‹ Fragments et souvenirsChapitre 96 sur 117 · Livre ni · texte numérisé non relu

Livre ni

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mais pu rien faire la plume à la main, vis-à-vis (l’une labié et de mon papier ; c’est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c’est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies, que j’écris dans mon cerveau : on peut juger avec quelle lenteur... Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu’ils m’onf coûtée. Il n’y en a pas un qu’il ne m’ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse... » Ainsi c’est probablement la quatrième ou cinquième copie de l’Émile que nous avons sous les yeux, et pourtant elle n’a point satisfait Rousseau.

Denys d’Halicarnassc, au traité de la Composition des mots, nous apprend que Platon à quatre-vingts ans, et quelques heures avant sa mort, retouchait le début de la République et lui donnait un tour encore plus naturel et plus facile. Ne nous étonnons donc pas de voir l’auteur de l’Émile s’efforçant, pour la quatrième ou cinquième fois peut-être, d’ajouter à la perfection d’un ouvrage auquel il voulait attacher son nom.

Mais comment ehoisir au milieu de ces trois volumes, et quel ordre mettre dans une suite de citations? Allons d’abord un peu au hasard, et prenons les premiers endroits qui se présentent.

J’ouvre le troisième livre, où Émiler entre l’enfance et l’adolescence, commence à étudier les sciences ou

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du moins les objets naturels qu’il a besoin de connaître. Ce n’est pas le livre le plus intéressant : c’est peut-être une raison de commencer par là, pour finir par les pages les meilleures et les plus célèbres, en sorte que nous ayons une idée du travail accompli sur l’ouvrage entier.

En quel état Rousseau trouve-t-il ce troisisième livre dans la copie qu’il relit et qu’il entreprend de corriger une dernière fois? Il le trouve bien composé, bien lié dans toutes ses parties, écrit d’un style clair, correct, d’une sobre élégance et d’un mouvement modéré, tel, en un mot, que le sujet le comportait. Que fait Rousseau? II ne change rien à l’ordre et à la composition, il transpose seulement quelques endroits.; mais partout il raffine l’expression, sème çà et là des traits piquants oh brillants, et fortifie la couleur de certains morceaux, au risque de la charger un peu, pour frapper davantage, pour exciter et soutenir l’attention. Nous voici à côté de Rousseau,. dans le plus intime de ce secret laboratoire où nul artiste ne laisse pénétrer un regard profane. Il est seul devant son œuvre presque achevée, avec sa riche et industrieuse palette. Le moindre coup de pinceau, la moindre touche d’une telle main doit être observée avec soin et recueillie.

Commençons par relever des variantes légères, mais qui ne sont pas sans prix.

Émile, édition I", Amsterdam, chez Néaulme, 1762; 4 volumes in-l 2. Livre iii, tome II, page 130. Rousseau veut qu’Émile ail un métier, une profession; mais il

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exclut les professions oiseuses, futiles, ou sujettes à la mode, telles par exemple que celle de perruquier, qui n’est jamais nécessaire ou qui peut devenir inutile d’un jour à l’autre, « tant que la nature, avait-il dit d’abord, ne se lassera pas de nous donner des cheveux, s II corrige et met : ne se rebutera pas. C’est une nuance bien plus délicate.

Pages 87 et 88 : « Apprenez-lui premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce qu’elles sont 5 nos yeux. Pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements avant de lui parler des nôtres. » La seconde main excellemment : Au lieu de lui dicter les nôtres.

Page 81, à la fin du charmant morceau sur Robinson Crirsoé, : « Au reste, dépêchons-nous de l’établir dans cette lie, tandis qu’il y borne sa félicité ; car le jour approche où, s’il y veut vivre encore, il n’y voudra plus vivre seul. » Rousseau s’était arrêté là ; il ajoute : « et où Vendredi, qui maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps. »

Page 150. Dans le passage sur les différentes sortes d’esprit, il y avait d’abord : « Celui qui ne compare pas ou se paye de mots, est un imbécile. » Se payer de mots et ne pas comparer sont des choses très dissemblables, qu’on ne peut rapporter à un même vice de l’esprit, ni surtout à l’imbécillité. Rousseau l’a senti ; il a biffé cette phrase, et l’a remplacée par celle-ci, qui est à la fois une définition d’idée et de mot, fine leçon d’analyse et de bon langage : « Celui qui controuve dés

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rapports imaginaires, qui n’ont ni réalité ni apparence, est un fou; celui qui ne compare point est un imbécile. »

