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GLOIRE A DIEU

Jubilé de 1830.

DE J. J. ROUSSEAU. iTl

Je n'ai pas su trouver cette autre inscription consignée dans mes notes :

l'an mdxxx, le XXIII d'octobre

FUST OSTÉE ET ABOLIE l'iDOLÂSTRIE DE CÉANS PAR LES BOURGEOIS.

Farel, mort le 13 septembre 4565, au milieu de son troupeau ncuchâtelois, fut le précurseur de son ami Calvin, et, on peut le dire, le fondateur du protestantisme français ou église de Genève. Il procédait directement de Luther, sans doute, mais appropriait le christianisme régénéré et purifié au caractère d'un peuple d'origine gallo-romaine.

L'ardent apôtre dauphinois, le véhément pionnier qui déblaya le terrain couvert de ronces, où Calvin devait semer ou plutôt récolter, gouverna l'église de Neuchâtel jusqu'à son dernier jour. Je comparerais volontiers le théocrate de Genève à Améric Vespuce, et celui de Neuchâtel à Christophe Colomb. La religion qui prit naissance au bord du Léman aurait fort bien pu s'appeler farélisme.

De même qu'on a perdu la trace de la sépul-

ture de Calvin à Genève, on ignore dans quelle partie de la terrasse de la cathédrale de Neuchâtel gisent les os de Farel, surnommé le Luthei^ français. Il était « petit et de pauvre apparence; il avait la figure commune, le front étroit, le teint pâle et brûlé du soleil ; au menton deux ou trois touffes d'une barbe rousse et mal peignée, Tœil de feu, la bouche expressive... » Homme d'action bien plus que d'étude, faisant' partie de la trinilé réformatrice où figuraient Théodore de Bèze et Calvin, il possédait au plus haut degré le génie révolutionnaire, l'activité guerroyante, et nul ne savait mieux que lui attaquer une procession papiste, la disperser, mettre en fuite les porteurs de cierges, fouler aux pieds l'hostie, jeter des reliques à la rivière, invectiver l'ancien culte, stigmatiser Vidolâtrie et, dans des prédications furibondes en plein air, trouver le langage acerbe qui passionne la multitude impressionnable ou lui souffle la conviction.

Quittons maintenant la haute ville, non sans donner un regard à la tour de César, masure noire, anguleuse et rude qui domine la prison, et regagnons le quai embelli de jardins, de gazons, d'allées d'arbres, et protégés par une forte digue de pierres de taille blanches.

Ce palais à la moderne, qui fait face au lac,

DE i. i. ROUSSEAU. 429

renferme, — je l'ai déjà dit, — les musées, la bibliothèque publique et le collège. Les collections zoologique et ornithologique, formées par le savant Agassiz, sont peut-être les plus complètes et les plus soignées qui existent. La dernière, que j'ai visitée en détail, m'a semblé particulièrement curieuse, et je ne saurais trop la recommander aux amateurs. Quant au musée de tableaux, il ne se compose que de quelques toiles, dont Léopold Robert, Calame et les Girardet, — tous Neuchâtelois ou issus de Neuchâtelois, — sont les auteurs. Ce peuple compassé, calculateur et flegmatique de la Suisse française , a produit maints artistes de talent et même de génie. . . mais ces artistes ont vécu et se sont formés ailleurs. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, Paris absorbera toujours les hommes d'art d'un peuple français, après tout, par la race, la langue et la situation, — et c'est là ce qui doit nous consoler tout à fait de le voir vivre en dehors de notre compacte unité politique. Jean-Jacques, Pradier et Léopold nous appartiennent bien plus qu'à la Suisse, — et ils l'ont prouvé de reste.

