LE NON-MOI
Conversion des quatre disciples
Nous reprenons maintenant la suite de la première prédication du Buddha à Bénarès, selon le volume IV du Dulva.
Après avoir prononcé le discours célèbre dont on a lu ci-dessus les principales variantes (p. 112-121), et qui eut pour effet la conversion d'Ajnatâ- Kaundinya, Çakya reprit incontinent la parole et prononça un second discours qui amena la conversion des quatre compagnons d'Ajnâtâ. Ce discours n'a pas de titre connu, autant que je le puis savoir ; je lui donne, de mon autorité privée, celui de Non-moi, qui, je pense, paraîtra suffisamment justifié.
En voici la traduction :
— Dulva IV, folios 68-69 —
Ensuite Bhagavat adressa au surplus des cinq disciples1 les 'paroles suivantes :
Bhixus, la forme8 (Rûpa) n'est pas le moi. Bhixus, si la forme était le moi, cette forme ne serait pas exposée à la maladie, à la douleur, et vous pourriez
1 C'est-à-dire aux quatre compagnons d'Ajîiâtâ-Kaundinya qui formaient avec lui un groupe de cinq individus (Açvajit, Pàçva, Mahânama, Bhadrika). * Par « forme » (Rûpa)y il faut entendre le corps, les organes physiques de Pôlre animé.
concevoir au sujet de la forme une pensée telle que celle-ci : Que ma forme soit ainsi ! Que ma forme ne soit pas ainsi !
Bhixus, par la raison que la forme n'est pas le moi, par cette raison même, la forme est exposée à la maladie, à la douleur; et alors vous n'avez pas à concevoir, à propos de la forme, cette pensée: Que ma forme soit ainsi! que ma forme ne soit pas ainsi !
Bhixus, la sensation (Vedanâ) n'est pas le moi... la perception (Sahjnâ) n'est pas le moi... la combinaison des idées (Samskdra)* n'estpas le moi... La distinction des idées (Vijnâna) n'est pas le moi. Si elle était le moi, Bhixus, elle serait exempte de maladie- et de souffrances, et vous pourriez concevoir cette pensée : Que ma faculté de distinguer les idées soit ainsi ! qu'elle ne soit pas ainsi !
Mais, Bhixus, puisque la distinction des idée n'est pas le moi, vous n'avez pas à concevoir au sujet de la distinction de cette pensée: Que ma faculté de distinguer les idées soit ainsi, qu'elle ne soit pas ainsi !
Que pensez-vous, Bhixus? La forme est-elle durable, ou n'est-elle pas durable? — Vénérable, elle n'est pas durable. — Ce qui n'est pas durable est-il douleur ou n'est-il pas douleur ? — Vénérable, il est douleur. — Ce qui est sans durée, ce qui est douleur, est sujet à la loi du changement. Quoi donc? un Arya auditeur (de la loi) pourrait-il faire, au sujet dumoi, cette ^affirmation: Ceci est moi; je suis ceci: ceci est mon moi? — Non, Vénérable.
Que pensez-vous, Bhixus? La sensation est-elle durable ?. . . La perception est-elle durable?. . . La combinaison des idées est-elle durable?. . . La distinction des idées est- elle durable ou n'est-elle pas durable ? — Vénérable, elle n'est pas durable. — Ce qui n'est pas durable est-il douleur ou n'est -il pas douleur? — Vénérable, il n'est pas douleur. — Ce qui est sans durée, ce qui est douleur est sujet à la loi du changement. Quoi donc un Arya, auditeur (delà
l Le texte énumôre ainsi les cinq termes connus sous le nom de « Cinq Skandhas », répétant ousousi entendant pour chacun d'eux le même développement; il ne le donne intégralement (suivant l'usage) que
pour le premier et le dernier.
loi) pourrait-il dire à propos du moi : Ceci est moi, je suis ceci ; ceci est mon moi? — Non, vénérable.
En conséquence, Bhixus, tout ce qui est forme, qu'il soit passé, présent ou futur, intérieur ou extérieur, épais ou ténu, bas ou pur, loin ou près, rien de tout cela n'est moi ; je ne suis rien de tout cela, rien de cela n'est mon moi. Voilà ce que doit considérer celui qui a la connaissance parfaite.
Semblablement, Bhixus, tout ce qui est sensation... tout ce qui est perception... tout ce qui est combinaison des idées... tout ce qui est distinction des idées, tout autant qu'il y en a, présent, passé ou futur, intérieur ou extérieur, épais ou ténu, bas ou pur, éloigné ou rapproché, rien de tout cela n'est le moi, je ne suis rien de tout cela, rien de tout cela n'est mon moi. Ainsi doit juger celui qui a la connaissance parfaite.
Ainsi, Bhixus, un Ârya qui a bien entendu la loi devra dire : cette réunion de cinq éléments que j'ai reçue, je vois bien qu'ils ne sont pas de moi. Puisque j'ai cette vue, je ne dois pas accepter le monde: Si je n'accepte pas le monde, je n'ai absolument plus de passions, je suis dans le Nirvana complet. La naissance a péri pour moi; je me repose sur le Brahmacarya; j'ai fait ce que j'avais à faire ; je ne connais pas d'autre naissance que celle-ci.
Pendant que cette énumération de la loi était prononcée, les Bhixus qui formaient le surplus du groupe de cinq furent dépouillés de tout attachement, et leur esprit fut complètement délivré de toutes les souillures.
En ce temps, il y avait cinq Arhats ; le sixième était Bhagavat.
Nota. — Avec ce morceau, dont la place est indiquée par la dernière ligne du paragraphe 6 du deuxième article de la section Histoire (p. 20), et qui était annoncé à la fin même de cet article (nota, p. 32), on a toute la suite du texte du volume IV du Dulva, du folio 59 au folio 79.