Profondes réflexions de Sumedha
Un jour, le savant Sumedha était assis les jambes croisées sur la terrasse de son excellente demeure, et, rentré en lui-même, il fit cette réflexion : Dans mes existences précédentes, chaque fois que je prenais attache dans le sein (d'une mère), je n'avais que douleur; alors de naissance en naissance, mon corps se dissolvait, et moi j'étais assujetti à la loi de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, de la mort. Dans cette situation, il me convient de chercher l'exemption de la naissance, de la vieillesse, delà maladie, de la douleur, le bien-être, le grand Nirvana frais de l'Amrta : ce qui, certes, ne peut se faire que par la voie unique qui mène au Nirvana en délivrant de l'existence. De là, vient qu'il est dit :
Assis tout seul, retiré à l'écart,
je fis en ce temps -là cette réflexion :
Le renouvellement de l'existence n'est que douleur,
dissolution (sans cesse répétée) du corps.
La loi de la naissance, la loi de la viellesso, la loi de la maladie me dominaient alors. L'exemption de vieillesse et de mort, le bien-être, le Nirvana, en un mot, est ce que je veux rechercher.
Ce corps de pourriture
rempli d'impuretés de toutes sortes,
' «Tous les actes, » s*!on le pâli qui porte Kamma (sk. Karma); le traducteur tibétain a lu Kdma.
je veux le rejeter; (je veux) suivre mon chemin sans y faire attention, sans m*en occuper.
Le chemin qui mène à ce but existe-t-il ? Je le suppose. On ne peut le trouver sans effort, ce chemin. Ce chemin, il faut que je le cherche, en me débarrassant des existences.
Il fit encore cette autre réflexion : puisque, dans le monde, le contraire de la douleur est ce qu'on appelle le bien-être, l'existence étant (donnée), son contraire sera le Nirvana1. De même que si l'on souffre de la chaleur, c'est la fraîcheur qui soulage, de même c'est seulement par le Nirvana que l'on peut obtenir le remède aux désirs (ardents) : de même que la loi de vertu exempte de blâme est le contraire de la loi de vice et de désordre dont on doit se défendre; ainsi, quand la naissance, source de mal, existe, c'est le Nirvana qui est renommé pour conduire à la suppression de la naissance par l'épuisement de toutes les naissances. — De là vient qu'il est dit :
De même que, la douleur existant, le bien-être aussi existe; de même, le désir existant, l'absence de désir* existe aussi.
De même que, la chaleur existant, le froid existe aussi :
• ainsi, les trois feux3 existant, le Nirvana existe aussi.
De même que le vice existant,
la vertu existe aussi ;
ainsi, la naissance existant,
on doit désirer l'existence de la non -naissance.
Il fit encore cette réflexion : De même que si un homme plongé dans un tas d'immondices, voyant un grand étang rempli de lotus aux cinq couleurs,
* Le pâli dit beaucoup plus justement c la non- existence (et 6/u»0a, négatif de bhava) ». Mais, en tibétain Nirvana est rendu par une périphrase qui signifie « suppression du chagrin (ou de la douleur) ».
* D'après le pâli, et aussi, d'après le passage en prose correspondant (V. l'alinéa précédent), il faudrait dire c existence ». Il y a dans le tibétain sred (désir) ; mais c existence » se disant srid, il se peut fort bien qu'un de ces mots ait été mis pour l'autre.
3 II s'agit du feu de la convoitise, de celui de la haine et de celui de l'égarement (les trois péchés de l'esprit). V. Y Adittaparyàya, p. 131.
cherche le chemin par lequel il pourrait y arriver et ne réussit pas à l'atteindre par ce chemin, la faute n'en est pas au grand étang; semblablement, si l'on veut se laver des souillures delà corruption morale (kleça) et que, l'étang du grand Nirvana d'immortalité existant, on ne sache pas y entrer, la faute n'en est pas au grand: Nirvana d'immortalité. — De même encore que si un individu entouré par les voleurs a une issue pour s'enfuir et ne s'enfuit pas promptement, la faute en est non au chemin, mais à cet individu (seul) ; ainsi, quand il existe un chemin pour le Nirvana du repos1, si l'homme saisi, entouré par la corruption morale ne sait pas le prendre, la faute en est non au chemin, mais à l'homme. — De même que si un individu, saisi par la maladie, quand il existe un remède propre à guérir le mal, ne va pas chercher ce remède, la faute n'en est pas au remède; de même si l'homme saisi parle mal de la corruption morale, (sachant) qu'il existe un savant capable au plus haut degré d'apaiser cette corruption morale, ne va pas à la recherche de ce docteur, la faute n'en est pas à ce docteur capable de vaincre la corruption morale. — De là vient qu'il est dit :
De même que, si un homme empêtré dans des immondices
apercevant un étang plein (d'eau et de fleurs),
ne va pas à la recherche de cet étang,
la faute n'en est pas à l'étang ;
ainsi, pour se laver des souillures du mal,
quand il existe un étang de l'Amrta ',
si l'homme n'entre pas dans cet étang,
la faute n'en est pas à l'étang de l'^mrta « !