La bibliothè([ue, dirigée par mon ami, M. Félix Bovet, homme savant, profond et fort modeste, n'est pas très-considérable, mais elle possède un trésor d'un prix inestimable. Je veux parler de

rhéritage des papiers de J. J. Rousseau, manuscrits qui occupent plusieurs armoires. Mon confrère a pris à tâche de dépouiller et d'étudier ce dépôt, et je ne puis qu'applaudir une si louable entreprise. Le manuscrit original des Confessions, qui se trouve là, diffère en plusieurs points, assure-t-on, delà version de nos éditions françaises. J'ai fait quelques recherches au milieu de ces papiers en liasses et en cahiers jaunis, avec M. Bovet, qui m'a permis de prendre copie des fragments des Rêveries^ reproduits fidèlement dans la première partie de ce livre. Nous avons dressé ensemble la liste suivante des ébauches d'ouvrages laissés par Rousseau :

Préface des Confessions.

Fragments des Confessions.

Fragments des Rêveries.

Arlequin amoureux malgré lui (comédie inachevée).

Les Amours de Claire et de Marcellin (nouvelle, id.').

Lepetit Savoyard, ou la ViedeClaude Noyer (id.).

Commencement d'une Dissertation, ou Discours philosophique (n° 40).

Les Lois (fragments).

Pensées des recueils B et C.

Des Richesses (discours).

Conseils à un curé.

Lettres (philosophiques) à une dame,

DeTHonneur (dissertation ou traité).

Je dois dire que la publication de la plupart de ces pièces n'offrirait guère qu'un intérêt de curiosité. Jean-Jacques , s'il vivait , ne songerait sans doute ni aies achever, ni à les mettre en lumière.

Bizarre malice du hasard : — la succession du pèlerin Rousseau a été dévolue tout juste au pays dont il détestait particulièrement les naturels, — surtout après l'affaire de Môtiers, — témoin une lettre adressée par lui , de cet endroit, en 1763, au maréchal de Luxembourg, et où les Neuchâtelois sont appelés, par citation, « les gascons de la Suisse. »

J'ai vu , dans la grande galerie de la bibliothèque, un beau buste en marbre blanc représentant M™** de Gharrière. C'est une tête fort bien modelée , un profil fin, correct et d'une parfaite distinction.

Il ne faut pas longtemps pour se faire une idée plus que suffisante de Neuchâtel, et éprouver le besoin de s'en éloigner.

Le lendemain , je me mis en route pédaetrement, de bon matin, sans tenir compte d'une chaleur atroce, et marchai tout droit vers le Val-de-

Travers. — Voilà un jeu de mots d'assez mauvais goût; mais comme je Tai perpétré sans préméditation, je le laisse subsister pour m'épargner la peine de refaire ma phrase.

Ayant gravi la rue montant entre le château, l'église et la tour de César, je sortis de la ville et me trouvai sur la voie qui s'élève insensiblement à travers le vignoble, dans la direction d'une sombre et étroite échancrure, taillée par l'Areuse dans la chaîne du Jura, et formant l'entrée ou la sortie du val déjà nommé.

Tout en cheminant du pas modéré d'un inaffairé voyageur, je contemplais ces âpres montagnes, dont l'industrie humaine a dès longtemps pris possession , et qui sont si bien décrites par ce peu de lignes : « On ne croit plus parcourir des déserts, quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices , des ateliers sur des torrents. Ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant, qui respire la liberté, le bienêtre, et qui fera toujours du pays où il se trouve un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent voir (*). « J'a laissé Peseux derrière moi, et me voici bien au-

(*) Leltre au maréchal de Luxembourg, précédemment citée.

dessus du niveau du lac, presque à l'issue de la gorge, à Rochefort, village né d'un défunt château, dont le maître, le sire Vauthier, s'était mis en guerre ouverte avec son suzerain, le comte de i Neuchâtel. Ce seigneur, bien que bardé de fer, eut le sort du pot de terre.

On ne peut pénétrer dans le val qu'à une hauteur fort raisonnable au-dessus de la côte, et après une traversée de bois, on se trouve entre des entassements formidables de rochers et les précipices vertigineux, humides et ténébreux, où l'Areuse hurle son éternelle lamentation.

