‹ Fragments, extraits du KandjourChapitre 90 sur 295 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Mdo ri. 8; foUo» 67-90.

En langue de l'Inde : Arya-Mahâ-karunâ pundarîha-sûtra ; en tibétain : Hphags-pa sning vdo -rje chen-po padma dkar-pojes bya-va theg-pa chen poimdo. (En français): Sublime sûtra de Grand Véhicule, appelé le Grand Lotus blanc de la Compassion.

Adoration à tous les Buddhas et Bodhisattvas.

Voici ce que j'ai entendu dire : Baghavat résidait un jour chez les Mallas, à Kuçanagara, dans le bouquet d'arbres Çâla.

Ensuite Bhagavat, voyant que le moment de son Nirvana complet allait venir, adressa cette instruction à l'âyusmat Ananda: Aujourd'hui quand la nuit sera écoulée, leTathâgata, entrera dans le Nirvana complet. Toi donc, entre une paire d'arbres Çâla, prépare un lit pour le repos du Tathâgata, qui s'y couchera sur le côté droit comme un lion. Ananda, j'ai accompli l'œuvre d'un Buddha, j'ai enseigné la loi qui n'avait point (encore) de place (dans te monde), (loi) de calme, de calme profond et excellent, de contentement; (loi) profonde-, difficile à voir, difficile à garder en soi-même, (loi) qui n'a point

FRAGMBNTS TRADUITS DU KÀNDJOUR J5p

pour base de ses raisonnements ce qui ne saurait durer, qui n'est point un

champ ouvert à la dialectique à (outrance), que le savant et le sage (seuls)

connaissent, le sublime Amrita, apporté et offert (à qui en veut). — Ananda,

la roue de la loi sans supérieure, que ni lés Ascètes, ni les Brahmanes, ni les

démons, ni les dieux, ni Brahma, ni tant d'autres n'avaient encore fait

tourner les uns plus que les autres dans le monde, je l'ai fait tourner de douze

manières différentes par trois évolutions successives1; j'ai battu le grand

tambour de la loi ; j'ai soufflé dans la grande trompette de la loi; j'ai arboré

le grand étendard de la loi ; j'ai allumé la grande lampe de la loi ; j'ai dissipé

les grandes ténèbres; j'ai fait briller les trois vides2; j'ai équipé le grand

bateau; j'ai dressé la grande estrade; j'ai jeté le grand pont; j'ai exprimé

•maint désir de l'autre bord ; j'ai enseigné parfaitement le chemin de la

délivrance; j'ai fait tomber la grande pluie de la loi; j'ai rafraîchi les dieux

et les hommes ; j'ai converti ceux qu'il fallait convertir; j'ai effrayé tous les

adversaires en lutte avec moi; j'ai détruit toutes les retraites des Tirthikas ;

j'ai vaincu la force du démon ; j'ai accompli l'œuvre d'un Buddha; j'ai conduit

au terme r.œuvre de l'homme de bien ; j'ai fidèlement accompli le vœu

d'autrefois ; j'?d donné à la règle de la loi toute sa vertu ; j'ai poussé les grands

Çrâvakas (auditeurs du Buddha) à accomplir les œuvres. Pour faire durer à

toujours la doctrine des Budclhas futurs, j'ai prédit (la venue) des grands

Bodhisattvas. Ananda, excepté le Nirvana, il ne me reste plus rien à

accomplir.

Alors l'âyusmat Ananda, ayant entendu, en de tels termes, ces préceptes de diverses sortes de Bhagavat, plein de douleur, le cœur mal à l'aise, privé de joie, en proie aux souffrances d'une grande peine, pleura abondamment. Après avoir répandu ses larmes, il s'adressa à Bhagavat en ces termes : Tout à l'heure Bhagavat entrera dans le Nirvana, tout à l'heure le Sugata entrera dans le Nirvana. L'œil du monde va donc, tout à l'heure, cesser de briller ; le monde n'aura donc plus ni protecteur, ni refuge : il n'y aura donc plus de guide I

Bhagavat, alors, s'adressa en ces termes à Ananda : Assez, Ananda ! ne t'afflige pas, mets fin à ces expressions de douleur : ce qui (occupe une partie

* Il s'agit du Dharma-Cahra-pravartana. (V. ci-dessus p. Hi-121.)

* Ou les trois mille (clartés). 11 y a un mot équivoque Slong.

de) l'espace, ce qui naît, ce qui est composé, ce qui est un agrégat, est soumis à la loi de la destruction ; s'il ne devait pas périr, il n'occuperait pas une portion de l'espace. Ànanda, ne t'ai-je pas enseigné, dès le commencement, que la joie, les douceurs (de l'amkié), tout ce qui va au cœur par la réciprocité (des sentiments), tout cela aboutit à la séparation, à l'abandon, à l'éloigné ment ? voilà ce que je te disais, — Ananda, tu as accompli envers moi les actes de l'amour même, tu m'as rendu des services, de bons offices, sans hésitation, sans calcul, sans te démentir jamais. Ànanda, lorsqu'on vient près d'un Pratyeka-Buddha et de ses auditeurs, escortés d'une troupe de dieux, d'hommes, d'Asuras, et qu'on lui témoigne du respect pendant un kalpa et plus d'un kalpa, — ou lorsqu'on témoigne un seul instant du respect à un Tathâgata, le fruit de cette action, c'est l'acquisition de la loi parfaite Toi, donc, Ananda, ne t'afflige pas, ne gémis pas. Ananda, tu as témoigné du respect au Tathâgata, tu arriveras au grand bien, au grand fruit, au grand avantage, au vaste avantage, à l'élargissement, à (tout) ce qui ressemble à l'Amrita, tu seras dans le Nirvana.

Ensuite l'âyusmat Ananda essuya ses larmes, (mais n'en continua pas moins) de pousser des gémissements, et Je Tathâgata vint se coucher pour dormir comme un lion, sur le flanc droit, entre la paire d'arbres de Çâla. Et quand Bhagavat fut venu à l'endroit où était la paire d'arbres de Çâla, il se coucha et dormit sur le côté droit, comme un lion.

Dans le temps où le Tathâgata vint se coucher sur le côté droit oomme un lion entre deux arbres Çâla, en ce temps-là, dans le grand millier de trois mille régions du monde, les arbres, les herbes, les branches des arbres, les plantes médicinales, les bois, les forêts, tout autant qu'il y en a, se tournant du côté où s'accomplissait le Nirvana du Tathâgata, s'inclinèrent profondément avec empressement et respect, et se tournèrent vers lui en se penchant :

Dans le grand millier de trois mille régions du monde, les fleuves, lescours d'eau, les citernes, les lacs, les étangs, les sources, les réservoirs, les lotus rouges qui suivent le courant, tout autant qu'il y en a, bénis et doués par la puissance du Buddha, cessèrent de couler ;

Dansle grand millier de trois mille régions du monde, les nombreux oiseaux et les animaux sauvages, tout autant qu'il y en a, par la puissance du Buddha, cessèrent de manger et de se nourrir ;

Dans le grand millier de trois mille régions du monde, la lumière du soleil et de la lune, les corps des étoiles, les pierres précieuses, le feu, les vers luisants, toutes les choses qui ont de l'éclat, tout cela, par la puissance du Buddha, cessa d'être visible et de briller; tout perdit sa clarté, sa magnificence et sa splendeur.

Dans le grand millier de trois mille régions du monde, tout ce qu'il y a de flammes dans le grand enfer, toutes ces flammes, par la puissance du Buddha, s'apaisèrent, cessèrent de briller, de brûler, de transpercer, de faire souffrir. Dans le grand millier de trois mille régions du monde, tout ce qu'il y a de feux du grand enfer, tous ceux-là aussi se calmant se refroidirent. Puis tous les êtres qui peuplaient l'enfer, tous, en cet instant même, à ce moment précis, en un clin d'œil, parla puissance du Buddha, obtinrent du soulagement. Tous les êtres nés parmi les animaux, tous les êtres doux et utiles cessèrent de souffrir de la faim et de la soif. Tous les êtres donc, en cet instant, à ce moment précis, sur-le-champ, sentirent du soulagement dans leur corps et dans leur esprit: leurs incessantes souffrances furent interrompues; ils éprouvèrent du bien-être et un parfait contentement de cœur.

