II. HISTOIRE DE SUMEDHA
En donnant ici, parce qu'elle est dans le Kandjour, la version pâlie de la prédiction de Dipankara, nous n'avons pas à rechercher ce que ce thème a pu devenir dans l'ensemble du canon pâli. Nous laissons donc de côté et le Buddha-vamsa qui renferme un récit parallèle à celui du Jâtaka-nidânam et les autres textes qui paraissent offrir des points de comparaison. Nous nous en tenons uniquement à notre texte.
Il présente cette particularité de se dédoubler et d'être en prose et en vers. On est habitué sans doute à voir dans les textes bouddhiques certaines parties importantes répétées en vers après qu'elles ont été dites en prose; le Dîpankara-Vyâkarana tibétain qu'on vient de lire en offre précisément un exemple. Mais dans le récit pâli ce système de redoublement règne du commencement à la fin. Chaque épisode y est raconté deux fois, une première fois en prose, une seconde fois en vers. Le lecteur est prévenu que c'est pour lui rendre les choses plus claires et plus intelligibles ; peut-être, au lieu d'applaudir à la clarté, se plaindra-t-il de la longueur et de la monotonie. Quoi qu'il en soit, nous lui donnons le tout, prose et vers.
On remarquera que, dans la prose, le narrateur parle à la troisième
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personne; c'est l'auteur qui raconte ce qu'il sait : dans les vers, le narrateur parle à la première personne ; c'est le Buddha qui raconte sa propre histoire. C'est donc la partie en vers qui doit être considérée comme le texte véritable ou qui est donnée comme tel ; la prose est une sorte de commentaire général ou de paraphrase, de préambule, pour mieux dire, car elle vient toujours la première.
Entre ces deux parties, prose et vers, dont se compose le texte, on trouve intercalé de temps à autre un commentaire que nous avons cru devoir supprimer pour ne pas être trop long. Nous indiquerons ces coupures qui ne se présentent pas plus de trois ou quatre fois.
Notre traduction est faite sur la version tibétaine; mais nous l'avons comparée avec le texte pâli. Malgré un accord générai étroit et constant, nous avons remarqué plusieurs différences plus ou moins importantes. Il serait trop long de les signaler et surtout de les discuter toutes ; nous nous bornerons à noter les principales.
Comme nous l'avons fait pour le précédent récit, nous découpons celui-ci en paragraphes que nous numérotons et auxquels nous donnons des titres. Les noms propres sont moins nombreux que dans le récit purement tibétain ; la forme indienne nous en est donnée par le texte pâli ; selon un usage constant, nous les ramenons à la forme sanskrite, dont le pâli s'écarte plus ou moins, mais qu'il reproduit quelquefois très fidèlement comme les noms de Dîpankara et de Suraedha qui ont une seule et même forme en pâli et en sanskrit. Voici notre traduction.
— Mdo XXX, 14<>; folio» 432-462 —
[En langue de l'Inde : Jâtaka-nidânam. En langue de Bod : Skyes-parabs-kyi gleng-g"(i. (En français : Série des naissances).
Adoration respectueuse aux trois joyaux sublimes.
Dans le temps où Bhagavat résidait à Çrâvastî, à Jetavana, dans le jardin d'Anâthapindada, le grand Sthavira Arthadarçi, s'étant rendu près de Bhagavat, lui adressa le salut, fit le pradaxina, puis s'assit à distance respectueuse. Après quoi, il parla ainsi à Bhagavat : Vénérable, je désire entendre la loi de continuité du bienheureux Buddha. — (Le Buddha)
répondit : Arthadarcî, saisis bien! je vais parler. A ces mots, rassemblant ici (tous les souvenirs), il prononça le commentaire de la série (Nidâna) des naissances des Arhats (dépositaires) du calme et de la haute science bien raisonnée] * .
Gomme il y a un Nidâna éloigné, un Nidâna intermédiaire, un Nidâna rapproché, c'est après avoir vu ces trois Nidânas qu'on en écoute le commentaire ; il faut donc connaître tout d'abord ces divisions du Nidâna.