Après Brot, — d'où Rousseau écrivait, le lundi 15 juillet 1765, une lettre à son ami du Peyrou, — • on traverse le sauvage défilé de la Clusette, ainsi nommé parce qu'autrefois le passage était clos par les roches, ou à peu près ; maintenant l'obstacle naturel a été détruit, mais le site n'y perd rien et étale des beautés horribles et saisissantes. Si j'eusse été sous la conduite d'un guide, je me serais probablement fait mener au fond de l'abîme, au Champ-du-Moulin, solitude affectionnée de Rousseau, et où il allait songer misanthropiquement et manger friandement des truites de l'Areuse, si délicates, dit-il, qu'il ne faut pas différer de s'en régaler.

En franchissant la Clusette, — où la route est

parfaitement accessible aux diligences faisant le service de Pontarlier, — on avise tout à coup , à plusieurs centaines de pieds au bas de la voie que Ton parcourt , au fond aplani du val , parmi les canaux d'eau courante qu'alimentent les chutes des torrents, Noiraigue, agglomération d'usines ou de bâtiments d'exploitation rurale, — pour parler le style des notaires. De ce point on descend jusqu'au niveau de la plaine, mais bien au delà du village, lequel dépend de la mairie de Travers.

Sur le déclin du jour, après quatre ou cinq heures de marche et une luti^ désespérée contre une nuée de taons acharnés à ma poursuite, j'aperçus enfin le clocher du bourg où m'attendait

la bonne hospitalité de M. le pasteur Bl , et

je tombai hâlé, poussiéreux, suffisamment harassé et famélique , au milieu d'une société cordiale et d'une collation plantureuse et délicate, où le vin trop généreux de Gortaillod n'était point épargné Au sortir de table, nous allâmes respirer le frais sur les hauteurs qui dominent l'église. Cette heure ne fut marquée par aucun incicent digne de figurer dans l'itinéraire que j'écris, mais elle m'apporta quelques-unes de ces sensations fugaces de bien-être moral et de recueillement rêveur dont on garde précieusement la

chère réminiscence. L'air était aromatisé par les foins qu'on remuait et qui sentaient la vanille et le réséda. La caille martelait sa chanson intermittente et peu variée. Personne ne cherchait à faire de l'esprit, ni à soutenir de discussion fatigante , et l'on ne disait que des choses senties, avec un abandon simple et charmant.

Nous cueillîmes à pleines mains une fleur sylvestre pour laquelle je professe une sympathie toute particulière , et dont le parfum est doucement enivrant. Il s'agit de l'aspérule, vulgairement appelée reine des bois. Nous nous approvisionnâmes, en outre, d'une espèce de lis sauvage fort odorant, et qu'on me dit être l'iris-martagon. Nos dames n'effleuraient qu'en tremblant les folles haies où croissent ces plantes aimables; car, aujourd'hui, tout comme au temps de Rousseau, la crainte des vipères est générale dans cette vallée resserrée, où la chaleur de l'été sévit aussi impitoyablement que le froid de l'hiver.

On revint à la cure ; — c'est aussi le nom du presbytère protestant. — Le souper fut fêté comme il convenait , et je fis connaissance avec le knoephli, sorte de pâtisserie domestique, de beignet bernois fort délicat. •

Parmi les convives du pasteur, se trouvait M. M...r-St....r, docteur en médecine et Bâlois de

naissance , jeune homme, ou, pour mieux dire, jeune père de famille doué de toute la franchise carrée et de toute l'alertise serviable des Suisses allemands. Nous nous liâmes vite, — les connaissances hâtives sont parfois les plus solides, — et il m'offrit obligeamment de me véhiculer à Métiers dès le lendemain matin.