Quand le Tathâgata s'endormit sur le côté droit, comme un lion, dans le grand millier de trois'mille régions du monde, le Méru, le roi des monts1, le Cakravâla, le grand Cakravâla*, le Mucilinda, le grand Mucilinda, le Gan dhamâdana, l'Himalaya, tous ces monts, et les autres montagnes noires, et la grande terre qui renferme tout, et le vaste Océan, qui s'étend jusqu'à la base de l'abîme de Cakravâla, tremblèrent de six manières, oscillèrent fortement, s'agitèrent, s'agitèrent fortement, s'ébranlèrent, s'ébranlèrent fortement ; et les vents dont le cercle embrasse tout ne se soulevèrent pas en ce moment En ce temps-là, en ce même instant, à ce moment précis, tous les êtres abandonnerez leurs travaux ; il n'y eut plus pour eux ni sommeil, ni incertitude, ni obscurité, ni hésitation ; ils cessèrent de parler, leur voix s'affaiblit, leur murmure s'éteignit, leur cœur ne s'agita plus.

Quand Bhagavat, à la manière d'un lion, se coucha sur le côté droit, incontinent, dans le grand millier de trois mille régions du monde, les dieux, les Nâgas, les Yaxas, les Gandharvas, les Asuras, les Garudas, les Kinnaras,

* Montagne qui supporte le ciel.

* Montagne qui entoure le monde comme d'un mur.

àkn. G. - B 21

les Mahoragas, Indra, Brahmâ, les Lokapâlas (gardiens du monde), tout autant qu'il en existe, se trouvèrent plongés dans l'obscurité, au sein de leurs demeures respectives; ils sentirent qu'ils étaient sans lumière et sans clarté. Quand le Tathâgata se coucha sur le côté droit, incontinent dans le grand millier de trois mille régions du monde, les dieux, les Nâgas, les Yaxas, les Gandharvas, les Asuras, les Garudas, les Kinnaras, les Mahoragas, Indra, Brahmâ, les gardiens du monde avec leur suite, tous ceux-là sur les tapis où ils siégeaient, dans leurs bocages, dans leurs demeures sans nombre, furent désolés : par la puissance du Buddha, tous ceux-là devinrent malades de chagrin.

Dans le grand millier de trois mille régions du monde, Brahmâ et le grand Brahmâ, triomphateur et invincible, qui exercent sur mille êtres un pouvoir souverain, se disaient en eux-mêmes : C'est par nous que ces êtres ont été faits, c'est par nous que ces êtres ont été transformés1, c'est par nous que le monde a été fait, par nous que le monde a été transformé: Ainsi pensaient Brahmâ et le grand Brahmâ qui résident dans le grand millier de trois mille régions du monde; ceux-là aussi sur les tapis où ils siégeaient ne se réjouirent pas du tout, et ils s'aperçurent que leurs demeures respectives qui renfermaient tout étaient plongées, par la puissance du Buddha, dans une obscurité profonde. Pareillement tous les autres Brahmâs, voyant leur demeures respectives plongées dans l'obscurité, par la puissance du Buddha, furent attristés dans leur demeures respectives; et les Lokapâlas, les Maheçvaras et tous ceux qui avaient des demeures pures s'affligèrent dans leurs demeures respectives.

Ensuite le grand Brahmâ du grand millier de trois mille régions du monde, pensa en lui-même et se dit : Je suis affligé dans ma demeure; qu'est-ce que cela annonce? Puis, ce grand Brahmâ du grand millier de trois mille régions du monde observa ce grand millier de trois mille régions du monde qui renferme tout; et, après avoir observé ce grand millier de trois mille régions du monde, il se dit en lui-môme : Qui est le créateur, le Seigneur, le maître tout-puissant de ce grand millier de trois mille régions du monde ? Le Tathâgata, Arhat, Buddha, parfaitement accompli, est arrivé aujourd'hui

1 Le mot tibétain que nous traduisons par <c transformer » désigne plutôt une sorte d'apparition magique, de fantasmagorie prestigieuse; c'e6t la création bouddhique.

au Nirvana; par quelle cause ces transformations incompréhensibles, de tels prodiges apparaissent-ils? C'est, assurément, l'indice de son Nirvana; c'est sa puissance qui a produit toutes ces manifestations. — Telles furent ses réflexions. Affligé dans son cœur et les cheveux hérissés, entouré cl) la nombreuse escorte des Brahmâs, il s'avança en hâte, avec empressement et rapidité, vers le lieu où se trouvait Bhagavat.

Le Brahmâ du grand millier de trois mille (mondes), s'étant donc rendu dans le lieu où était Bhagavat, adora avec sa tête les pieds de Bhagavat ; puis s'adressa à Bhagavat en ces termes: Bhagavat, je te prie de me donner des préceptes sur la manière dont je dois me conduire et sur celle dont je dois m'instruire.

Bhagavat répondit ainsi au grand Brahmâ: Brahmâ, à l'heure qu'il est, tu triomphes de tous, et nul ne triomphe de toi ; tu sais tout, tu domines sur mille (êtres) : eh bien ! (si je dis que) c'est par moi que les êtres animés ont été transformés ; par moi que le monde a été créé, par moi que le monde a été transformé ; si j-'ai cette pensée dans mon esprit, cette proposition, dis-le, je te prie, est-elle vraie ? — Brahmâ répondit : elle est vraie, Bhagavat ; elle est vraie, Sugata.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et toi, par qui as-tu été créé, par qui as-tu été transformé ? Alors le grand Brahmâ ne répondit absolument rien, le grand Brahmâ ne dit pas un seul mot, et Baghavat ajouta : Lors de l'incendie causé par (la fin du) Kalpa, dans ce temps-là, lorsque le grand millier de trois mille régions du monde fut consumé, fortement consumé, consumé totalement, totalement et fortement consumé, que tout fut réduit à ne plus être qu'une seule flamme ; en ce temps-la, dans cette période-là, ce phénomème fut- il ton œuvre, Brahmâ, ces transformations furent-elles ton œuvre ? — Brahmâ répondit : Non, Bhagavat.

Bhagavat reprit : Eh quoi ! cette grande terre qui sert de soutien à l'amas des eaux, tandis que les eaux supportent le vent, que le vent supporte le ciel, et qu'au sommet, sur une longueur de 68.000 yojanas1, tout se maintient sans s'abîmer ! que penses-tu de tout cela? Est-ce toi qui as fait tout cela ? est-ce toi qui l'as transformé? — Brahmâ lui répondit : non, Bhagavat, non, Sugata.

* Mesure de longueur indienne.

Bhagavat repartit : Brahmâ, et les demeures incomparables du soleil et de la lune, dans lesquelles les fils des dieux résident avec majesté; ces demeures majestueuses et incomparables des dieux, que penses-tu de leur apparition, quand tout était dans le vide? Brahmâ, est-ce par toi que ces choses ont été faites, par toi qu'elles ont été transformées, par toi qu'elles ont été douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Brahmâ répondit : non, Bhagavat.

Bhagavat reprit : Et le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, la fin de l'hiver, le printemps, ces saisons, qu'en penses-tu? Celles-là aussi, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit: Et encore, n'y a-t-il pas de l'eau, des miroirs circulaires, des vases pour l'huile, le grain et le beurre. N'y a-t-il pas un intérieur au cristal et aux pierreries ? Et n'y a-t-il pas, dans des vases autres que ceux-ci, diverses espèces de réflexions et d'images, et, en outre, des arbres, des bois, des jardins, des plantations, des palais incommensurables et resplendissants, des villes, des cités, de grandes villes ; n'y a-t-il pas des éléphants, des chevaux, des chamelles, des bêtes à cornes, des ânes, des moutons, des gazelles, des oiseaux ? N'y a-t-il pas une lune, un soleil, une multitude d'étoiles? N'y a-t-il pas des Çrâvakas, des Pratyeka-buddhas, des Bodhisattvaset autres personnages de cette espèce ? N'y a-t-il pas une terre, des montagnes, des fleuves ? N'y a-t-il pas un Indra, un Brahmâ, des gardiens du monde (Lokapâla) et d'autres êtres que ceux-ci, des hommes et des êtres non humains ? Ceux-là aussi, Brahmâ, est-ce toi qui les as faits, toi qui les as transformés, toi qui les as doués de leurs propriétés et de leurs vertus. — Brahmâ répondit : non, Bhagavat.

