‹ Fragments historiques rélatifs à la campagne de 1815, et à la bataille de WaterlooChapitre 6 sur 9 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Journal rédigé par MM. Jouy et Benjamin Constant.

Observations sur la Campagne de 1815, Par le Gal Grouchy.

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Aucun événement n'a eu de plus grands résultats que le désastre de Waterloo ; les conséquences politiques de cette bataille ont été telles pour la France

el l'Europe entière , que ee jour est devenu une des époques les plus remarquables de l'histoire. Après le naufrage de cette terrible journée, où tout fut perdu pour l'armée française ,/ors l'honneur, chacun s'efforça de sauver au moins sa responsabilité : Napoléon lui-même, qui perdit alors son sceptre et son épée , voulut , en abandonnant ses compagnons d'armes, rejeter sur des causes secondaires la perte de cette bataille. C'est du moins dans ce sens qu'est écrit l'ouvrage du générai Gourgaud ; toutes les relations qui ont paru sur ces événements ont été rédigées , avec plus ou moins de vraisemblance, dans le même esprit. Par des raisonnements plus spécieux dans la forme que dans le fond, puisqu'ils ne sont appuyés d'aucunes pièces officielles; et par des plans de campagne faits et raisonnes après les événements , on a cherché à faire tomber particulièrement le blâme sur les deux lieutenants de Napoléon.

Il nous semble que peu d'écrivains ont fait rernar^ quer l'énorme disproportion qu'il y avait entre l'armée française et l'armée alliée ; l'une forte à peine de 1 10,000 hommes, tandis que Blucher et Wellington comptaient 222,000 combattants sous leurs ordres. Une telle supériorité numérique ne doit-elle pas entrer pour beaucoup dans la balance des chances hasardeuses de cette campagne ?

M. le comte Grouchy , après quatre ans d'exil , de résignation et de silence, vient de publier ses obser^

( 5* ) vations sur l'ouvrage du général Gourgaud, le seul auquel il accorde une certaine authenticité. 11 réfute en même temps quelques-unes des assertions contenues dans d'autres écrits. Attaqué et critiqué , au moins avec inconvenance , il répond quelquefois avec une amertume excusable dans sa position ; mais il répond par des faits et par des pièces officielles.

Essayons de donner en peu de mots l'analyse de cet ouvrage. Le comte de Grouchy attribue la perte de la bataille de Waterloo à l'iuaction où l'armée française fut laissée le 1 7 , le lendemain de la bataille de Fleurus. Ce ne fut qu'à midi et demi que Napoléon donna l'ordre de poursuivre l'armée prussienne qui était en retraite depuis la veille , dix heures du soir. La bataille de Fleurus, gagnée par l'armée française, n'amena pas de grands résultats, et dès le lendemain matin (17) , les Prussiens furent renforcés par 3o,ooo hommes de troupes fraîches ( le corps du général Bulow ). Les instructions verbales données au comte de Grouchy, par Napoléon lui-même, étaient de suivre les Prussiens, de les attaquer , et de ne les point perdre de vue; lorsqu'il quitta Napoléon, il croyait l'armée prussienne dans la direction de Namur; bientôt il apprit qu'elle s'était retirée vers Gembloux : il marcha sur cette ville , où les troupes du l\ corps n'arrivèrent qu'à onze heures du soir. Ce ne fut que le lendemain 1 8 , à dix heures du matin ? que le corps de droite, fort seulement de 3a,ooo hom-

mes et poursuivant l'armée prussienne de ^5,000 qui avait dix-huit heures de marche d'avance, atteignit l'arrière-garde prussienne : elle fut successivement attaquée et repoussée jusqu'à Wavres. Cependant le 17 au soir, dans la nuit et la matinée du 18, le comte de Grouchy avait envoyé plusieurs officiers à Napoléon , pour lui rendre compte de sa position et de ses mouvements; ils parvinrent tous au quartier-général. Le 18, vers midi, la canonnade de PTaterloo fut entendue à l'aile droite; le comte de Grouchy put s'étonner de n'avoir pas reçu de nouvelles instructions; mais il avait Tordre positif d'attaquer les Prussiens, et crut devoir continuer ses mouvements, sans s'occuper d'une canonnade à six lieues sur sa gauche, qui pouvait n'être, d'après sa direction dont il s'assura lui-même, que l'effet d'un engagement partiel à l'entrée de la forêt de Soignes. D'ailleurs pouvaitil sitôt avoir oublié qu'il avait été témoin la veille des reproches que Napoléon avait faits au maréchal Ney , pour s'être arrêté et avoir envoyé des troupes à Frasnes, au bruit de la canonnade de Fleurus, au lieu de marcher sur les Quatre-Bras , comme le portaient ses instructions? Cet exemple et son devoir lui prescrivaient de s'en tenir à la stricte exécution des ordres qu'il avait reçus.