Donc, le 10 juillet, avant le lever redouté du soleil , j'étais assis à côté de mon nouvel ami , dans une voiture légère qui nous mena bon train, sur une route unie comme une glace, vers le lieu qui m'attirait. Cette course rapide fut assaisonnée du sel de la bonne humeur, et la jovialité de mon compagnon déteignit sur mon esprit, qui n'a rien

assurément d'hilare Que M. M...r-St....r me

pardonne l'indiscrétion de ma reconnaissance! Si, par aventure, ce livre familier tombe entre ses mains , il ne manquera pas de s'étonner que je lui fasse un mérite de procédés fort communs de l'autre côté du Jura, ignorant, sans doute, que chez nous on est moins liant et moins porté à la complaisance envers les voyageurs inconnus, et, qui pis est, les touristes sans bagage.

A mi-chemin, ou à peu près, nous aperçûmes Presta, usine où l'on prépare cet asphalte du Valde-Travers, employé pour nos trottoirs parisiens. Rousseau, qui, par parenthèse, s'est presque mo-

que de ce produit naturel, dans une de ses lettres au maréchal de Luxembourg, ne prévoyait guère l'emploi qu'on en ferait à moins d'un siècle de distance

Couvet occupe une assiette assez semblable à celle de Travers et de Môtiers, au bord de l'Areuse. C'est un superbe village, éblouissant de propreté et d'élégance. Les habitants s'enrichissent du produit de l'asphalte, de la fabrication de l'horlogerie, de la dentelle et de la culture de l'absinthe.

Tout le monde connaît la liqueur de l'endroit

au moins par l'étiquette à la croix fédérale , que la contrefaçon française ne se fait pas faute de reproduire.

Quel spectacle frappant que celui de la prospérité, de l'activité, de l'industrie de ces vallées

du Jura suisse! L'habitant n'a pas seulement

dompté une nature rebelle, il l'a amenée progressivement au plus haut degré de soumission et de production ; ainsi le montagnard suisse , sur ses rochers, goûte toutes les douceurs de la vie matérielle et s'en fait un besoin, tandis que, dans nos plaines fertiles, le paysan, subsistant de peu et ne connaissant aucune aspiration vers un état meilleur, naît et meurt au sein de la pauVVeté, cette sœur jumelle de l'ignorance. — Aucuns disent que ce contraste a sa raison d'être dans la

diversité des institutions et des cultes. — Question brûlante à laquelle je n'ai garde de toucher l

Je trouve dans mes notes qu'un torrent de l'endroit s'appelle le Sucre ; — n'ayant pas goûté de son eau, je ne puis vous dire s'il est bien nommé, — et que '< sur la montagne (dominant Couvet) est Rhuillière, jolie habitation autrefois séjour du bon goût et d'une société aimable, chantée dans un petit poëme de Garcin, imprimé à Paris en 1760, et inséré en partie dans notre ancien Mercure suisse. »

Ce bourg de Couvet me ramène à l'histoire de Rousseau. Vous savez que durant son séjour de trois ans à Môtiers, Jean-Jacques fut reçu membre de la commune de Couvet. A ce propos, j'ai trouvé le document suivant dans une statistique locale :

« Devant se rendre (Rousseau) à une assemblée générale pour faire ses remerciements de cette admission, on s'empressa de le faire chercher avec le seul char couvert qu'il y eût alors dans le village et probablement dans le vallon (*). Le jeune homme (aujourd'hui M. C.) qui fut

(*) Nom employé de préférence par les habitants pour désigner leur val. A. de B,

imrgé de cette mission se rappelle très-bien >ir entendu Tillustre communier marmotter le discours qu'il devait prononcer au milieu du « orps qui l'avait si gracieusement agrégé. Quelque t^ mps après, quand il se retira à l'île Saint-Pierre, à la suite de désagréments qu'il avait essuyés à Môtiers, la commune de Couvet lui offrit un asile. La réponse de RousseaU; datée du 15 septembre 1765, et conservée dans les archives de cette commune, est très-flatteuse pour elle, comme on va le voir; mais la violence des expressions qui s'adressent à l'une des communes voisines (*), annonce un degré d'irritation qui, une fois passé, a dû laisser bien des regrets à cet homme si singulier. »

Avant de donner en son entier cette pièce importante, qui ne figure point dans les volumes consacrés à la correspondance du philosophe, je dois rappeler que Rousseau l'annonce dans sa 622" lettre, adressée à M. du Peyrou (de l'île Saint-Pierre également.) On y remarque cette phrase : « Je vous enverrai, la semaine prochaine, la lettre pour MM. de Couvet. ^)

Voici l'épître dont il s'agit : «

(•) Môtiew.

