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LE LAC DE SIENNE

— Monsieur, me dit le marchand, avec un clignement d'yeux plein de malice, elle en tient pour vous..., ça se voit.

— Laissez-moi donc tranquille, mauvais plaisant que vous êtes!

— Ze m'y connais... Allons, du couraze! Une zolie fille, vraiment... Ze voudrais bien être à votre place.

— Finissons cette facétie.

r~ Comme elle vous regarde,.., hein? — Ah!

Monsieur, profitez de roccasion..., elle est bien belle !

— L'occasion ou la fille?

— L'une et l'autre.

— Vous dites qu'elle me regarde.,., le beau miracle!... elle est assise en face de moi.

— Monsieur ne serait-il pas Français?

— Voilà que vous me prenez par l'amour-propre... Votre accent m'annonce que vous n'êtes point de ce pays.

— Ze souis Piémontais, et z'habite au bord du lac d'Orta. Chaque année ze viens en Souisse pour vendre ma bimbeloterie, et demain ze me trouverai (ainsi que cette sarmante Tyrola) à la foire de..., dans le canton de Soleure... Ah ! Monsieur, si vous êtes un vrai Français de France, prouvez-le.

— Vous en parlez à votre aise , signore. Je ne sais pas un traître mot d'allemand, ce dont j'enrage! — et elle n'entend pas une syllabe de français.

— Le I égard n'a qu'un langage.

— Voilà qui me paraît fort pour un marchand de bimbeloterie î

— Monsieur, il me flatte. ♦

— Le parler des prunelles dit beaucoup de choses, sans doute, mais je préférerais, en cette

occurrence, un idiome plus précis. Le temps et les chevaux marchent vite. Dans quelques instants nous serons à Gléresse, où je descends

Alors, bonjour

— Laissez-moi faire. Ze parle l'allemand aussi bien que l'italien et le français. — Elle aura vos demandes, et vous ses réponses.

— Quel précieux compagnon de voyage vous êtes!

Ce dialogue avait lieu dans l'omnibus qui va de Neuchâtel à Bienne, et que je venais de prendre, dans la matinée du 11 juillet, comme avaient fait quelques voyageurs inconnus , parmi lesquels figuraient mon très-serviable interlocuteur, vieux petit homme madré, dont je n'ai rien à dire , et une gentilleTyrolienne de vingt à vingt-deux ans, vêtue comme tout le monde, mais coiffée du trèspittoresque chapeau national de feutre en pain de sucre , qui rappelle assez le couvre-chef conique des bandits calabrais. Les bords en sont assez larges, se rabattent en rond concave autour de la tête, et ont pour ornement un gland de jais et du clinquant.

C'était une jeune fille délicate, fine, un peu mièvre, pourvue d'un profil agréable et régulier, animé par des yeux bleu-porcelaine, limpides et

spirituels, et couronné de bandeaux de cheveux châtain foncé.

Placé en face d'elle, je l'avais regardée d'ahord machinalement , puis avec une certaine complaisance, et il n'en fallait pas davantage pour m'attirer ses bonnes grâces. Une femme qui s'aperçoit qu'elle est l'objet de l'attention persévérante , obstinée , d'un homme, lui donne volontiers la réplique du regard, par un sentiment fort propice aux entreprises galantes, et que j'appellerai la reconnaissance de la vanité. Je ne songeais guère, — j'en atteste le ciel ! — à tirer parti de la circonstance et à intercaler dans mon voyage, — le hasard aidant, — un épisode du genre sentimental, quand le très-clairvoyant Piémontais, inspiré sans doute par le diable, entama la petite conversation qu'on vient de lire, et me fit, par manifeste bonté d'âme , et avec une adorable candeur , les honnêtes ouvertures qu'on connaît.

Dans une contrée aussi merveilleusement romanesque, en présence des montagnes et des lacs, sous un air pur et tonique le cœur s'épanouit, l'imagination se monte, la tête s'exalte , on se sent meilleur, on est porté, plus qu'en tout autre pays, à l'amour, à l'enthousiasme, à l'illusion, aux nobles pensers, et ce Saint-Preux, cette Julie, cette

Delphine, qui nous paraissent, à nous, habitants de Paris, si faux , si exagérés , si en dehors de la nature affectionnelle de l'humanité, deviennent là-bas, — ou plutôt là-haut, — des types vrais que Ton ne désespère pas de rencontrer dans quelque vallée des Alpes, au bord de quelque torrent grondeur, sur la lisière d'une de ces forêts de mélèzes, si pressées que jamais le moindre rayon de soleil n'y pénétra.

La Tyrolienne , qui n'entendait goutte à nos propos, devinant, à l'aide de son subtil instinct de femme, qu'il s'agissait d'elle, souriait à demi et répondait, sans trop de timidité, à ce que lui disait en allemand le futé Piémontais.

