UDAYI MESSAGER DE ÇUDDHODANA. — SES RELATIONS
AVEC GUPTIKA
En ce temps- là, le roi de Koçala Prasenajit avait un excellent premier ministre appelé Guptika *. Le roi Çuddhodana, de son côté, avait un Purohita* dont le fils avait nom Udâyi \
Lorsque le roi de Koçala Prasenajit envoya un messager au roi Çuddhodana,* ce fut le premier ministre Guptika qu'il envoya; celui-ci exécuta de point en point les ordres du roi et séjourna dans la maison de Udâyî. Dans le temps où le roi Çuddhodana envoya un messager au roi de Koçala Prase najit, ce fut Udâyî le fils du premier ministre qu'il envoya ; celui-ci exécuta de point en point les ordres du roi et séjourna dans la demeure de Guptika,
Or, Guptika avait une femme appelée Guptika4, belle, agréable, séduisante, les délices des hommes. Il arriva que Udâyî et Guptika approchèrent leurs bouches l'une de l'autre. Quand Guptika sut que Udâyî et Guptika avaient ainsi approché leurs bouches l'une de l'autre, sa première pensée fut celle-ci : « Il faut que je le tue. » Mais il fit aussitôt cette réflexion : « S'il vient à périr de mort violente, les deux pays seront dans un grand bouleversement. Pourquoi donc moi, à cause de la (mauvaise) action d'une femme, irais-je tuer un brahmane ?» — Il prit donc avec égalité d'âme ce qui s'était passé.
* m Qui cacbe » ou simplement : Qupta, « caché. » Le mot tibétain est Sved pa.
* Prêtre de famille, chapelain.
3 En tibétain Hchar-ka; on lit aussi Char-ka.
* Tib, : Sved-tna, féminin de Sved-pa.
Cependant Udâyî se dit en lui-même : « Guptika a des soupçons contre moi. » Pénétré de cette idée, il eut peur, et, quittant cette maison, il se rendit dans une autre. Guptika lui dit : Udâyî, par quel motif as-tu quitté ma demeure pour aller dans une autre ; cette maison est à toi ; que n'y habites-tu en paix ? — Udâyî se dit alors intérieurement: « Ce n'est pas sans fondement qu'il m'accorde cette permission » — Sur cette pensée, il revint demeurer chez Guptika.
Plus tard, Guptika, le premier ministre, vint à mourir. Gomme il ne laissait pas d'enfant, le roi de Koçala Prasenajit mit tous les biens du défunt dans ses propres magasins et greniers. Alors Guptika écrivit à Udâyî : « Quand mon mari était en vie et présent, quand il vivait et demeurait ici, toi, à cette époque-là, tu venais constamment chez lui ; maintenant qu'il est mort, par la raison qu'il n'avait pas de fils, le roi de Koçala Prasenajit a pris tous ses biens et les a mis dans ses propres magasins et greniers ; toi donc, maintenant, n'enverras-tu pas au moins une réclamation ?» — Telle est la lettre qu'elle lui adressa.
Quand Udâyî eut pris connaissance de cette missive, il fit la réflexion suivante : Si je me rends là-bas (de moi même), on dira : « Udâyî aime cette femme ; c'est à cause de cette femme qu'il est venu de là-bas ici, » et ils déblatéreront contre moi; il me faut donc trouver un prétexte habile. — Cette réflexion faite, après avoir, par deux et trois fois, fait les affaires, exécuté les ordres du roi, il se rendit auprès du roi Çuddhodana, et, quand il fut en sa présence, il lui tint ce discours : « Dans le temps où le prince Sarvârthasiddha naquit, en ce temps-là , tous les rois de la région limitrophe t'envoyèrent des messagers pour te faire des génuflexions et t'offrir des boîtes de riches (présents). Dans le temps où le prince Sarvârthasiddha, ayant rencontré un vieillard, un malade et un mort, éprouva des dispositions telles qu'il se rendit dans la forêt, en ce temps -là, les rois de la région limitrophe, à l'exception du roi Prasenajit, cessèrent d'envoyer des messagers et des boîtes de riches (présents). Le roi alors donna l'ordre d'envoyer au roi de Koçala Prasenajit des messagers et des boîtes de riches (présents). Maintenant ce procédé a eu les suites (heureuses) que nous voyons ; mais si (ces relations) venaient à s'effacer, il en résulterait par la suite de grands dommages ; il est donc convenable que les uns et les autres, puisque nos pays sont limi-
trophes, nous fassions résulter (de ces rapports) une (véritable) alliance. — S'il en est ainsi, Udâyî, va toi-même comme messager. — J'agirai selon les ordres du roi. » A ces mots, Udàyî prit des boîtes (pleines) de richesses, se mit en marche, et, allant de pays en pays, arriva enfin à Çravastî.