« A l'île Saint-Pierre, le IS septembre 1765,

(( Messieurs de la communauté de Couvet,

« Si je disposois de moi selon mes désirs, c'est au milieu de vous que je voudrois vivre, et si la sûreté parmi d'honnêtes gens pouvoit me suffire, je ne la chercherois pas ailleurs. Mais, Messieurs, j'ai besoin aussi de la paix, et vous avez des voisins qui, malgré vous, ne m'en laisseroient pas jouir. La conduite la plus irréprochable, le désir d'être utile à tous, la protection des lois, du prince, du gouvernement, du magistrat, qui n'ont pu me garantir chez eux de leurs mains, ne me garantiront pas chez vous de leurs langues. Il faut vivre loin d'eux, comme de ces serpents venimeux, qui portent le poison de leur souffle où ne peut atteindre celui de leurs dents.

« Agréez donc, Messieurs, avec mes très-humbles remerciements de vos offres, mes regrets de n'en pouvoir profiter. Je ne m'éloigne pas de vous entier, puisque l'honneur d'être, par votre choix, membre de votre communauté, m'impose des devoirs d'attachement et de reconnoissance qui me seront toujours chers , et qui me rapprocheront devons sans cesse.

« J. J. Rousseau.

Encore un autre village magnifique!.., c'est Métiers, qui surpasse peut-être en luxe extérieur Travers et Couvet , mais qui n'égale pas , — au dire de M. M. S., — Fleurier , situé un peu plus loin.

Je remarque tout d'abord, en arrivant, l'habitation d'un M. Borel, contrefaçon servile des maisons hollandaises. Les poutres, la toiture, les contrevents sont peints en beau rouge, ce qui me paraît plus opulent qu'agreste et gracieux. Heureusement que le propriétaire s'en est tenu là, et n'a pas songé à faire rabotter et peinturlurer le tronc de ses arbres.

A voyageur matinal, appétit matinal.

Nous descendîmes de voiture dans la large rue principale de ce riant Môtiers, à la porte de la maison de ville, auberge-pi/tfe qui se présente pittoresquement, avec ses arceaux à plein cintre, attestant l'antiquité de la bourgade , dont le nom dérive d'un moutier, ou couvent de bénédictins.

Il était à peine sept heures, que déjà nous nous escrimions unguibus et rostro contre un gigot froid et un bon pain bis, en vidant une bouteille d'auvergnier blanc... 0 souffle des montagnes! air frais et balsamique des hautes régions! quelle vertu absorbante tu donnes aux estomacs les plus malingres!... quelle santé, quelle énergie, quelle

verdeur et quelle gaieté te doivent le corps et l'âme!

En Suisse, je comprends le cabaret, je l'aime et — oserai-je en faire l'aveu? — je le hante quelquefois, là tout est avenant, propret, ragoûtant : la table de noyer au vernis soigneusement entretenu, le linge irréprochable, les flacons d'un verre blanc où resplendit un vin jaune d'or, l'hôtesse gentiment attiffée, fraîche, avenante, accorte, belle gouge et de bonne troigne, — en style rabelaisien, — les buveurs solides au poste, humant le piot de la belle façon, riant, chantant, festinant, se gaudissant, mais sans tapage, criailleries, propos agressifs ou grossiers... Voilà en quelques mots la pinte suisse, le cabaret de village, et le voyageur, forcé parfois d'en user, s'y trouve mieux que dans la plupart de nos hôtels de province.