Bhagavat reprit : Et les coquillages (qu'on trouve) dans les précipices, dans les montagnes, dans les eaux qui descendent des montagnes, dans les lacs, — les grands tambours, les chaudrons-tambours, les chants, les danses, la voix des gazelles, des oiseaux, des hommes, des êtres non humains, et le retentissement de leurs voix dans les rochers, ces sons et les autres qui se répercutent semblablement, ces choses-là encore, est-ce toi, Brahmâ, qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et la faculté qu'ont les êtres dans leurs rêves de

percevoir par la vue diverses formes, par l'ouïe divers sons, par le goût diverses saveurs, par le toucher divers contacts, par la science diverses lois, de goûter diverses ambroisies de joie, et aussi de pleurer, de verser des larmes, de craindre, d'avoir peur, d'éprouver la souffrance, ces perceptions et connaissances, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et les frayeurs des êtres, leurs chagrins, leurs douleurs, leurs expressions lamentables, le froid et le chaud, la faim et la soif, ces qualités-là encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Et les beaux et les vilains côtés du monde, les quatre castes, l'opulence et la pauvreté, le don, la libéralité, les mérites religieux importants, les bonnes mœurs et les mauvaises mœurs, la bonne science et la science perverse, ces qualités-là encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs vertus et de leurs propriétés? Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit: Et encore, Brahmâ, les êtres n'ont-ils pas des causes de crainte, d'épouvante? n'éprouvent-ils pas des dommages? ne sont-ils pas en butte aux querelles? Puisqu'il en est ainsi, les armes, le feu, l'eau, le vent rouge, le poison, les animaux sauvages en fureur, les ennemis, en un mot, ce qui épouvante les hommes et les êtres non humains, et toutes les autres causes de dommages, ces divers fléaux encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faits, toi qui lésas transformés, toi qui les as doués de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit: Brahmâ, et les différentes maladies des êtres animés, vent, bile, phlegme, larmes, engorgements, condition d'un corps mal équilibré, et les maux provoqués par d'autres causes, ce qui vient de l'obscurité des actes d'autrefois, les maladies des yeux, des oreilles, du nez, de la langue, du corps, les misères de toutes sortes qui mettent le chagrin au cœur des êtres animés, cela encore, Brahmâ, est-ce toi qui l'as fait, toi qui l'as transformé, toi qui Tas doué de propriétés et de vertus? Non, Bhagavat, répondit Brahmâ,

Bhagavat reprit : Brahmâ, et la faim, et l'eau, et le désert, et le mirage, et les voleurs, et les ermites, et les armes, et les maladies, et le moyen Kalpa, est-ce toi qui as fait ces choses, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit: Brahmâ et les diverses douleurs qui naissent, pour les êtres, de la séparation d'avec un père, une mère, un frère, une sœur, un ami, un parent paternel ou maternel, un fils, une fcpouse, une fille, les misères de la séparation, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Et les peines qui s'attachent, pour les êtres animés, à des travaux faciles (comme) l'acquisition de fourrures, des ferments, du vernis de laque, des terres, les voyages sur le grand Océan, à travers le désert, l'action de se transporter dans diverses régions, la culture des champs faite en grand, et tant d'autres travaux divers, Brahmâ, est-ce toi qui les as faits, toi qui les as transformés, toi qui les as doués de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, n'y a-t -il pas aussi diverses espèces d'actes vertueux et non vertueux des êtres animés, leur passivité, l'enfer, la naissance dans l'animalité, le monde du roi de la mort, l'enchaînement des manifestations divines et humaines qui procèdent d'une cause? Et encore n'existe-t-il pas, dans le monde, des actions coupables et de bonnes actions que les êtres accomplissent par le corps, la parole ou la pensée ? N'y a-t-il pas, dans le monde, la voie des dix actions vicieuses, source, pour les êtres animés d'infortune, de douleurs, de dommages, et par lesquelles on tombe dans la voie mauvaise, dans le mauvais chemin, à savoir : le meurtre, le vol et l'adultère, : — le mensonge, la calomnie, les paroles injurieuses, les paroles frivoles, — la convoitise, la haine, les vues fausses et perverties1 ; ces choseslà, encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées,

toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

* Nous donnons plus loin des textes relatifs A ces dix actions vicieuses.

Bhagavat reprit: Et les misères que les êtres éprouvent par la décollation, la section des mains, des pieds, des oreilles, du nez, lorsqu'on coupe tous les membres et toutes les articulations, qu'on les brûle par le feu, qu'on y étend de l'huile, l'enlèvement de la vie, l'action de transpercer avec une épée, une lance, une arme à deux pointes; de mettre à mort, de mettre dans les chaînes, en prison ; les batailles, les champs de carnage ; ces choses-là, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Et cette somme des désirs (impurs), ce principe des désirs (impurs) qui pousse les êtres à mal se conduire envers une mère, à mal se conduire envers une sœur, à mal se conduire envers ceux qui ont de bonnes mœurs, à accomplir toujours plus des œuvres de péché, ces choses-là, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat repartit : Brahmâ, et les diverses causes de dommage pour les êtres animés, les mauvais génies, les âmes des morts (Vetâlas), les Mantras, les Dharanis1, la médecine, les esprits (Bhûtas) les maux qui ont une cause occulte, et, de plus, les substances vénéneuses; en un mot, tout ce qui apporte aux êtres animés le dommage, savoir : privation de la vie, retranchement de la vie, toutes ces choses, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as» transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : et cette loi du monde, loi dont l'accomplissement est si disgracieux dans toutes les régions du monde (pour les) quatre castes, et qui consiste dans la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort, la douleur, les lamentations, le chagrin, le mécontentement, le trouble de l'esprit, — la loi en vertu de laquelle tout change, tout passe, tout vient, la loi en vertu de laquelle l'amitié et toutes les joies sont changées en leurs contraires, disparaissent, sont ravies, appartiennent à un avenir (incertain), ces choses-là

* Les Mantras et les Dharanis sont des incantations présentées ordinairement comme bienfaisantes ; ici elles semblent passer pour nuisibles ; la médecine n'est pas mieux partagée qu'elles.

encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus ? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et les désirs voluptueux des êtres, la colère, l'ignorance, l'obscurité (morale) la rupture (?)', l'indolence et la paresse, la corruption totale, les jouissances, et les autres choses analogues, (en un mot) les diverses espèces de corruption naturelle dont la présence fait que les êtres s'adonnent à la passion de l'attachement, à la haine, à l'égarement, et que les différentes agglomérations d'actes moraux (Karma) se forment en agglomération, ces choses-là, encore, Brahmâ, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit: Brahmâ, et l'enfer des êtres animés, et le lieu de

naissance des bêtes, et le monde du roi des morts, et la mauvaise voie avec ses trois branches que suivent les êtres animés, les différentes espèces de monstres nuisibles (Yaxas), les diverses espèces de misères dont les êtres animés ont à faire l'épreuve; ces choses-là, encore, Brahmâ, est- ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et les diverses sortes de productions, les diverses semences, les herbes, les branches des arbres, les plantes médicinales, les bois, les bosquets, les plantes aquatiques, les plantes qui viennent dans les prairies, les arbres à fleurs, les arbres à fruits, les arbres à bois de senteur selon leurs espèces, le doux et l'amer, le salé, l'acide^ l'acre, les diverses espèces de goûts distincts des herbes (amères), les saveurs agréables et désagréables, et qui, parfaites en leurs genres, sont pour les êtres animés un bienfait ou un fléau, que penses-tu de tout cela, Brahmâ ? Ces choses-là, est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat reprit : Brahmâ, et les cinq phases par lesquelles on tourne, la naissance, la mort, la sortie, l'apparition, le dépérissement, ces choses-là, Brahmâ, et encore, ce cercle de l'avenir qui s'élargit toujours et où circulent le monde avec Brahmâ et les dieux, les créatures avec les ascètes et les

* Le mot du texte (chod) ne ge prête pas k un sens salislaisuut.

brahmanes, semblable à un tissu désordonné, semblable à un peloton de fil mêlé confusément ; ce cercle, en mouvement perpétuel, par lequel on passe de ce monde à l'autre, et de l'autre monde à celui-ci, l'ignorance produite par ce mouvement circulaire, ces choses-là, qu'en penses-tu, Brahmâ ? est-ce toi qui les as faites, toi qui les as transformées, toi qui les as douées de leurs propriétés et de leurs vertus? — Non, Bhagavat, répondit Brahmâ.