Page 139. Rousseau, qui d’ordinaire élève le ton, l’abaisse quelquefois et l’adoucit, pour éviter la monotonie du grand style. Après avoir attaqué et flétri les occupations féminines entres les mains des hommes, il avait dit, selon sa manière vive et un peu déclamatoire : a Hommes de ce siècle, qui vous glorifiez d’ètre * femmes, j’en dis trop pour vous, je le sens. » Mais il se souvient qu’il a déjà fait un grand usage de l’apostrophe ; il ôte celle-ci, et met à sa place cette phrase, plus distinguée peut-être en sa tournure plus modeste : « J’en dis trop pour mes agréables et délicats contemporains, je le sens. » Et même, sur les épreuves,, il a retranché une des deux épithètes et n’a laissé que « mes agréables contemporains. »

Page ISO. Il s’agit de conduire Émile de la sensation à l’idée, de la faculté de sentir à celle de comparer et de juger. A ce propos, Rousseau montrait la différence essentielle de ces deux facultés* et que la puissance du jugement est un attribut de l’être actif et spirituel. A la réflexion, il a trouvé ce passage un peu trop métaphysique pour ce troisième livre, et l’a transporté tout entier dans les premières pages de la Profession de foi du vicaire savoyard.

Par le même motif, il a supprimé le paragraphe suivant sur. la vraie cause des erreurs qu’on attribue aux sens. Page 78 du manuscrit : « Je dis qu’il est impos-

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siblc que nos sens nous trompent; car il est toujours vrai que nous sentons ce que nous sentons, et les épicuriens avaient raison en cela. Les sensations ne nous font tomber en erreur que par les jugements qu’il nous plaît d’y joindre sur les causes productives de ces mômes sensations, ou sur la nature des objets qu’elles nous font apercevoir, ou sur les rapports qu’elles ont entre elles. Or, c’est en ceci que se trompaient les épicuriens, prétendant que les jugements que nous faisons sur nos sensations n’étaient jamais • faux. Nous sentons toutes nos sensations, mais nous ne sentons pas nos jugements; nous les produisons*. »

On ne peut établir plus solidement et en meilleurs termes la nécessité de faire, précéder les règles par l’observation des faits, quand on veut instruire un enfant,et môme un jeune homme. Page 25 du manuscrit :

« Que l’expérience et l’observation précèdent toujours, et que les règles suivent; mais gardez-vous de trop généraliser ces règles. Les conclusions par induction sont la source de presque toutes nos erreurs. Ne lui (à l’enfant) apprenez pas à établir des principes, mais au contraire à s’en défier. Ce qui mène à la vérité de la nature ce n’est pas tant la science des lois que celle des faits; car, faute de pouvoir remonter aux lois primitives, qui ne souffrent point d’exception, nous trouvons partout des exceptions à celles que nous avons établies. Les propositions générales exigent uneexpérience con-

1. Nous devons dire que M. Petitain, et après lui M, Musset, ont mis au jour cette curieuse variante.

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sommée. La philosophie en maximes ne convient qu’à la v ieillesse. Les jeunes gens ne doivent raisonner qu’au singulier. » Ce morceau, qui paraît ici pour la première fois, n’est indigne de Rousseau sous aucun rapport; mais l’habile écrivain a voulu joindre l’exemple au précepte, être simple et commun, pour ainsi dire, éviter les règles abstraites et les maximes générales, et mettre à leur place les faits. Page 49 de l’édition : o Dans la recherche des lois de la nature, commencez toujours par les phénomènes les plus communs et les plus sensibles, et accoutumez votre élève à ne pas prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une pierre ; je feins de la poser dans l’air, etc., etc... »

Mais si Rousseau abrège en certains endroits, souvent aussi il développe. Il s’était d’abord contenté de marquer brièvement le danger des études encyclopédiques pour la jeunesse. « Si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond, sans rives, toute pleine d’écueils; vous ne vous en tirerez jamais. » Et cela pouvait paraître suffisant. Au dernier moment, Rousseau a introduit cette comparaison charmante : « Celui qui vient pour la première fois au bord de la mer, enchanté du spectacle des coquillages, en ramasse un, puis un second, puis un autre; il ne cesse d’être tenté de se baisser, de choisir, de prendre; il se charge, s’accable, et finit par tout jeter. » Ce polit tableau pouvait paraître achevé. Pour Rousseau, ce n’est qu’une ébauche; il l’a savamment retouchée, et de corrections en corrections, que nous