Notre déjeuner anticipé ne fut pas plutôt expédié que je demandai à voir la maison de Rousseau..., c'est-à-dire celle que l'on a construite sur l'emplacement du vieux logis de M. de Lully, capitaine du Val-de-Travers, qui y avait reçu et hébergé Henri II, prince de Neuchâtel, en 1657.

Il y a des habitations prédestinées.

Je fus passablement désappointé en voyant, — dans la rangée de droite des bâtiments de la rue

qui forme angle droit avec la route, — une construction moderne, très-vulgaire d'aspect, à pignon, badigeonnée couleur beurre frais, à contrevents vert cru. Au rez-de-chaussée, il y a une boutiquette dont l'enseigne porte ces mots : Cîer, marchand de fer. Deux étages sont auacssus : le premier présente cinq fenêtres de façade, le second trois. Plus rien absolument qui rappelle le philosophe nomade, si ce n'est une double petite fenêtre à six vitres à encadrement de pierre terminé, au sommet, en pointe de flamme dans la cour intérieure (*). La maison , tournée vers le levant, a vue sur une belle promenade d'ormes et de prairies et sur une de ces abondantes fontaines à larges bassins de pierre qui décorent, rafraîchissent et égayent merveilleusement les moindres villages de la Suisse. « Combien de souvenirs encore attachés à ce lieu par le séjour de J. J. Rousseau, qui a dû y écrire une grande partie de ses Lettres de la montagne dans une chambre mal éclairée, sur un pupitre fixé à la paroi, où on le voyait encore il y a quelques années. La hauteur à laquelle il était

(*) « Le goût du bien-être et l'esprit de propriété sont funestes aux souvenirs, » — dit avec raison M. Valéry dans son Vhyage en Italie, à propos de la maison de la famille de Rousseau h Genève.

placé prouve que cet homme célèbre écrivait debout.

(c Une fâcheuse tentation porta alors le propriétaire actuel de la maison à céder à un étranger pour L. 8 (*). Cette planche de sapin, grossièrement rabottée et munie à sa partie inférieure d'un très-haut rebord. Jus [u'alors , un très-grand nombre de voyageurs s'étaient estimés heureux d'en détacher de petits copeaux (*"). »

L'auteur d'une Description de la Chatêlenie du Val-de-Trovers essaye ainsi de venger ses compatriotes des esquisses peu flatteuses tracées par Rousseau :

« ... Cet écrivain enchanteur, toujours éloquent et quelquefois sublime, qui, du fond des retraites qu'il avait successivement choisies, semblait n'exhaler dans le monde tant de plaintes amères que pour que le monde ne l'oubliât pas , malgré son dédain affecté; ce J. J. Rousseau, dont les malheurs et la destinée furent bien moins l'effet de la haine, de l'envie et de la méchanceté des hommes qu'il ne cessa d'accuser, que les tristes fruits de son imagination ardente et troublée , et d'un orgueil en délire...

(*) Livres : 8 (8 francs) , style neuchâtelois, A. pe B.

(*') Statistique déjà citée.

DE J. J. ROUSSEAU. i4o

(( Il existe une gravure qui représente la prétendue et ridicule lapidation de Rousseau ; on y voit le pasteur du lieu, en grand costume, ameutant une troupe de polissons contre le philosophe affublé de son habit d'Arménien, et les excitant à se moquer de lui et à lui jeter des pierres. »

Sans renier la sympathie profonde que j'ai toujtjurs ressentie pour Rousseau, je crois qu'il y a du vrai dans ces lignes, sentant un peu, d'ailleurs, la rancune neuchâteloise. Jean-Jacques démesurément ombrageux, aigri, malheureux, atteint d'hypocondrie, déclassé dans le monde autant par le fait d'un génie exceptionnel , joint à la pauvreté, que par ses fautes et ses erreurs, posait — peut-être sans s'en apercevoir. — C'est la coutume des gens célèbres.

« On croit assez généralement aujourd'hui que cette lapidation ne fut qu'un tour concerté par Thérèse le Vasseur, qui, s'ennuyant en Suisse, et étant incapable de goûter les beautés de ce pays, voulait à toute force que Rousseau le prît en grippe ('). » Cette comédie aurait eu un plein succès.