Profitait-il de l'aventure , parlait-il pour son propre compte ou bien en ma faveur?... Je ne le saurai jamais, mais il me parut que ses discours ne m'ôtaient rien de la bienveillance de la demoiselle.

Cependantle voyage avançait, mais il n'en était pas de même de mes affaires. Déjà nous avions passé Saint-Biaise, et nous étions dans la petite vallée de la Thielle (die Zihl), rivière qui joint les deux lacs. Là nous trouvâmes, après Cornaux, Cressier et Landeron, — village entièrement catholique par exception, — l'extrémité du canton de Neuchâtel et du pays français, et le commen-

cernent du canton de Berne à la Neuveville, ou Bonneville (^Neuenstadf)^ sur la rive du joli petit lac bleu de Bienne, au pied des ruines du château de Schlossberg , ancienne résidence épiscopale, fondée par Gerhart de Wippingen, évêque de Baie.

Nous relayâmes là, ce qui me permit d'offrir à la Tyrolienne quelques rafraîchissements , dont je lui fis les honneurs avec une pantomime certainement fort grotesque. On ne parlait que l'allemand autour de nous, et je maudissais de bon cœur cette affreuse langue, qui écorche le gosier.

Nous remontâmes en voiture et atteignîmes, entre la pente des vignobles du Jura et le lac, Gleresse (JLigertz)^ qui fait face à l'île ovale de Saint-Pierre, où je voulais me rendre, et se présente aux regards sous l'aspect d'une colline richement boisée et à pic de plusieurs côtés.

Je devais m'arrôter là... Mais comment m'y résoudre?... Le conducteur, gros Allemand à face vermillonnée, vint m'ouvrir la portière.

— Toute réflexion faite, dis-je, j'irai voir Bienne, but de votre course.

Le conducteur sourit et referma la portière.

— Quand repassez -vous par ici pour retoflrner àNeuchâtel?

— Dans l'après-midi.

— Vous me ramènerez.

— Afec plaissir, Mossieu... En route!

— Vous prenez le meilleur parti, me dit le mar* chand.

— Vous trouvez?

— Sans ça vous ne seriez pas allé à Bienne...

— Bon !... une ville où il n'y a rien qui m'intéresse.

— Il faut venir avec nous jusqu'à Soleure.

— Pourquoi pas jusqu'à Zurich... et ainsi de suite... jusqu'au fond de la Suisse?

— De si jolis yeux!

— Allez à tous les diables!

Le satané trucheman se faisait des gorges chaudes et se frottait les mains.

Après Douane (Tioami) , où il y a, dit Ebel, une cascade qui imite le bruit du tonnerre, Wingress, Jugie (Gaicht) et Tuschertz, riches endroits, nous fûmes déposés sur le pavé de Bienne (Biel)^ — ville proprette, séparée du lac par une belle et vaste promenade, — à la porte d'un hôtel à tourelles, qui s'intitule : Gasthof zum lura (hôtel du Jura).

Nous dînâmes convenablement, après quoi nous fîmes un tour dans l'endroit où l'on trouve, comme partout en Suisse, d'abondantes et claires

fontaines fluantes et de vieilles tours d'églises, d'horloges et de châteaux.

Ici le roman tourne court, et le dénoûment avorte d'une pitoyable façon. Gomme je ne pouvais ni ne voulais changer mon itinéraire, je pris congé de mes compagnons d'un jour. La Tyrola refusa de me suivre à Tile Saint-Pierre, sous prétexte « que sa société ne me serait d'aucun agrément, puisqu'il n'y avait pas possibilité de s'entendre.» Raison plausible àlaquelleje ne trouvai rien à répliquer. Ce fut sous les marronniers que la séparation eut lieu, et que je serrai pour la première et la dernière fois la main de Rosa, la simple marchande foraine ; une bonne et spirituelle enfant, — si j'en crois l'apparence, — une âme simple et honnête, une de ces âmes germaniques, créées pour l'amour tendrement rêveur et les romanesques sentiments.

Une heure après, j'étais de retour à Gléresse.

C'est toi... c'est donc toi, Saint-Pierre, île heureuse, Colline aux grands bois surgissant des eaux ! Voilà tes rochers, tes prés, tes roseaux , Tes réduits aimés, ta terrasse herbeuse, Tes sentiers, ta grève et tes golfes frais... Oh ! c'est bien ainsi que je te rêvais !

Je vois Cerlier, Nidau, Gléresse Et leur gracieux horizon; Je vais loger dans la maison D'où tu sortis plein de tristesse, Quand il fallut, ô grand martyr !