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n’osons reproduire eu détail, il en a tiré celte peinture accomplie : « Quand je vois un liomme, épris de l’amour des connaissances, se laisser séduire à leur charme, et courir de l’une à l’autre sans savoir s’arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage, cueillant des coquilles et commençant par s’en charger, puis, tenté par celles qu’il voit encore, en rejeter, en reprendre, jusqu’à ce qu’accablé de leur multitude, et ne sachant plus que choisir, il finisse par tout jeter et retourne à vide. »

L’Émile est rempli de tirades véhémentes où l’exagération de la pensée s’accroît de l’amertune du langage. Notre manuscrit nous apprend que ce n’est pas un premier mouvement chagrin, mais la réflexion , et souvent une réflexion tardive, qui a suggéré ces passages moroses. Ainsi, page 76 : « Je hais les livres, etc. » Ce trait bizarre n’est pas sorti involontairement, «comme on pourrait le croire, d’un fonds sauvage mal poli par les muses; non, c’est un ornement littéraire, un dernier coup de pinceau, un ton énergique et mâle jugé nécessaire pour relever les pages qui précèdent et qui sont* très-sensées, mais un peu languissantes. La mauvaise humeur est comme la dernière ressource de la rhétorique de Rousseau.

Pages 1 15-120. Dans le morceau admirable sur la nécessité d’apprendre un métier,- où une atnèrc déclamation se mêle trop souvent à urre vraie éloquence fondée sur le bon sens et la vérité, qui n’a pas été frappé de cet avertissement prophétique? «Nous appro- « chons de l’état de crise et du siècle des révolutions. »

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Celle terrible prophétie, si bien justifiée, et qui n’est pas encore épuisée, a été ajoutée à la dernière extrémité, et c’est pour elle qu’a été faite la note fameuse : « Je tiens pour impossible que les grandes monarchies « de l’Europe aient encore longtemps à durer... »

Le paragraphe, pages H8 et 119: « L'homme et le citoyen...,» jusqu’à ces mots: «Tout citoyen oisif est un fripon, b est une addition introduite en cette dernière copie. Aussi est-elle pleine de ratures et de corrections accumulées les unes sur les autres. C’est môme sur les épreuves que Rousseau a trouvé le trait le plus faux et le plus noir de ce sombre tableau, la maxime qui encore aujourd’hui évoque les furies de l’anarchie : «Un rentier que l’État paye pour ne rien faire, ne « diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux « dépeins des passants; » comme si, en vérité, l’État, en tenant compte à un citoyen de l’intérôt de l’argent qu’il lui a emprunté, faisait autre chose que reconnaître et acquitter une dette, et respecter une propriété tout aussi sacrée qu’une autre, dont il n’est pas l’auteur, et dont il tire profit! •

Mais revenons à cette étude littéraire, et poursuivons-la sur des pages bien différentes, où Rousseau applique sa dialectique et son éloquence à la défense des principes éternels de la morale et de la religion naturelle : nous voulons parler de la Profession de foi du vicaire savoyard.

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La Profession de foi du vicaire savoyard est un de ces épisodes que les grands inaitres jettent dans leurs ouvrages pour les varier et les animer*. A la manière dont nous savons que Rousseau composait, on ne peut douter qu’au moins dans les passages les plus éloquents elle n’ait été, pour nous servir des expressions mêmes de l’auteur, tournée et retournée en tous sens dans sa tète avant d’être déposée pour la première fois sur le papier. Encore n’esl-ce pas ici le brouillon de la Profession de foi; c’en est la dernière copie; aussi est-elle à peu près arrivée à la perfection. Elle forme, dans le manuscrit de l’Émile, un cahier distinct, qui a sa pagination spéciale ; l’écriture en est très-belle, surtout au commencement. La première partie sur la morale et la religion naturelle, la seule, bien entendu, que nous nous proposons d’examiner, était une composition moins considérable que celle que le public possède, mais complète et achevée en son genre, et le style excellent et fort soigné ne laissait rien, ce semble, à désirer. Mais la Profession de foi du vicaire savoyard était l’écrit de prédilection de Rousseau : il y avait mis toute son âme et ses convictions les plus intimes; il y déclarait ouvertement la guerre à la philosophie à la mode; il savait qu’il allait soulever contre lui de nombreux et puissants ennemis; il sentait donc le besoin de rassembler toutes ses forces

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