Udâyî fit la réflexion suivante : si l'on n'a pas (par soi-même) de soutien sur lequel on puisse s'appuyer, il faut chercher des soutiens pour s'appuyer sur eux. Par conséquent, il convient de voir en premier lieu les ministres; ensuite il faudra voir le roi et lui parler au sujet de Guptikà.
il commença donc par voir les ministres : « Messieurs, leur dit -il, moi et Guptikâ, nous nous connaissons ; ne le savez-vous pas ? Le mari de cette femme étant venu à mourir, le roi de Koçala Prasenajit, par la raison que le défunt ne laissait pas d'enfants, a mis dans ses propres magasins et greniers tous les biens de ce personnage ; je veux faire au roi une demande à ce sujet, aidez-moi en cela. » Ceux-ci donnèrent leur assentiment.
Udàyî se rendit ensuite en présence du roi de Koçala Prasenajit, souhaita victoire et longue vie au roi Prasenajit, puis s'assit auprès de lui. Après avoir par deux et trois fois exécuté les ordres du roi, fait les affaires du roi, il parla ainsi au roi de Koçala Prasenajit : « Seigneur, accorde -moi une demeure.— Udâyî, où demeurais-tu précédemment? — Seigneur, c'était dans la maison de Guptika, le premier ministre. — Va, Udàyî, habite chez lui. — Seigneur, Guptika, le premier ministre, est mort : pourquoi,lorsqu'il est mort, sa maison a-t-elle péri en même temps? Oui. seigneur, sa maison n'a peutêtre pas péri à la lettre, et cependant il n'y a pas un tapis pour s'y asseoir. »
Le roi dit aux ministres : ((Messieurs, donnez une demeure àUdâvî. » — Udâyî sortit et les ministres dirent : Seigneur, qu'y a-t-il donc ? Udâyî n'a pas de demeure ; y pensez-vous ? C'est par suite d'une entente entre Udâyî et Guptikâ, au moyen d'une correspondance, que Udâyî fait cette demande au roi. Seigneur, Udâyî est le fils d'un brahmane, d'un Purohita ; ce brahmane, il convient de le traiter en Purohita; lui faire du bien, c'est en quelque sorte faire du bien au roi Çuddhodana lui-même.
Le roi fit alors venir Udàyî et lui dit s « Udâyî, je n'avais pas su auparavant que toi et Guptikâ vous vous connaissiez j maintenant va, prends Guptikâ, sa maison et toutes ses richesses. — Il en sera selon ce que le roi a ordonné, répondit Udâyî ; et il se rendit dans la maison de Guptikâ. En appre-
nant l'arrivée de Udâyî, Guptikâ s'était assise à l'entrée de la maison, tout en larmes. Udâyî la voyant lui dit : Guptikâ, pourquoi es- tu (dans cet état) ?
— Elle répondit : pourquoi, mon mari étant mort, toi aussi m'as-tu abandonnée ? — Udâyî fit alors cette réflexion : Si je lui dis (simplement) de ne pas pleurer, son désespoir ne fera qu'augmenter : or, il faut que je le fasse cesser.
— Cette idée bien fixée dans son esprit, Udâyî dit à Guptikâ : « Guptikâ,à quels exercices pénibles le Bodhisattva ne s'est -il pas soumis lorsqu'il abandonna ses épouses Yaçodharâ, Gopâ, Mrgajâ et soixante mille autres femmes de quelle poussière n'a-t-il pas couvert ses pieds dans ses courses errantes ? Et toi, tu manquerais de courage ! ^> — Guptikâ resta silencieuse. — Udâyî reprit : « Je ne t'ai point abandonnée ; c'est même à cause de toi que je suis venu ici. Maintenant que j'ai reçu des mains du roi ta personne, ta maison, toutes tes richesses, habiteras-tu ici ? Viens (plutôt) à Kapilavastu. » Elle se dit alors en elle-même : « Si je vais à Kapilavastu, les Brahmanis ne me laisseront pas en vie. » Après avoir fait cette réflexion, elle répondit : « C'est ici (que je demeurerai) ; » et, en effet, elle habita là. Depuis lors, Udâyî eut deux maisons, l'une à Çrâvastî, l'autre à Kapilavastu.