métaphysiciens de son temps opposer l’inintelligible et absurde jargon du matérialisme et de l'athéisme au cri de la conscience et aux notions les plus claires du sens commun. Les mauvaises philosophies , comme les superstitions , déshonorent, en les pervertissant, l'esprit religieux et l’esprit philosophique, qui n’en sont pas moins excellents en enx-mèmes.

DD VICAIRE SAVOYARD

jamais rien ne sortirait de sa place, et il n’y aurait point de mouvement communiqué; encore même faudrait-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction, c’est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner un mouvement déterminé, c’est supposer une cause qui le détermine Plus je multiplie les forces parliculières,.pjus j’ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je n'en puis pas même imaginer le combat, et le chaos de l’univers m'est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du monde peut n’étre pas intelligible à l’esprit humain ; mais sitôt qu’un homme se mêle de l’expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.

« Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence : c’est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d’un être actif et pensant : doue cet être existe. Où le voyez-vous exister? m’allez-vous dire. Non-seulement dans les cieux qui roulent, dans l’astre qui nous éclaire; non-seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu’emporte le vent.

« Je juge de l’ordre du monde, quoique j’en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d’étudier leur concours, leurs rapports, d’en remarquer le concert. J’ignore pourquoi l’univers existe, mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié ; je ne laisse pas d’apercevoir l'intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait pour la première fois une montre ouverte, et qui ne laisserait pas d’en admirer l’ouvrage, quoiqu’il ne connût pas l’usage de la machine et qu’il n’eût point vu le cadran. • Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon ; mais je vois que

PROFESSION UE FOI

chaque pièce est faite pour les autres; j’admire l’ouvrier dans le détail deson ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert que pour uue fin commune qu’il m’est impossible d’apercevoir.

« Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur : quel esprit sain peut se refuser à son témoignage î à quels yeux non prévenus l’ordre sensible de l’univers n’annonce-t-il pas une suprême intelligence? et que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître l'harmonie des êtres, et l’admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres ! Qu’on me parle tant qu'on voudra de combinaisons et de chances : que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m’amener à la persuasion ? et comment m'ôterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manières avant de prendre des formes constantes, s’il s’est formé d’abord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards? pourquoi la nature s’est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n’était pas d’abord assujettie? Je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, et que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets; j’en convions. Cependant si l'on me venait dire que des caractères d’imprimerie, projetés au hasard, ont donne l'Énéide tout arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t on, la quantité des jets. Mais de ces jets-là combien faut-il que j'en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j’ai l’infini à parier contre un que son produit n’est point l’effet du hasard. Ajoutez que des combinaisons et des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les éléments combinés, que l’organisation

DU VICAIRE SAVOYARD

et la vie ne résulteront point d'un jet d'atomes, et qu’un chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir et penser dans son creuset.

« J’ai lu Nieuwentyt 1 avec surprise, et presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature qui montrent la sagesse de son auteur? Son livre serait aussi gros que le monde, qu'il n’aurait pas épuisé son sujet ; et sitôt qu’on veut entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe, qui est l’harmonie et l’accord du tout. La seule génération des corps vivants et orgànisés est l'abîme de l'esprit humain ; la barrière insurmontable que la nature a mise entre les diverses espèces, aûn qu'elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne s’est pas contentée d’établir l'ordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ne pût le troubler.

« Il n'y a pas un être dans l’univers qu’on ne puisse, à quelque egard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu’ils sont tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres. L’esprit se confond et se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n’est confondu ni perdu dans la foule. Que d'absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l'aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement!

1. Savant Hollandais, mort ou 1718; autour d'un traité De l'existence de Dieu démontrée par les jnerceillet de la nature, traduit en français en 1725, etc. Quoi qu’en dise Rousseau, les livres du genre dp celui-là sont fort utiles, malgré leur imperfection inévitable : ils rendent sensible aux yeux et au cœur la sagesse de Dieu, en appelant l'attention sur tel ou tel ordre de phénomènes naturels. Il importe beaucoup de faire voir que la plus petite partie du monde démontre Dieu, indépendamment de l’ensemble qui souvent échappe. I.a moitié du traité De l'existence de Dieu de Fénelon est fondée sur ce genre de preuves ; il a donné naissance à de nombreux ouvrages de théologie naturelle qui forment en Angleterre une branche étendue et fort appréciée de la littérature à la fois savante et populaire.

PROFESSION DE FOI

Ceux qui nient l’unité d’intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias d'abstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques; quoi qu’ils fassent, il m’est impossible de concevoir un système d'êtres si constamment ordonnés, que je ne conçoive une intelligence qui l’ordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivauts et sentants, qu'une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne pense point a pu produtre des êtres qui pensent.

« Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissaute et sage ; je le vois ou plutôt je le sens, et cela m’importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe unique des choses? y en a-t-il deux ou plusieurs? et quelle est leur nature? Je n’en sais rien ; et que m’importe? A mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir ; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, niais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures a ma raison.