Il est vrai que le 18, vers les cinq heures du soir, le comte de Grouchy reçut une dépêche du major - général , datée du champ de bataille, à unk

meure. Cette lettre approuve tous les mouvements de l'aile droite ; elle annonce même la bataille gagnée sur la ligne de Waterloo ; et seulement dans un post-scriptum , elle enjoint au comte de Grouchy de manœuvrer sur Saint-Lambert , où se montre la tête de la colonne du général Bulow. Le comte de Grouchy fait toutes ses dispositions pour se conformer à cet ordre important , mais qui était arrivé beaucoup trop tard pour qu'il pût être exécuté de manière à avoir quelque influence sur le sort de la bataille de Waterloo , qui est à quatre lieues en ligne directe du Mont-Saint- J ean. L'ennemi était maître de la communication sur la rive gauche de la Dyle, dont il défendait vivement le passage. Ce ne fut qu'à la nuit que nos troupes l'effectuèrent; et en supposant même qu'on ne leur eût pas opposé de résistance, elles ne pouvaient arriver à Waterloo qu'à onze heures du soir, et dès-lors le sort de la bataille était décidé depuis long-temps.

INTon content de prouver qu'il a exécuté littéralement ses ordres, le comte de Grouchy démontre ensuite que le général Gourgaud a été induit en erreur en avançant que le 17 au soir, et dans la nuit du 18, des ordres lui avaient été envoyés de marcher sur Saint-Lambert. Il regarde comme impossible que le 17 , Napoléon, qui ignorait et les mouvements des Prussiens et ceux des Anglais , pût prévoir qu'il leur livrerait bataille à Waterloo.

INous partageons entièrement l'opinion de M. le eomte de Grouchy, lorsqu'il déclare qu'il ne croit pas qu'un général doive se porter vers une canonnade qu'il entend sur son flanc, lorsqu'il a des instructions spéciales du général en chef. L'obéissance passive et littérale aux ordres donnés nous paraît le premier devoir d'un militaire , et le gage le plus certain de la victoire. Des exemples cités après les événements ne prouvent rien contre un principe , à l'appui duquel on pourrait citer cent exemples contre un seul qu'on y peut opposer.

Tous les militaires liront , avec un grand intérêt , cette brochure; elle donne des détails qui manquaient entièrement sur la campagne de i8i5 (i) : elle servira d'avant-propos aux mémoires du comte de Grouchy qui devront jeter un grand jour sur les événements

(i) Od nous suggère que la brochure contient cependant quelques inexactitudes qu'il peut être important de signaler. Par exemple , M. le comte Grouchy fait honneur au ge'nëral Vandamme de la belle défense de Namur, qui contint si long-temps l'ennemi , et assura la retraite de l'armée française. Ce beau fait d'armes appartient en entier au lieutenant-ge'néral Teste, qui était, il est vrai , sous les ordres du général Vandamme, mais qui resta seul à Namur avec sa division, forte tout au plus de 2,000 hommes, sans canons , et qui , après avoir causé au troisième corps prussien une perte de plus de 3, 000 hommes, ne se retira qu'à six heures du soir, lorsque tout fut évacué, et que l'ennemi eut perdu tout espoir d'inquiéter la marche rétrograde de nos troupes.

( 56) contemporains , et cependant peu connus jusqu'à ce jour.

Joignons-nous aux vœux de sa famille, dont il est séparé depuis quatre ans, et espérons que bientôt il pourra se retrouver au milieu des siens , et couronner , par le repos, une vie dont les faiblesses de l'ambition et les désordres de la guerre ne souillèrent jamais un seul acte , et dont la gloire finira par être d'autant moins contestée, qu'aucun genre de péril et de souffrance n'aura manqué d'éprouver son courage.

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