Bhagavat repartit : Eh bien ! Brahmâ, pourquoi as-tu cette pensée et (te dis-tu) en toi-même : C'est par moi que ces êtres animés ont été faits, par moi qu'ils ont été transformés, par moi qu'ils ont été doués de leurs propriétés et de leurs vertus?

Brahmâ répondit : Bhagavat, j'étais sans intelligence ; j'ai gardé constamment les vues auxquelles j'étais arrivé; je ne les ai point rejetées, en sorte que je suis dans l'erreur. En effet, Bhagavat, comme je n'avais point entendu d'une manière suivie la discipline de la loi prêchée par le Tathâgata, c'est par moi, me disais-je,- que les êtres ont été créés, par moi qu'ils ont été transformés; c'est par moi que le monde a été fait, par moi qu'il a été transformé; voilà ce que je me disais, voilà quelles étaient mes vues erronées. Et maintenant, je questionne le bienheureux Tathâgata sur le sens véritable et précis de ces choses. Bhagavat, par qui le monde a-t-il été fait, par qui a-t-il été transformé ? par qui les êtres ont-ils été faits, par qui ont-ils été transformés ? Bhagavat, cette puissance (créatrice), de qui est-elle? de qui viennent ces propriétés et ces dons attribués (aux êtres) ?

Bhagavat répondit en ces termes à Brahmâ :

Brahmâ, c'est par le Karma (les actes empreints de moralité) que le monde a été Êrit, par le Karma qu'il a été transformé ; c'est par le Karma que les êtres ont été créés ; c'est du Karma, provenant de la cause du Karma, qu'émanent les distinctions (de l'être)1 .

Pourquoi cela ? diras -tu ; (c'est que), Brahmâ, de l'ignorance (procèdent) les composés, — des composés, là conscience; — de la conscience, le nom et la forme ; — du nom et de la forme, les six sièges des qualités sensibles ; — des six sièges des qualités sensibles, la sensation; — de la sensation, la

C'est-à-dire les êtres individuels; — phrase très importante, mais très obscure. (Las-kyi rgyu-las byungi las-kyis rab-tu phj/e va-o.)

ànn. 0 — B 21

perception ; — de la perception, la soif; — de la soif, rattachement; — de l'attachement, l'existence; — de l'existence, la naissance; — de la naissance, la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la tristesse, le tourment d'esprit1. Ainsi se produit ce grand amas de souffrances, car on ne peut lui donner d'autre nom. Gela étant ainsi, Brahmâ, si l'on supprimait l'ignorance, on supprimerait (du même coup) tout le reste, ce grand amas de misères qui ne mérite pas d'autre nom, et les intermédiaires. Brahmâ, quand le Karma et la Loi (Dharma) sont mêlés l'un avec l'autre, les êtres viennent à se manifester et à se produire; quand le Karma et la Loi ne sont pas mêlées l'un avec l'autre, (les êtres) ne viennent point à se manifester et à se produire ; alors rien ne se fait, il n'y a plus ni celui qui agit, ni celui qui provoque à l'action, ni celui qui la seconde8. Brahmâ, c'est ainsi que le Karma (de) ce monde disparaît, que la corruption naturelle disparaît, que la douleur disparaît (pour faire place à) l'apaisement de la douleur, (à) la délivrance, au repos absolu, au Nirvana complet. Oui, Brahmâ, tout ce qui est Karma est ainsi épuisé, tout ce qui est corruption morale est enlevé, tout ce qui est douleur est apaisé, tout ce qui est maladie est arrêté; c'est alors le Nirvana complet. Et tout cela existe par la puissance des Buddhas ; c'est par les propriétés et les vertus conférées par les Buddhas que la loi elle-même, cette loi est apparue. Pourquoi cela? diras -tu. Brahmâ, quand les bienheureux Buddhas ne paraissent pas, un tel enseignement de la loi n'apparaît pas (non plus). Brahmâ, dans le temps où les bienheureux Buddhas apparaissent dans le monde, en ce temps-là, pour donner le calme, on enseigne complètement les catégories de la loi, si profondes, qui brillent dans leur profondeur, difficiles à recevoir et à garder en soi-même. Alors, en l'entendant, les êtres soumis à la loi de la naissance arrivent à être complètement affranchis de la naissance, les êtres soumis à la loi de la vieillesse, de la mort, du chagrin, de la lamentation, de la tristesse, de l'affliction, de la peine, du trouble d'esprit, ceux-là sont complètement délivrés des milieux du trouble. Oui, Brahmâ, il en est ainsi ; par conséquent tous les composés sont semblables à une image

* Nous avons ici la série des douze termes ordinairement appelés Niddna et qui forment le Pratîtyasamutpada, c'est-à-dire l'enchaînement et la succession des effets et des causes.

8 Encore une phrase obscure et difficile. (Di-ia byed-pa-po am \ byed-du 'jug-pa^am fit-tar 'jog-papo gang-yang med-do Q .)

(trompeuse), aucun n'est éternel, ils sont mobiles et changeants ; n'étant pas

éternels, ils périssent et subissent la loi du changement. Voilà, Brahmâ, ce

qu'enseignent les Buddhas, ce qu'ils éclaircissent parfaitement, ce qu'ils font

briller par des distinctions rigoureuses; telles sont les propriétés et les vertus

(communiquées par) les Buddhas. Même, quand les bienheureux Buddhas

sont entrés dans le Nirvana complet et que leur loi est dans le déclin, il en

est encore ainsi. Tous les composés sont semblables à une image réfléchie ;

tel est le principe; c'est en cela que consistent leur propriété et leur vertu.

Si les Tathâgatas ne s'épuisaient pas à considérer les composés comme choses

semblables à une image réfléchie, les Tathâgatas ne s'épuiseraient pas à

enseigner que tous les composés, (fugitifs) comme un instant, un moment,

un clin d'œil, sont semblables à un rêve, à une image réfléchie, à un écho

renvoyé par les rochers. C'est parce que les Tathâgatas connaissent que tous

les composés sont semblables à un rêve, à une (vaine) image, à un écho, sont

sans durée, mobiles et soumis à la loi du changement, c'est pour cela que les

Tathâgatas enseignent que tout composé n'est qu'un rêve, une image, un

écho. Quand on est instruit sur ce point, qu'on a une vue claire des preuves

(de cette vérité), qu'on en a démêlé les signes caractéristiques, par ces signes

évidents et sensibles des causes, des conséquences, on saisit ce principe que

les composés sont sans durée, et l'on prononce avec certitude ce jugement :

ils sont mobiles et sujets à la loi du changement ; ils s'écoulent avec le temps,

avec les saisons, avec les périodes. Les moments, les divisions les plus petites

du temps, les instants, les journées, les jours, les mois, les quinzaines, les

années, les siècles de Kalpas périront ; — le grand amas de feu, lui aussi,

après s'être embrasé mourra; — le grand amas d'eau, lui aussi, après avoir

coulé, ne coulera plus; — le grand amas de vent, lui aussi, après s'être

élevé, ne s'élèvera plus ; les grandes assises de la terre, elles aussi, après

avoir existé, ne seront plus ; — le grand amas de montagnes, le Gakrâvala,

le grand Gakrâvala, le Sumeru, le grand Sumeru, et les autres montagnes,

les montagnes noires aussi, après avoir existé, ne seront plus; — le soleil, la

lune et le cortège de la troupe des étoiles s'abîmeront, et, après avoir existé,

perdront leur feu divin, perdront leur majesté, perdront leur splendeur, et

retomberont (dans le néant) ; — le pays des dieux, les beaux et immenses

palais des dieux périront aussi ; — les lieux habités, les villes et leurs

faubourgs, les grands arbres verts, les bosquets, les parcs, les jardins, ces lieux de plaisance, après avoir existé, s'arrêteront (prendront fin) ; — ces dieux et ces hommes aussi, cesseront de naître, de vieillir, de mourir1. Aussi les hommes sages et savants, après avoir reconnu ces signes caractéristiques, (diront): Hélas! hélas! tous les composés sont sans durée, ils périront; ces composés viendront* à ne plus exister; ces composés finiront par s'épuiser et passer; — et ces pensées les attristeront.