« Souvenez-vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il v ait un principe passif ou qu’il n’y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système et qui ne. concoure à la même fin, savoir, la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu’il soit, qui meut l’univers et ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté, que j’ai rassemblées, et celle de bonté, qui en est une suite nécessaire : mais je n’en connais pas mieux l’être auquel je l'ai donné; il se dérobe également à mes sens et à mou entendement; plus j’y pense, plus je me confonds : je sais très certainement qu’il existe, et qu'il existe par lui-même; je sais que mon existence

DU VICAIRE SAVOYARD

est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu partout dans ses œuvres; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi; mais sitôt que je veux le contempler eu lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe, et mon esprit troublé n’aperçoit plus rien.

« Pénétré de mou insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je n’y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires; un homme sage ne doit s’y livrer qu'en tremblant, et sùr qu’il n’est pas fait pour les approfondir; car ce qu’il y a de plus injurieux à la Divinité n’est pas de n’y point penser, mais d’en mal penser 1 .

« Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence, je reviens à moi, et je cherche quel rang j’occupe dans l’ordre des choses qu’il gouverne, et que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce : car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l’exécuter , j’ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m’environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu’aucun d’eux n’en a pour agirsur moi, malgré moi, par la seule impulsion physique; et par mon intelligence je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l’homme, sait observer tous les # autres, mesurer , calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l'existence

1. Proposition du sceptique Montaigne, fort contestable et qui a besoin d'être expliquée. La faiblesse et la témérité de l’esprit humain nous conduisent ii mêler des erreurs, souvent très-graves, à la suprême vérité de l’existence de Dieu ; cette vérité est encore bienfaisante et sacrée, même à ce prix. Il en est de môme de presque toutes les autres vérités importantes, morales et politiques, que nous gâtons presque toujours en les outrant. Il n’y faut pas renoncer pour cela, mais k*s eoutenir en leurs justes liornes, et nous efforcer d’être sages avec sobriété.

PROFESSION DE FOI

commune à celui de son existence individuelle? Qu’y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui?

« U est donc vrai que l’homme est le roi de la terre qu’il habite ; car non-seulement il dompte tous les animaux, non-seulement il dispose des éléments par son industrie , mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s’approprie encore par la contemplation les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu; je puis contempler l’univers, m’élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte1, c’est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles! ou plutôt tu veux en vain t’avilir; ton génie dépose contre tes principes, tou cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

« Pour moi, qui n’ai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d’aucun parti n’entraîne , et qui n’aspire point à l’honneur d’être chef de secte, content de la place où Dieu m’a mis , je ne vois rien , après lui , de meilleur que mon espèce ; et si j’avais à choisir ma place dans l’ordre des êtres, que pourrais-je choisir de plus que d’être homme?

o Cette réflexion m’enorgueillit moins qu’elle ne me touche ; car cet état n'est point de mon choix , et il n’était pas dû nu mérite d’un être qui n’existait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m’y a placé? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l’auteur de mon espèce , et de ce sentiment mou

1. Cotte apostrophe est adressée à Helvétius, qui nie toute diftérence de l'homme et de l'animal, sauf un détail d’organisation physique.

DU VICAIRE SAVOYARD

premier hommage à la Divinité bienfaisante. J’adore la puissance suprême, et je m’attendris sur ses bienfaits. Je n’ai pas besoin qu'on m’enseigne ce culte, il m'est dicté parla nature elle-même. N’est-ce pas une conséquence naturelle de l'amour de soi , d’honorer ce qui uous protège, et d'aimer ce qui nous veut du bien?

« Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en considère les divers rangs, et les hommes qui les remplissent, que deviens-je? quel spectacle! Où est l'ordre que j’avais observé ? Le tableau de la nature ne m’offrait qu’harmonie et proportions, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre! Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! O sagesse, où sont tes lois? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant, qu’est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.

« Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l’âme, qui n’avaient point jusque-là résulté de mes recherches? Kn méditant sur la nature de l’homme, j’y crus découvrir deux principes distincts , dont l’un l’élevait à l’étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel, dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l’autre le ramenait bassement en lui-même, l’asservissait à l’empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres , et contrariait par elles tout ce qui lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires , je me disais : Non, l’homme n’est point un ; je veux et je ne veux pas; je me sens à la fois esclave et libre; je vois le bien, je l’aime, et je fais le mal; je suis actif quand j’écoute la raison, passif quand mes passions m’entraînent; et mon pire tourment , quand je succombe, est de sentir que j’ai pu résister.

« Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l’ouvrage des préjugés, j’ai tort

PROFESSION DE FOI

sans doute , et il n’y a point de morale démontrée , mais si se préférera tout est un penchant naturel à l’homme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l’homme un être simple lève ces contradictions, et je ne reconnais plus qu’une substance.