De nouveau céder et partir, Quitter ta prison volontaire, Trop tôt pour toujours dire adieu A ce riant morceau de terre Où ton cœur vivait de si peu...

Le pêcheur dans son cornet rauquc

Souffle, immobile sur l'eau glauque;

Le merle répond au pivert

Sous les chênes de l'îlot vert;

Au large plane la mouette

A l'élégante silhouette;

Et là-bas le clocher d'Erlach

Exhale, à l'autre bord du lac,

Sa mélodie au mode étrange.

Au joyeux temps de la vendange,

Quand se repose le pressoir.

On vient ici danser le soir

Des jours de fête, des dimanches.

Et vos gorgerettes si blanches,

Biennoises, tiennent en respect

Le galant trop peu circonspect.

Au chant de quelques airs antiques

Et des fanfares helvétiques,

On s'ébat du soir au malin

Sur la mousse où fleurit le thym.

DK i. J. ROUSSEAU. 161

0 Saint-Pierre, île ravissante

A la ceinture bleuissante!

Tu pouvais te passer du nom

A qui tu dois ton grand renom.

Alors, à peine visitée,

Retraite inconnue, abritée,

Bonne à l'art ainsi qu'à ramour,

Mystérieux et vert séjour,

Sur ta croupe j'eusse aimé vivre

Hospitalier à tout bon livre,

Et poétique Robinson,

Péchant la rime et le poisson,

J'eusse ouvert ma petite rade

A tout franc et bon camarade,

Mais non point aux astucieux,

Aux faux amis, aux curieux,

A la science, à la malice,

A l'ignorance, à l'injustice...

Loin d'ici, bigots, mécréants,

Valets, esclaves et tyrans !

Contre eux tous braquant ma bombarde,

J'eusse fait chez moi bonne garde.

Et j'eusse, seigneur sans vassaux ,

Guidé seul mes petits vaisseaux;

Mêlé tout l'appareil rustique

Au luxe du lieu romantique.

Écouté, de mon vieux couvent,

Le pétrel et l'engoulevent;

Regardé nager mon beau cygne •

Et pris des strophes h la ligne ;

Dans un agreste et doux loisir,

J'durais placé tou^ ido» pldj$ir,

Usé mes jours en rêveries,

En songes creux, en flâneries...

Mais bientôt, — mes vœux satisfaits, Ennuyé de tous les bienfaits D*une existence séquestrée, Trop à l'étroit dans ma contrée, Peut-être qu'au milieu du lac La rue et le ruisseau du Bac Se fussent montrés dans mes rêves Bien plus attrayants que ces grèves, Et le lac à jamais quitté Sans doute eût été regretté...

— Ainsi va l'humaine inconstance :

Notre cœur est fait d'impuissance; Rien, rien ne saurait l'assouvir, Ni pour un long temps l'asservir.

C'est toi... c'est donc toi, Saint-Pierre, île heureuse. Colline aux grands bois surgissant des eaux ! Voilà tes rochers, tes prés, tes roseaux, Tes réduits aimés, ta terrasse herbeuse, Tes sentiers, ta grève et tes golfes frais... Oh ! c'est bien ainsi que je te rêvais !

J'ai sauté dans un batelet, une femme s'est mise à ramer avec vigueur et m'a fait faire la traversée en moins de dix minutes.

Nous abordons, et Taspect de cette délicieuse solitude, fermée par un lac, de ce site magique, me jettent dans un ravissement que je n'essayerai pas même d'indiquer, et me donnent le secret de ces pages si senties, si inspirées, si parfumées de naturalisme et de tendre songerie de la cinquième Méditation du promeneur solitaire. — Lecture douce et navrante tout à la fois, où le regret et le ressouvenir sont exprimés avec un accent qui charme et qui émeut.

Je congédie ma batelière en lui disant que je compte séjourner dans rîle, et je gravis, avec une sorte de recueillement que je puis qualifier de religieux, d'extatique, une allée large, douce et bien ombragée, qui monte à travers la forêt, et que bien des pas profanes ont dû fouler depuis l'année 1765.

Je n'ai pour tout bagage qu'un bâton, un léger paquet contenant une chemise, — pardon, milady, de ce détail qui vous fait rougir, — un album barbouillé de notes et l'édition des Confessions publiée par Charpentier, et enrichie de l'excellente préface de George Sand. Je m'arrête pour savourer goutte à goutte mes sensations, je m'accroupis sur la mousse, dans le fourré où garrulent les merles, je rêve à la destinée étrange de ce Rousseau, philosophe, musicien, botaniste,

homme indépendant par caractère, par tempérament, par éducation, esclave par nécessité, par fatalité ; tantôt se plongeant dans le sein protec» teur de la nature, qu'il comprenait, qu'il sentait si admirablement, tantôt vivant au milieu du monde frivole des grandi- seigneurs français ; persécuté, — par lui-même surtout, -- injuste, maladif, ombrageux et ne sachant où trouver un asile où il n'entende plus parler des holbachiens, des docteurs genevois et de l'archevêque de Paris.