Ces hommes sages et instruits, par suite (de la considération) de ces causes et de ces conséquences, quitteront leur maison et erreront en religieux mendiants, sans avoir de maison. Ceux-là mêmes, après avoir quitté leur maison, par foi, pour errer en religieux mendiants, après avoir su et compris que tous les composés sont semblables à une image, semblables à un songe, semblables à un écho, au moyen de ces signes, de ces considérations, de cet enchaînement de circonstances, en viendront à obtenir la Bodhi. Après avoir vu dans l'eau le disque de la lune, le disque brillant du soleil, et ces clartés du corps des étoiles, soit que le Tathâgata les ait instruits, soit qu'un autre docteur que le Tathâgata les ait instruits, après avoir apprécié par leur propre intelligence et avoir compris que tous les composés sont semblables à un songe, à une image, à un écho, (alors), par l'effet de la foi, ils quitteront leurs maisons, et erreront, sans avoir de maison, en moines mendiants, ils obtiendront le fruit de Çrota-âpatti (entrée dans le courant), le fruit de Sakrdâgami (qui revient une fois à la vie) le fruit d' Anàgami (qui ne revient pas) ; ils consommeront la dignité d'Arhat. Ils obtiendront le Véhicule de l'individu (arrivé à la condition de) Bodhisattva, la première patience, ils obtiendront la deuxième patience, la troisième patience ; ce sont les êtres savants, qui finissent par atteindre à la Bodhi parfaite au-dessus de laquelle il n'y a rien. Quand cet enseignement de la loi des bienheureux Buddhas entrés dans le Nirvana sera une fois apparu, les êtres qui l'auront entendu pratiqueront la délivrance à l'aide (de l'un) de ces trois véhicules, le Véhicule des Çrâvakas, le Véhicule des Pratyekabuddhas, et le Grand Véhicule qui possède toutes les supériorités au-dessus desquelles il n'y a rien/

Brahmâ, c'est ainsi qu'il faut connaître ce que sont les propriétés et les

* Le texte semble dire, au contraire : « viendront à naître, vieillir et mourir ; » mais cela n'est pas admissible, et il doit manquer une négation.

FRAGMENTS TARDUITS DU KANDJ0UR 173

vertus des Buddhas: Brahmâ, ce par quoi les créatures sont savantes, ce par quoi Ton en vient à dire que les composés, n'étant que douleur, mobilité, incapacité de durer, déchéance, jouet de la loi du changement, sont semblables à un rêve, à une image, à un écho, en sorte que, après avoir vu ces signes, on en vient à êtreplongédans la plus complète affliction, c'est le domaine des Buddhas, c'est la propriété et la vertu du Buddha. Nés d'un Karma antérieur et des actions d'autrefois, les êtres, en vertu d'une cause préexistante, doivent mûrir complètement : c'est là ce que proclame la loi. Quand on a entendu cette parole, on professe que tous les composés sont sans durée, que les composés périssent, que tous les composés sont semblables à un rêve, à un écho ; alors on rend hommage au Tathâgata, on arrive à la loi parfaite. Les êtres qui ont appris dans la société des bienheureux Buddhas à pratiquer la pureté (le célibat et la chasteté), ou qui, en quittant leurs maisons, en sont venus à saisir complètement les bases de l'enseignement, ceux-là aussi, par cet enchaînement des causes et des conséquences, se disant : les composés sont sans durée, les composés (ne) sont (que) douleur, les composés périssent , les composés sont semblables à un rêve, à une image, à un écho ; en étant venus à raisonner de cette manière sur les composés, croyant en raison de cette série de causes et de conséquences, quittant leur maison, et menant, sans avoir de maison, une vie errante, bien que de bienheureux Buddhas n'aient point apparu dans le monde, néanmoins, grâce à la puissance, grâce aux propriétés et vertus (communiquées par) le Buddha, grâce aussi aux racines de vertus produites envers le Buddha, (ces êtres) arriveront à obtenir la Bodhi. Brahmâ, c'est par ces déductions, c'est ainsi qu'il faut connaître ces propriétés et ces vertus du Buddha ; c'est ainsi qu'il faut savoir qu'existe le domaine du Buddha. Brahmâ, ce grand millier de trois mille régions du monde, appartenant au Buddha, est le domaine du Buddha.

Brahmâ, c'est ainsi que moi, autrefois, accomplissant la manière de vivre d'un Bodhisattva, j'ai, pendant dix millions, cent mille millions, cent milliers deKalpas sans nombre, produit des racines de vertu sans mesure et sans nombre, auprès de bienheureux Buddhas sans mesure, innombrables : la moralité, les mortifications, la pureté (le célibat et la chasteté), et, en outre, d'autres mortifications par dix millions, cent mille millions, cent milliers, ont été le moyen par lequel, toutes mes racines de vertu s'étant augmentées,

et m'étant moi-même purifié, j'ai avec le temps reçu, comme un vase, la discipline au dedans de moi; j'ai ainsi complètement reçu le domaine du Buddhaet me suis parfaitement purifié. Par le don, par des paroles agréables, par le (bon) emploi des richesses, par de bons offices, en employant ces quatre moyens de conciliation, je me suis parfaitement concilié les êtres. Ceux-là donc, par suite du vœu que j'avais fait, sont nés dans le champ du Buddha, et ont appris la loi que j'enseigne. Etant arrivés, par la loi que j'enseigne, à la discipline, ils n'appartiennent ni aux Indras, ni aux Brahmâs, ni aux Lokapâlas.Brahmâ, d'après cet exposé méthodique, ceux-là, appartenant, de cette manière, au Buddha, étant de (l'école) des bienheureux Buddhas, no sont pas de celle des Indras, ni de celle des Brahmâs, ni de celle des Lokapâlas ; de plus, ils ne sont ni de l'école des Tirthikas1, ni de celle des Mimâmsakas8, ni de colle des Parivrajakas3. Voilà ce que tu dois savoir.

Ensuite Brahmâ, le seigneur d'un million d'êtres et les autres Brahmâs, affligés et malades, s'écrièrent : Combien les bienheureux Buddhas, qui ont une loi si vaste et si grande, sont admirables ! Combien ils sont admirables ces bienheureux Buddhas qui ont une loi si merveilleuse ! — Tel était le langage qu'ils tenaient.

Alors, ce Brahmâ (le chef) du grand millier de trois mille mondes, saisi d'admiration pour le Tathâgata, Arhat, parfaitement et complètement Buddha, se dit en lui-même : Combien le domaine des bienheureux Buddhas, qu'on ne peut embrasser par la pensée, qui dépasse toute limite, est admirable ! Puis, ce grand Brahmâ, (chef) du grand millier de trois mille (mondes), ayant pris l'engagement d'être son disciple, prit refuge en Bhagavat : Que Bhagavat soit mon maître ! Que le Sugata soit mon maître ! Bhagavat, de quelle manière perfectionnerai-je mon instruction? Donne-moi tes ordres, je te le demande. — C'est ainsi qu'il se disposa à recevoir les ordres de Bhagavat.

Alors Bhagavat parla ainsi au grand Brahmâ: Brahmâ, ce grand millier de trois mille régions du monde est mon propre champ, le champ du Buddha, oui, du Buddha; et, puisqu'il esta moi, qu'il est au Buddha, Brahmâ, je te remets ce grand millier de trois mille régions du monde. Toi donc, applique-

1 Sectateurs du brahmanisme.

* Partisans de la MîmamsA, philosophie raisonneuse, dialectique.