Nous ne pouvions nous dispenser d'aller voir

Noie (le l'édition des Confessions que j*ai publiée dans les tUées liUéraires Hluslrées.

de près la charmante cascade que décrit l'illustre écrivain. Formée par le torrent du Bied (*) et couronnée de sapins , elle descend d'une échancrure anfractueuse de la montagne qui fait face à Boveresse et ruisselle sur des rochers jaunes. Le site est sauvage , romantique et frais. Au pied de la chute s'ouvrent des grottes à stalactites , humides, sombres, inégales, bouleversées, que nous explorâmes avec l'aide d'un guide qui fait métier de les montrer. On avait eu soin de nous vêtir de gros sarraux de cotonnade bleue et de nous armer de chandelles , fort nécessaires dans ce dédale sans fond, semé de gouffres noirs, suintants et horribles à donner le frisson. On a lu ce que Rousseau dit de ces excavations au maréchal de Luxembourg.

Les cavernes du Bied, des eaux minérales trèsfaibles, la glacière de la Ronde-Noire, et la Sourde, « source jaillissante d'une eau tellement limpide et écumeuse, qu'on dirait des nuages argentés se précipitant par bonds du sein de la montagne, » voilà à peu près le bilan des curiosités naturelles de l'endroit décrit par M. de Buch.

Sur la chaîne des hauteurs dominant la cascade

(*) Bied^ hiez ou bief (prononcez bié)* Nom générique des ruisseau! dans le Jura.

du Bied surgit à pic le sinistre château de Môtiers, ancienne prison aliénée par l'Etat. Jean- Jacques allait souvent s'égarer et s'asseoir solitairement dans les bois rapides des pentes inférieures , où il dit n'avoir jamais rencontré de vipères , et où pourtant on assure qu'elles abondent.

Ce manoir sourcilleux, appelé le châtelard de Vaux-Travers ou de Métiers, était le chef-lieu féodal d'une baronnie d'où fut distrait, en 1413, un grand district qui forma la juridiction particulière de Travers. Le comte de Neuchâtel, suzerain de la vallée, attribua au seigneur de Travers le droit de haute justice , mais avec une restriction singulière qui donna naissance à une cérémonie tout à fait dans le goût du moyen âge.

« C'était au châtelard de Vaux-Travers , c'està-dire à Môtiers , que cette cérémonie avait lieu , et qu'elle se passa pour la dernière fois, le 25 janvier 1799 , sous le règne du roi Frédéric-Guillaume m.

i( La justice de Travers pouvait instruire la procédure criminelle et même prononcer la peine de mort, mais elle ne pouvait la faire exécuter. Quand la justice de Travers avait prononcé la peine capitale, le condamné à mort, la corde au col et sa procédure à la main, était amené par les

livrées au chàtelard de Môtiers pour demander l'exécution de la sentence. La justice de Travers suivait le condamné. De son côté, la justice du Val-de-Travers se réunissait au château de Môtiers, et là elle attendait le cortège. Le condamné à mort, arrivé devant le chàtelard, trouvait la porte fermée ; il frappait lui-même du marteau pour demander l'entrée; ce n'était qu'à la troisième interpellation (*) qu'elle s'ouvrait; enfin, le condamné était introduit et livré au nom du seigneur de Travers à la justice de la châtellenie qui siégeait dans la cour du chàtelard. Là on relisait la procédure pour la forme, la justice du Val-de- Travers confirmait la sentence, et l'exécution se faisait à une lieue de distance du château de Môtiers. En 1827, la seigneurie de Travers fut réunie à la directe en totalité; sa juridiction a passé à celle du Val-de-Travers, et ces formes féodales, qui seraient bientôt tombées d'elles-mêmes, purent être abolies. Le château de Môtiers, qui a maintenant plus de six siècles, est encore entouré de tours et de hautes murailles, seuls monuments de son ancienne grandeur. Les prisons furent transférées au bourg en 1826. Le gouvernement

(*) En France, nous dirions : au troisième coup, ce qui serait plus simple et d'une meilleure langue.

a vendu depuis le château à un particulier ('). » A Topposite de la cascade et du château , de l'autre côté du val et de TAreuse, on voit, tapi au pied des montagnes à pâturages, le hameau de Bûveresse, annexe de la paroisse de Môtiers, au nom aussi expressif que celui de Vacheresse, appartenant à une localité des Alpes de Savoie.