Depuis le vœu que fit le grand être aux pieds de Dîpankara jusqu'à sa naissance dans le Tusita, lorsqu'il eut abandonné son corps pour sauver tous les êtres 2, c'est le discours sur la loi qu'on appelle Nidâna éloigné ; depuis sa descente de la demeure Tusita jusqu'à l'acquisition de la toute science à Bodhimanda, c'est ce qu'on appelle le Nidâna intermédiaire ; les résidences en tels et tels lieux où il obtient tels et tels avantages forment ce qu'on appelle le Nidâna rapproché. Voici maintenant le Nidâna éloigné 3 :
A une époque ancienne, éloignée de nous de quatre Asamkhyeya-kalpas 4, plus cent mille Kalpas, il existait une ville appelée Abhayavatî5. Là demeurait un Brahmane appelé Sumedha, de bonne naissance, tant du côté de son père que du côté de sa mère. Pendant sept existences successives, il n'avait provoqué de la part des autres ni querelle, ni reproche, ni blâme ; il avait été parfaitement pur. C'était un jeune homme beau, admirable, charmant, d'un teint supérieur. Sans se livrer à aucune occupation, il faisait son métier de Brahmane.
Il était encore enfant quand son père et sa mère moururent. Alors l'intendant qui présidait à l'accroissement de ses biens, prenant le livre de comptes, et ouvrant les caisses pleines d'or, d'argent, de joyaux, de perles, lui dit : Voici les richesses de ta mère, voici les richesses de ton père, voici
1 Ce début n'est pas la Iraduction de celui du texte pâli (tel que Fausboll l'a publié); le pâli est en vers et autrement exprimé.
* « Jusqu'après son existence de Vessantara, » dit le pâli.
3 J'aurais pu laisser de côté tout ce préambule qii ne tient pas âmou sujet. Mais il m'a paru préférable, puisque je donnais le premier récit du recueil, de conserver le commencement tout entier.
4 Quatre Asaukhyeya- kalpas forment un grand Kalpa(sp. Hardy).
* En tibéîain : Hjigs-med (sans crainte). Mais le texte pâli porte : Amaravatî, « immortelle. » Li confusion perpétuelle de y et de r que font les Birmans aide â expliquer la confusion possible de Amaravatî et de Abbayavati, qui ne différent plus que par une seule lettre, bh et m étant d'ailleurs de même classe et très semblable de forme. Amaravatî, le plus connu de ces deux noms, est probablement la vraie leçon ; mais il a dû y avoir doute.
les richesses de ton aïeul et de ton bisaïeul; voilà ce qui a été accumulé pendant sept générations. C'était pour qu'il en prît soin que (l'intendant) parlait ainsi. Le savant Sumedha se dit : Ces richesses, mon père, mon grand- père et mes autres ascendants les ont accumulées; puis quand ils sont partis pour l'autre monde, c'a été sans emporter une seule pièce d'or. Mais moi, j'emporterai cet (or), et je saurai le faire circuler.
Ayant donc prévenu le roi, il fit retentir le tambour par la ville, distribua des dons à la foule, puis se fit initier par l'initiation des ascètes (tâpasa). C'est pour mettre ce point en lumière qu'on raconte ici l'histoire de Sumedha. Cette histoire n'a été expliquée que dans le Buddhavamsa4 tout en vers, et d'une façon insuffisante ; aussi la raconterons-nous en entremêlant ce récit d'éclaircissements en prose * .
i. Richesses et science de Sumedha
. Il y a quatre Asankhyeya-Kalpas et cent mille Kalpas en plus, il existait une ville Abhayavatî où ne cessaient de retentir les dix bruits. Ce que le Buddhavamsa exprime ainsi :
Il y a quatre Asankhyeya-Kalpas
et cent mille Kalpas en plus,
la ville appelée Abhayavatî,
admirable, charmante,
retentissait constamment de dix bruits3.
Les aliments et les breuvages y abondaient.
Tous ces bruits s'y réunissaient :
Le bruit des éléphants, bruit des chevaux, bruit des tambours et des conques, des chariots. Mets et boissons, aliments et breuvage y abondaient.
Le Buddavamsa ajoute encore :
Ville dorée dans tous ses membres,
* Ouvrage taisant partie du canon pâli, le XV* du Khuddaka-Nikâya du Sutta-pifaka.
* Tout ce qui précède est encore un préambule : c'est maintenant seulement que le récit va commencer.
* II s' agit du son de dix instruments énumérés par le commentaire que nous ne reproduisons pas.
où s'accomplissaient tous les désirs *, douée des sept joyaux, remplie de gens de toute sorte, ville des dieux, parfaite, résidence de gens méritants.
Dans la ville d'Abhayavatl, était un brahmane appelé Sumedha, possesseur de richesses de tout genre accumulées, ayant en abondance des richesses et du grain, possesseur de secrets et de mantras, lecteur des trois Védas, arrivé à la perfection de la connaissance, des signes, des Itihàsas, et de la bonne loi.