8 Pèlerins, religieux errants.

toi à marcher d'après moi, suis ces chemius de la vertu, observe cette règle de la vertu, cette règle du Buddha au-dessus duquel il n'y a rien, règle de la Loi, cette règle de la Confrérie des moines; observe-les sans interruption.

Maintenant la tin de cet être (ma fin) arrivée, le premier de mes fils1, un jeune homme né de (mon) cœur, né de ma bouche, issu de la loi, transformé parla loi, le Bodhisattva Maitreya, doué d'une grande compassion, désirant le bien d'un grand nombre d'êtres, désirant leur utilité, désirant leur bien, désirant leur utilité et leur bien, doit venir1. Il faudra que, selon que j'ai dominé sur ce grand millier de trois mille régions du monde, il le domine semblablement par la loi. De même que tu t'es mis d'accord avec moi, metstoi aussi d'accord avec lui. Toi donc, veille à ce que rien ne soit interrompu, ni ces chemins de la vertu, ni cette règle de la vertu, ni cette règle du Buddha, ni cette règle de la Loi, ni cette règle de la Confrérie des (moines). Pourquoi cela? diras-tu peut-être. — Brahmâ, aussi longtemps que la règle de la vertu se perpétuera ainsi sans interruption, aussi longtemps la règle du Buddha, la règle de la Loi, la règle de la Confrérie (des moines), ne sera pas interrompue; la règle d'Indra et de Brahmâ, et celle de Lokapâlas, celle des dieux et celle des hommes, depuis la loi de la délivrance jusqu'à celle du Nirvana, ne seront pas interrompues. En conséquence, Brahmâ, ce grand millier de trois mille régions du monde, le champ du Buddha, oui, du Buddha, je te le remets, Brahmâ: voilà les instructions que jeté donne : agis en conséquence. Maintenant la fin de cet être (ma fin) est arrivée.

En ce temps- là, Brahmâ et les Brahmâs, tout autant qu'il y en a, résidant dans le millier de trois mille régions du monde, avaient été complètement gagnés à la loi sublime, le grand Brahmâ seul excepté : Brahmâ, le grand Brahmâ des mille fut aussi gagné par Bhagavat à la loi sublime; Bhagavat l'y fit entrer.

1 De mes disciples; les disciples de Çâkyamuni sont appelés « fils deÇàkya ». Ce fils de Çàkya, c'est le futur Buddha Maitreya. Au premier abord, il semble étrange qu'on lui attribue la qualité de disciple. Mais avant de devenir Buddhas, les Bodhisittvas doiveut passer par une longue préparation, une longue école. A tout prendre, la qualité de disciple leur sied assez bien.

PRAJNÀ PÀRAMITÂ HRDAYA

Le Sûtra intitulé PrajM-pâramitâ-hrdaya, « le cœur (ou l'essence) de la science transcendante, » est un des résumés les plus courts de la Prajiiâpâramitâ qui, sous le titre tibétain abrégé Çer-phyin, forme la section II0 du Kandjour, et correspond à YAbhidhamma du canon pâli. Je crois même que c'est le traité le plus court de toute cette section (si toutefois l'on excepte cet ouvrage unique per sa brièveté qui se réduit à la lettre A). La « science transcendante » y est condensée en vingt-cinq propositions ou phrases ; aussi lui donne-t-on le second titre de « Prajnâ-pâramitâ en vingt-cinq Çlokas ».

Au point de vue de la composition, ce texte se distingue par cette particularité, dont il existe, du reste, des exemples assez nombreux, que l'enseignement y est donné, non par le Buddha lui-même, mais par un tiers, le Buddha étant présent et donnant son approbation, après avoir dormi ou profondément médité pendant la leçon. L'enseignement est donné par Avalokiteçvara, le Bôdhisattva patron du Tibet : il est spécialement adressé à Çâriputra, un des deux principaux disciples du Buddha. On ne pouvait pas souhaiter deux interlocuteurs plus éininents.

Quant à la nature, cet enseignement se distingue par un nihilisme poussé aux dernières limites \ les quatre vérités elles-mêmes y sont niées.

Nous donnons ce texte comme un spécimen de la section Prajnâ-pâramitâ. Il se trouve dans le XXP volume de cette section, intitulé : Sna-ts*og$ (« Divers ») et est le troisième des ouvrages de grandeur variable que ren-

ferme ce volume : il est répété dans le Rgyud, soit à cause de l'importance qu'on lui attribue, soit à cause des mantras qui y sont cités, et se trouve dans le volume XIe de cette section, où il occupe également la treizième place4. Voici la traduction :

Çer-chin XXI, 13*. — Rgyud XI, 13° (folios 92-94).

En langue de l'Inde : Arya-Bhagavali-prajM-pâramitâ-hrdaya- Mdhâyâna-Sûtra. — En langue de Bod : Hphags-pa Bcom-ldan-kdasma Çes-^rab-kyi pharol-tu phyin-pai sîiing-po je$-bya-va theg-pachenpot mdo. (En français) : « Sublime sûtra de Grand Véhicule, intitulé : Essence de la bienheureuse science transcendante. »

Adoration à la science transcendante : Voici le discours que j'ai entendu uue fois. — Bhagavat résidait à Râjagrha sur le mont Grdhrakûta avec une grande assemblée de Bhixus, une grande assemblée de Bôdhisattvas.

En ce temps-là, Bhagavat, après avoir dit l'exposé de la loi, intitulé : « l'illumination de la profondeur2, » s'était absorbé dans l'extase Samâdhi.

Alors le Bôdhisattva Mahâsattva Avalokiteçvara contemplait l'exposé de la loi, intitulé : Illumination de la profondeur [ et dans les cinq aggrégats, il contemplait le vide par sa nature propre 3J.

Ensuite, par la puissance du Buddha, l'àyusmat Çâriputra adressa ces paroles au Bôdhisattva Mahâsattva Avalokiteçvara : Si un fils de famille ou une fille de famille a le désir d'être versé dans cette profonde science transcendante, que faut-il lui enseigner ?

A ces mots, le Bôdhisattva Mahâsattva Avalokiteçvara parla ainsi à l'Âyusmat Çâriputra : « Çâriputra, le fils de famille ou la fille de famille qui a le désir d'être versé clans cette profonde science transcendante doit apprendre ceci ; c'est que les cinq Skandhas sont vides par leur nature propre. Gomment sontàls vides par leur propre nature ? La forme est précisément le vide, et le vide est précisément la forme. La forme n'est pas distincte du vide, et

1 îl en existe une édition polyglotte renfermant le texte sanskrit accompagné des traductions tibétaine, chinoise, mandchoue, mongole.

* Gambhîra-avabhâsa en sanskrit. Il devrait exister un traité de ce nom; mais il n*est pas dans le Kandjour, du moins isolément et sous ce titre. L'expression a été citée p. 170, 1. VII, en remontant.

3 Manque dans le sanskrit.

An». 0 — B 23

le vide n'est pas distinct de la forme. Il en est de même de la perception, de la conscience, des Sanskâras, de la discrimination1. C'est ainsi, Çâriputra, que toutes les lois sont le vide par leur propre nature, n'ayant pas de signes distinctifs, n'étant sujettes ni à la naissance, ni à la production, ni à l'obstruction, ni à la souillure, ni à l'exemption de souillure, ni à la diminution, ni au parfait accomplissement.

Par conséquent, Çâriputra, dans le vide, il n'y a ni forme, ni perception, ni conscience, ni Sanskâras, ni discrimination; — ni œil, ni oreilles, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit*; — ni forme3, ni son, ni odeur, ni saveur, ni toucher, ni loi; — ni élément de l'œil, — ni élément de l'esprit4, ni élément de la discrimination de l'esprit. — D'où il suit qu'il n'y a ni ignorance, ni destruction de l'ignorance, — ni vieillesse et mort, ni destruction de la vieillesse et de la mort 5 ; il n'y a ni douleur, ni origine, ni empêchement, ni voie; — ni connaissance, ni obtention, ni non-obtention.