« Vous remarquerez que , par ce mot de substance , j’entends en général l’être doué de quelque qualité primitive, et abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être , on ne doit admettre qu’une substance; mais s’il y en a qui s’excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu’on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela; pour moi , je n’ai besoin , quoi qu’en dise Locke de connaître la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré quelle ne peut penser ; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les rochers pensent *, il aura beau m’embarrasser dans ses argu-

1 . Sur cette proposition malheureuse échappée à Locke, que Dieu a pu donner à la matière la faculté de penser, voyez Philosophie bensuàliste, teç. ire, Locke y p. 31, etc.

2. « 11 me semble que, loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus que des êtres sensitifs dans la nature ; et toute la différence qu’elle trouve entre un homme et une pierre, est que rhumme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être LAasitif qui n'eu a pas. Mais s’il est vrai que toute matière sente, où concevrai-je F unité sensitive ou le moi individuel ? Sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des corps agrégatifs? Placerai-je également cette unité dans les fluides et dans les solides, dans les mixtes et dans les éléments? 11 n’y a, dit-on, que des individus dans la nature. Mais quels sont ces individus? Cette pierre est- elle uu individu ou une agré gation d’individus? Est-elle un seul être sensitif, ou en contient-elle au tant que de grains de sable? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l'un sent dans l’autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en un ? L’attraction peut être une loi de la nature, dont le mystère nous est in*

DU VICAIUK SAVOYARD.

meuts subtils, je ne puis voir eu lui qu'un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une âme à l’homme.

« Supposons un sourd qui nie l’existence des sons , parce qu’ils n'ont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à cordes, dont je fais sonner l’unisson par un autre instrument caché. Le sourd voit frémir la corde, je lui dis : C’est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même; c’est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-inoi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps , ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd; mais parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde , pourquoi faut-il que j'aille expliquer cela par vos sons , dont je n'ai pas la moindre idée ? C’est expliquer un fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu’ils n’existent pas.

« Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l’esprit humain , plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie, d'uu ton difticile à méconnaître : Une machine ne pense point; il n’y a ni mouvement ni ligure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les

connu ; mais nous concevons au moins que l’attraction, agissant selon les masses, n’a rien d’incompatible avec l’étendue et la divisibilité. Concevez-yous la même chose du sentiment? Les parties sensibles sont étendues, mais l’être sensitif est indivisible et un : il ne se partage pas, il est tout entier ou nul : l’être sensitif n’est donc pas un corps. Je ne sais comment l’entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mômes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devraient faire aussi rejeter le sentiment ; et je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, ils ne feraient pas aussi l’autre. Que leur en coûterait-il de plus? et puisqu’ils sont sûrs qu'ils ne pensent pas, comment osent- ils «affirmer qu’ils sentent ? *» — Cette note de Rousseau répond encore à divers passages d’Helvétius. Voyez Philosophie sensu alibi k, leç. w®.

PROFESSION DE FOI

liens qui le compriment; l’espace n’est pas ta mesure, l’univers entier n'est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.

« Nul être matériel n’est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens , et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison 1 qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent, et qui agit sur eux; cette action réciproque n’est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens : je consens ou je résiste , je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j’ai voulu faire ou quand je ne fais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, nou la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations, j’agis selon l’impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse , je n'écoute que ma volonté; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave, et que j’empêche enfin la voix de l'âme de s’élever contre la voix du corps.

« Je ne connais la volonté que par le sentiment de la mienne, et l’entendement ne m’est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n’en font qu’une; et si l’on comprend bien que l’homme est actif dans ses jugements , que son entendement n’est que le pouvoir de comparer et déjuger, on verra que sa liberté n’est qu’un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s’il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté ?

C’est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son

1 . Rousseau confond ici mal «à propos la raison avec le raisonnement , et meme avec le raisonnement au service des matérialistes. Sur cette confusion, voyez plus bas la note de la page 484.

DU VICAIRE SAVOYARD

Aiîb

jugement? C’est sa faculté intelligente, c’est sa puissance de juger; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n’entends plus rien.

« Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable ou que j’estime tel, sans que rien d’étranger à moi me détermine. S’ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître d*être un autre que moi ?

« I.e principe de toute action est dans la volonté d’un être libre; on ne saurait remonter au delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c’est celui de nécessite'. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d’un principe actif, c’est vraiment supposer des effets sans cause , c’est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n’y a point de première impulsion , ou toute première impulsion n’a nulle cause antérieure , et il n’y a point de véritable volonté sans liberté. L’homme est donc libre dans ses actions , et comme tel , animé d’une substance immatérielle; c’est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres , sans que je continue à les compter.

«Si l’homme est actif et libre, il agit de lui-même; tout ce qu’il fait librement n’entre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l’homme eu abusant de la liberté qu’elle lui donne; mais elle ne l’empêche pas de le faire, soit que de la part d’un être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit qu’elle ne pût l’empêcher sans gêner sa liberté, et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l’a fait libre, afin qu’il fit, non le mal, mais le bien par choix. Elle l’a mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle l’a doué, mais elle a tellement borné ses forces, que l’abus de la liberté qu’elle lui laisse ne

Page 1