« Les habitants de Boveresse se font remarquer par une grande simplicité de mœurs et un caractère particulier qui les distingue et les isole à quelques égards des autres habitants du vallon. Voltaire, dans une de ses facéties, donne, sans peut-être y penser, Tétymologie du nom de Boveresse, à hovibus; c'est encore le village le plus agricole du Val-de-Travers.

a On lit sur la façade de la chapelle de l'endroit cette inscription de Duret de Morsan :

La vérité vous luit :

Ce temple en est l'école ; Enfants, Dieu vous instruit; Vieillards, il vous console (**).

Ne voulant pas accaparer toute la journée de

{*) Les Châteaux neuchâtelois anciens et modernes, par M . D. G. Huguenin, conseiller d'Etat et maire de la Brévine. In-8*i. ■'; Descrjp, topog,

M. M... St..., je bornai à Métiers mon excursion dans le val. Je regrette maintenant de n'avoir pas vu Fleurier (autrefois Fleury)^ très-riche village de huit cents habitants, tous industriels; les sources bondissantes de l'Areuse, où Rousseau allait chercher la fraîcheur au gros de l'été; le col perdu des Buttes et son antre de fées; Saint- Sulpice, la Combe de la Vuivre, théâtre d'une légende allégorique que j'ai relatée ailleurs, et qui a pour héros Sulpy Raymond; enfin, le défilé que gardait la tour Bayard, et où une poignée de montagnards déterminés arrêtèrent et repoussèrent l'avant-garde de Charles le Téméraire, marchant sur Grandson; enfin, les Verrières, qui appartiennent par moitié à la France et à la Suisse.

Un auteur vaudois plein de savoir historique, M. Louis Vulliemin, décrit ainsi en quelques lignes le Val-de-Travers, dont nous venons de parcourir les trois quarts :

«... Riante prairie entre deux parois de rochers qui tantôt s'éloignent et laissent entrevoir la vallée, tantôt se resserrent, et de si près, qu'elles semblent au moment de se réunir et de fermer lt> bassin. De prairie en prairie, et de rocher en rocher, l'Areuse coule ses eaux bruyantes; elle franchit l'étroit passage de la Glusette, arrive au

vignoble non loin de Rochefort et du pied du Chaumont, passe sous les murs de Boudry, qu'elle mine insensiblement, et va au lac une demi-lieue plus loin. «

Le lendemain j'étais de retour à Neuchâtel, grâce à la berline qui fait le service de cette ville à Pontarlier, par le Val -de-Travers, et j'étais convié par mon cher ami Louis Ba....t à une promenade sur le Cygne ^ joli et svelte bateau à vapeur qu'on lançait pour la première fois ce jour-là. Je me trouvai au milieu d'une réunion d'actionnaires , d'invités et de curieux , dont pas un, à l'exception de B....t, ne m'était connu. Tous me parurent très-sâtisfaits de l'épreuve. Le Cygne, qui renferme des salons coquettement décorés, et dont la coque est blanc et or, nous mena rapidement en vue de Cudrefm, villette du littoral vaudois, vis-à-vis de Neuchâtel, puis dans les eaux de Saint-Alban , paroisse fribourgeoise au pied des falaises de sable. Nous revînmes à notre point de départ en rasant Cortaillod et Collombier. La détonation pacifique d'un petit canon annonçait notre passage et attirait sur le bord du lac les rares oisifs des laborieux villages de la côte. *

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