En conséquence, Çâriputra, puisqu'il n'y a [pour les Bôdhisattvas 6J ni obtention, ni non-obtention, c'est en se réfugiant dans la Prajnâ-pâramitâ, et en s'y tenant que l'esprit n'ayant plus de support7, étant exempt de frayeur, supérieur à toute transgression, (le Bôdhisattva) obtient le Nirvana. C'est en se tenant ferme (sur ce terrain) que, [dans les trois périodes 8J, les parfaits et accomplis Buddhas réfugiés dans la Prajnâ-pâramitâ ont obtenu la Bôdhi parfaite et accomplie au -dessus de laquelle il n'y en a pas.

En conséquence, Çâriputra, il faut apprendre le mantra de la Prajnà par ami ta, le mantra de la science, le mantra sans supérieur, le mantra égal et sans égal, le mantra qui calme toutes les douleurs, le mantra efficacement

1 C est-à-dire qu'il faut répéter, pour chacun de ces termes, ce qui a été dit du premier : la forme. Nous avons déjà dit que cette forme, c*est le corps. Pour les mentions antérieures des cinq Skandhas, V. p. 124-6 et 145.

* Les cinq premiers de ces six termes ne sont q les noms des portions du premier Skandha ( « la forme » ) ; le sixième doit, au contraire, représenter les quatre autres Skandhas.

3 Ici le mot « forme » désigne non plus, comme tout à l'heure le corps, l'organisme, mais les formes perçues par l'organisme, la vue. Il est pris dans l'acception où nous le prenons nous-mêmes.

* Entre « élément de l'œil » et « élément de l'esprit », il faut rètabliripar la pensée les termes cités plus haut, « oreille, etc. », en rapport avec le mot « élément ».

* « L'ignorance » est le premier, « la vieillesse et la mort » le douzième terme, du Nidâna : il faut ici encore rétablir les termes intermédiaires qui sont sous-entendus pour abréger.

6 Manque dans le sanskrit.

7 « D'obscurité, » selon une autre leçon. Il y a dans cette phrase plusieurs variantes qui en attestent a la fois l'importance et la difficulté. Nous ne pouvons entrer dans les discussions qu'elles soulèvent.

* Il n'est pas question de ces trois périodes dans le texte sanskrit.

et non vainement approprié à la Prajnâ-pâramitâ, savoir : Gâté, Gâté; — Pârangate; — Pâratangate ; — Bodhisvâha. Voilà, Çâriputra, comment le Bôdhisattva Mahâsattva doit prendre son refuge dans la Prajnâ-pâramitâ.

Alors donc, Bhagavat, s'étant, à cette .heure même, réveillé de cette Samâdhi, donna son approbation au Bôdhisattva Mahâsattva Avalokiteçvara, par les mots : Bien! bien! Fils de famille, c'est bien cela! Fils de femille, c'est bien cela! C'est ainsi, comme tu l'as expliqué, que cette Prajnâ-pâramitâ a été déclarée par tous les Tathâgatas, Arhats, parfaits Buddhas.

Ainsi parla Bhagavat ; le noble (ârya) Bôdhisattva Mahâsattva Avalokiteçvara transporté, et ces Bhixus et ces Bôdhisattvas Mahâsattvas, et toute cette assemblée qui comprend tout le monde avec ses Devas, hommes, Asuras, Gandharvas, louèrent hautement le discours de Bhagavat.

Fin de l'essence de la sublime (ou bienheureuse, selon le tibétain) Prajnâ pâramita en vingt- cinq (Çlokas).

Nota. — La mention des vingt-cinq (çlokas) ne se trouve que dans le texte sanskrit

(de l'édition polyglotte, le seul que je connaisse), les diverses traductions ne la ren-

\ ferment pas. Cette circonstance jointe à ce fait qu'il existe un texte spécial intitulé : la

; « Prajnâ- pâramita en vingt-cinq çlokas » (Çer-chin; Sna-ts'ogs, 12°), donne lieu de

,' croire que la mention dont il s'agit est supposée et n'appartient pas réellement à oe texte.

NAIRATMAPARIPRCCHA

Le texte qu'on vient de lire se distingue par cette particularité que le Buddha ne participe pas en réalité à la discussion et à renseignement, quoique y assiste et donne son approbation. En voici un dans lequel tout se passe en l'absence du Buddha qui est à peine cité. Il s'agit d'un entretien entre des sectateurs du brahmanisme appelés, selon l'usage, Tîrthikas et des adhérents de l'école du Grand Véhicule (ou Mahâ-yâna) que j'appelle mahâyânistes. Ce dialogue n'a ni le préambule ni la conclusion ordinaire des sûtras. On voit que c'est tout simplement l'extrait d'un récit suivi. Ce n'est pas que beaucoup de sûtras réguliers ne soient dans ce cas : mais, au moins, ils sont encadrés entre un commencement et une fin réglementaires qu'on ne s'est pas préoccupé de donner à notre texte. La discusion proprement dite s'y termine par une tirade en vers dans laquelle le sujet n'est pas serré d'aussi près.

Ce sujet est l'existence ou plutôt la non-existence du moi (nairâtma). Csoma, se fondant sur la version tibétaine du titre, a pris Nairâtma pour u 1 nom propre, pour le nom du personnage qui interroge. La teneur du texte, ainsi qu'on le verra, prouve que ce doit être une erreur; il n'y a pas de personnage de ce nom. Les questions sont faites par des Tîrthikas, et la réponse est donnée par des adhérents de l'école du Grand Véhicule. Aussi, me suis je cru autorisé à donner une autre interprétation du titre, contrairement à l'autorité du Kandjour.

La discussion est fortement empreinte de nihilisme ; cependant elle est peut-être plus sceptique encore que nihiliste. Elle n'est pas facile à entendre ni à rendre. Voici la traduction que je crois pouvoir en donner.

Mdo XIV, 2° (folios 8-11).

En langue de l'Inde: Arya-nairâtma-pariprccha nârna Mahâyânasûtra. — En langue de Bod : Uphags-pa bdag-med-pa dris-pa jes- byava iheg-pa chen-poi mdo. — (En français :) Sublime sûtra de Grand Véhicule intitulé : Questions sur le non-moi.

Adoration à tous les Buddhas et Bôdhisattvas. — Ensuite ces Tîrthikas, qui avaient la vue de l'imagination, raisonnaient et cherchaient avec soin, vinrent au Grand Véhicule. Après avoir salué, en prononçant les paroles (d'usage) et en réunissant les paumes des mains, ils firent des questions sur la non-existence du moi : Fils de famille, celui qui sait tout a enseigné que, dans le corps, il n'y a pas de moi. Mais s'il n'y a absolument pas de moi dans le corps, comment donc l'affection, le rire, les larmes, l'enjouement, la colère, l'orgueil, l'envie, la calomnie et d'autres phénomènes s'y produisaient- ils? — Quoi donc? Y a-t-il, en définitive, un moi dans le corps, ou n'y en a-t-il pas? Il est juste que tu nous éclaircisses ces doutes4.

Les Mahâyânistes répondirent: Compagnons, vous demandez s'il y a véritablement un moi dans le corps ou s'il n'y en a pas. C'est une question sur laquelle il ne peut y avoir deux manières de dire. Car si l'on dit (avec raison) : il existe réellement, ce serait à parler à faux que de dire : il n'existe pas. Or, s'il existe, en effet, comment se fait-il que (dans) les cheveux, les ongles, la tête, les chairs, les os, les pieds, la graisse, les muscles, le foie, les illusions (des sens), l'œsophage, la main, le pied, les membres, les articulations, en un mot tous les appendices extérieurs et intérieurs du corps tout entier, si on les sonde un à un, (on trouve que) le moi n'apparaît nullement.

Les Tîrthikas reprirent : (oui) pour celui qui regarde avec l'œil divin ; mais, pour nous, qui avons l'œil de la chair, nous voyons le moi aussi clairement (que vous vous ne l'apercevez pas).

* La question semble être bien faite à un individu qui pourrait être Nairâtma% mais la réponse est donnée par plusieurs.