Gomme, lorsqu'un homme cerné par les voleurs 3,
quoi qu'il existe un chemin pour fuir,
ne prend pas la fuite,
la faute n'en est pas au chemin ;
ainsi, si l'homme entouré par le mal moral,
quand il existe un chemin du calme4,
ne recherche pas ce chemin ;
la faute n'en est pas au chemin du calme.
' Un heureux chemin conduisintau Nirvana (pâli).
* Amrta répond au mot « immortalité » de la parlie en prose. Le pâli emploie constamment le même mot(Amr!a); mais le tibétain employant deux mots différents, nous avons dû faire comme lui. 3 Les ennemis, dit le râli.
Un chemin heureux, selon le pâli.
Gomme, lorsqu'un homme malade,
un remède existant à sa portée,
ne court pas à ce remède pour apaiser son mal,
la faute n'en est pas au remède ;
ainsi, la maladie de la corruption morale
tous étreignant et vous faisant souffrir,
si vous ne cherchez pas le docteur,
la faute n'en est pas au docteur.
Il fit encore ces réflexions : De même que s'il y a de la crasse * au cou d'un homme chargé d'ornements et qu'il la fasse disparaître, il est à Taise; ainsi il me convient de rejeter ce corps de pourriture pour arriver, par le dédain, à entrer dans la ville du Nirvana ; — ou encore, de même que les hommes ou les femmes, après avoir expulsé leurs excréments dans les lieux à ce destinés, se gardent bien de les recueillir dans un vase pour les emporter et s'éloignent avec dédain sans s'en occuper davantage; ainsi moi, rejetant avec mépris ce corps de pourriture, je juge convenable d'entrer dans la ville du Nirvana d'immortalité ; — ou encore, de même que des marins quittent une embarcation faisant eau, sans plus s'en préoccuper, ainsi moi, rejetant avec dédain ce corps percé de neuf ouvertures, je juge convenable d'entrer dans la ville de Nirvana ; — et encore, de même qu'un homme chargé de joyaux divers, se rencontrant avec des voleurs, craint pour la conservation de ses joyaux s'il chemine avec eux, et prend un chemin plus sûr ; ainsi ce corps rempli d'ordures est comme un voleur qui convoite des bijoux. Si je m'y attache avec passion, la loi de veitu du chemin des Aryas sera perdue pour moi ; aussi je veux rejeter ce corps semblable à un voleur pour entrer dans la cité du Nirvana. — C'est pour cela qu'il est dit :
De même que si la mauvaise odeur d'un homme, vous prend à la gorge, on a des nausées8;
* l* mot pâli Kunapam, c corps en putréf.c.ion, » est assez extraordinaire; il semble qu'il s'apisse dans le f â'i d'un homme port mt un corps mort attaché à son cou. Je ne pense pas que le tibétain doive s'entendre ainsi; néanmoins il y a ici unedifftcul'é d'interprétation qu'on retrouvera duis les vers.
* D'après le pâli, il faut traduire :
De même qu'un corp3 en putréfaction lié au cou d'un homme lui donne du dégoût ; mais que s'il sVn débarrasse, il marche à l'aise, libre et indépendant.
On pourrait arriver par le tibétain à un sens a | eu près analogue : seulement le tibétain ne parle pas de corps en pourriture; il emploie un mot qui pourrait être traduit ptr « tache, saleté », mais qui se traduit tout naturellement par « mauvaise odeur *>. La traduction par « saleté, crasse » rapprocherait davantage les vers delà prose.
mais si Ton parvient à s'y soustraire,
on n'a plus de nausées, etj'on se trouve à l'aise ;
ainsi le corps de pourriture,
est un amas de saletés diverses.
Je veux m'en aller en le rejetant,
avec dédain, sans plus m'en occuper.
De même que, après s'être, dans les latrines, débarrassés de leurs excréments, hommes et femmes s'en éloignent avec dégoût, indifférents et dédaigneux; ainsi en est-il de ce corps plein d'ordures de tout genre.
Je m'en sépare et m'en éloigne ; je le compare à des latrines.
De même que si une embarcation s'enlr'ouvre • *
et fait eau,
le patron de la barque la quitte sans plus s'en occuper ni la regarder; ainsi ce corps a neuf ouvertures,
qui laissent constamment passer des écoulements (ou mouillures): je veux m'en détacher comme le patron de sa barque trouée.
De même qu'un homme chargé de valeurs, cheminant avec des voleurs,
comprend ce qu'il y a à craindre pour les biens qu'il porte, et, par crainte, fuit d'un autre côté ; ainsi ce corps étant semblable à un grand voleur, je veux le rejeter et m'en aller, par crainte de perdre la pratique de la vertu.