Les Mahâyânistes répondirent : C'est qu'aussi ceux qui ont l'œil divin ne l'aperçoivent pas. Là où il n'y a ni couleur, ni fopme, ni figure, comment pourrait-on voir?

Les Tîrthikas reprirent : Eh quoi ? Il n'existe donc pas ?

Les Mahâyânistes répondirent: Si l'on dit (à bon droil) : il n'existe pas, ce serait parler à faux que de dire : il existe. S'il n'existe pas, commentées choses se manifestent-elles, savoir: l'attachement, le rire, les pleurs, le jeu, la colère, l'orgueil, l'envie, la calomnie, etc. ? Gomment ces phénomènes, se produisent-ils? En conséquence, il ne serait pas convenable de dire: il n'existe pas. — A la question: existe-t-il ? on ne peut donc répondre pleinement : il n'existe pas. Puisque ce serait fautif, on ne peut (avec assurance) opposer à (l'affirmation) : il est, (la négation) : il n'est pas.

Les Tîrthikas reprirent : Mais, sur ce point, chacun se fait des idées (à soi).

Les Mahâyânistes répondirent : Ces idées qu'on se fait ne correspondent pas à la réalité.

Les Tîrthikas reprirent : Eh quoi ? N'y a-t-il pas un vide tel que le ciel?

Les Mahâyânistes répondirent : Compagnons, il en est ainsi, il y a un vide tel que le ciel.

Les Tîrthikas reprirent : Puisqu'il en est ainsi, comment l'affection, le rire, les pleurs, le jeu, la colère, l'orgueil, l'envie, la calomnie et toutes les autres passions, en un mot, se produisent- elles?

Les Mahâyânistes répondirent : Elles sont semblables aux apparitions, aux rêves, aux visions.

Les Tîrthikas reprirent: Que sont les apparitions, les rêves, les visions?

Les Mahâyânistes répondirent: Les apparitions sont de pures manifestations, les rêves sont purement des clartés; comme ces choses sont insaisissables, elles sont le vide par leur propre nature. C'est le type de ce qui existe et n'existe pas. Les visions sont en plus grand nombre qu'il n'est nécessaire (?). Oui, compagnons, il en est ainsi : toutes les substances sont semblables à des apparitions, à des rêves, à des visions.

Autre chose encore ! Il faut apprendre (ces deux choses) : le vide * et le

1 Le tibétain emploie ici un mot (Kung-rdsob) différent de celui qui a été employé précédemment et qui est en quelque sorte le terme officiel (Stong).

sens vrai. Ainsi quand on dit: le vide, il faut dire : Ceci est moi, ceci est autre (que moi) ; le principe vital, l'homme, la personnalité, l'agent, celui qui perçoit, la richesse, les enfants, les épouses, les amis, les parents, et tout le reste, si on les examine, ne sont que le vide. Or, celui pour qui il n'y a ni moi ni non-moi, ni principe vital, ni homme, ni personnalité, ni agent, ni sujet percevant, ni richesses, ni fils, ni épouse, ni amis, ni parents, etc., il faut dire de lui qu'il a le sens vrai*. Celui pour qui, après recherches approfondies faites sur toutes les substances (pour en connaître) la nature propre, le fruit de la vertu et du vice, la naissance, l'empêchement (de la naissance) sont le vide ; pour qui il n'y a, (par conséquent,) ni fruit de la vertu et du vice, ni naissance, ni empêchement, — l'identité de nature (de toutes ces choses) faisant qu'il n'y a plus ni souillure ni pureté, — celui-là embrasse la réalisation de toutes les lois du milieu . On a tenu sur ce sujet le discours suivant :

Il y a le vide et le sens vrai ; il faut faire cette distinction.

Le vide est la loi du monde ; le sens vrai dépasse le monde.

L'être entré dans la loi du monde devient supérieur à la souillure.

Celui qui n'a aucune connaissance du sens vrai tournera longtemps dans le cercle.

Ceux à qui les lois du monde du vide sont complètement inconnues peuvent chercher;

ils ont beau chercher, la déchéance les atteint et ils savourent la douleur.

Gomme des gens du commun, des enfants étrangers à la délivrance,

ils éprouvent des douleurs inépuisables, ils les savourent en grand nombre.

Celui qui ne connaît pas le sens vrai lequel (seul) peut empêcher l'existence,

* Le sens vrai est la connaissance, l'intelligence du vide, la possession de la venté.

s'il parvient à arrêter la naissance, va et vient sans naissance 4.

L'insensé qui réside dans les lois du monde tourne comme une roue ;

dans le cercle qui est le siège de la douleur, il tournera à perpétuité.

Gomme le soleil et la lune vont et viennent alternativement,

ainsi, changeant de place dans l'existence, les êtres vont et viennent alternativement.

Ce qui tourne ne dure pas et est sans fixité ; en un mot, c'est la ruine même (?).

Aussi celui qui ne connaît pas le sens vrai rejette le vide, siège de la vérité.

Du lieu du Svarga, les dieux (Devas) les Asuras, et les Gandharvas

vont et viennent en tous (lieux); tout est vide, (tel) est le fruit (à recueillir).

Les êtres actifs (par excellence), les dieux qui résident dans le lieu où se produisent les qualités

transmigrent du ciel et tombent plus bas ; tout est vide, (tel) est le fruit (à recueillir).

Il en est de même de cette royauté universelle d'Indra. Celui qui a obtenu la bonne place

y rentrera après être né parmi les animaux. Tout est vide, (tel) est le fruit (à recueillir).

Aussi, rejetant toutes les bonnes qualités des dieux du Svarga,

L'esprit de Bodhi, resplendissant par le Yoga, s'applique à s'élargir sans cesse.

Point de substance, point d'idée, rien que le vide, point de lieu (ou de résidence permanente)*

élévation au-dessus de toutes les affaires du monde, telles sont les caractéristiques de l'esprit de Bodhi.

Sans rudesse et sans douceur, ni froid ni chaud,

1 Je île puis tirer un sens satisfaisant de cette stancequi, pourtant» ne renferme aucun terme insolite.

sans contact, insaisissable, telles sont les caractéristiques de l'esprit de Bodhi.

Ni long, ni court, ni rond, ni triangulaire,

ni fluet, ni épais, telles sont les caractéristiques de l'esprit de Bodhi.

Etre bien élevé au- dessus des méditatifs (ordii aires) être en dehors du terrain des Tirthikas,

pratiquer la Prajîià-pâramitâ, telles sont les caractéristiques de l'esprit de Bodhi.

N'avoir point de modèle, ne point se livrer à la méditation (vulgaire);

ne point regarder, être dans un lieu excellent, être pur par sa propre nature ; telles sont les caractéristiques de l'esprit de Bodhi.

Tout étant semblable à l'écume, semblable à une bulle d'eau sans essence,

sans permanence, sans moi, identique à une illusion, à un trompe-l'œil ;

Celui qui est ramassé sur soi comme une mass°, rempli par les affaires du monde,

la convoitise, la haine, etc., celui-là est un homme qui s'attache à l'illusion.

Gomme pour une tache dans une maladie (?), on n'y prend pas garde un seul instant,

et si l'on considère la Prajnâ-pàramità, on ne rassemble pas pour elle de la même façon les forces de l'intelligence.

On rit constamment, on joue, on parle mélodie, musique ;

tous ces biens sur lesquels on se repose, tous ces biens ne sont qu'un rêve.

Tout ce qui est accumulé par les êtres corporels, tout cela est identique à un songe ;

si l'esprit en raisonne comme d'un rêve, * l'esprit aussi est semblable au ciel.

Celui qui médite constamment cette règle, la règle de la Prajnâ-pâramitâ; Ann. G. — B U

celui qui médite constamment ceci , affranchi de toutes les substances,

obtiendra le rang excellent, qui est la Bodhi au-dessus de laquelle il n'y a rien,

méditée par tous les Buddhas avec un soin particulier.

S'il la saisit par la méditation, il obtiendra le fruit du Grand Véhicule.

Fin du sublime Sûtra de Grand Véhicule intitulé : Question sur le non-

moi.

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