Après avoir rêvassé longuement à cette vie si inquiète, si tourmentée, je relus la fin de la préface de George Sand :

« Jean-Jacques... au lieu de placer votre idéal devant vous, vous vous retournâtes douloureusement pour le trouver dans le passé, à l'aurore de la vie humaine , au fond de cette forêt primitive que vous alliez cherchant toujours, à l'île Saint- Pierre comme aux Charmettes, à l'ermitage de Montmorency comme à la ferme de Wooton, et qui vous fuyait toujours, parce que votre royaume n'était pas de ce monde, mais bien du monde que vous aviez aperçu en avant du siècle ; non au ber* ceau, mais à l'âge viril de l'humanité. «

L'avenue que je suivais me conduisit dans une large futaie de hauts et vieux chêpes abritant une

esplanade en pelouse mêlée de mousse, au point culminant de la colline allongée, formant Taréte et la charpente de cette île, d'une demi-lieue de tour; un endroit à souhait, paisible, bocager, silencieux, complètement abrité, et où je trouvai le joli pavillon octogone qui ne s'ouvre qu'au temps des vendanges, alors que la jeunesse, venue de tous les points du littoral du lac de Bienne, danse et s'ébat aux accords d'une de ces excellentes musiques de cuivre, si communes dans les vingtdeux cantons.

C'est là qu'on voit alors « les Neuchâteloises, aux traits fins et délicats ; les Biennoises, vives et mignonnes; les Bernoises, à la taille haute et svelte, au teint éblouissant de faîcheur ('). »

Cette superbe esplanade gazonnée forme , en se prolongeant, la terrasse dont parle Rousseau, et il me semblait que j'allais voir apparaître soudain, à l'extrémité du vert corridor de quelque sentier, un vieillard amaigri, vêtu à l'arménienne, absorbé dans la contemplation aimée de quelque plante sauvage.

De ce lieu, un chemin en pente assez rapide,

*) vile Saint-Pierre 1 ou Vile de Rousseau, dans le lac de Bienne (notice in-i» avec lithographies) , sans date ni nom d'auteur.

qui se dirige au midi, entre deux haies vives, clôtures des vergers inclinés, me mena à la maison du receveur, — la seule qui existe dans l'île, — une vraie maison agreste et de plus spacieuse, commode, bien distribuée, et parfaitement abritée du nord, au pied des prés et des vignes, et dont les granges et les communs ouvrent sur des champs herbeux, parsemés d'arbres, aboutissant au lac, et où on laisse paître quelques vaches. La cour carrée, au sol ferme et uni, est bornée de trois côtés par des bâtiments. Le quatrième côté n'a pour limite que le talus des vergers. Un gros merisier, planté tout au milieu de ce préau, et étendant ses branches en parasol , l'ombrage en entier. Là, sont disposés des tables et des bancs à dossier pour les buveurs qui, si la pluie les surprend, peuvent se réfugier sous une galerie de bois à deux étages, formant façade au fond. Tout cela a une physionomie agréable, qui indique à la fois l'auberge, la maison rurale et l'ancien couvent. Deux chiens efflanqués, à long poil noir, aboyèrent à mon approche, mais comme pour la saluer, et de gentilles hirondelles, dont je voyais les nids appendus à portée de ma main , aux poutrelles de la galerie et dans les branches de l'arbre, vinrent tourner autour de moi avec de petits cris plaintifs, inquiets et menaçants , qui semblaient me dire ;

€ Ne touche pas à notre cher trésor. » Je n'avais garde. M'étant assis à une table, je fus abordé bientôt par une jeune fille blonde et rose, — la sommelière du logis et la belle-sœur du receveur, je l'appris plus tard, — qui vint me demander, en allemand , ce que je désirais. Voyant qu'elle n'était pas comprise, elle me parla en français vaudois, et je pus me faire servir de la limonade gazeuse, après quoi je me hâtai de demander à voirla chambre de Rousseau. Nous montâmes un escalier de pierre, qui conduit dans un large et long corridor, au premier étage. A gauche, sont les portes de plusieurs chambres destinées aux étrangers et à l'administrateur de l'hôpital de Berne, qui vient présider aux vendanges ; à droite, le chétif logement qu'occupait Jean-Jacques. Nous nous arrêtâmes devant la porte, où est placardée une mauvaise lithographie, représentant une tête coiffée d'un bonnet fourré, et je fus introduit dans l'antichambre, pavée en carreaux de brique, et dont les murs sont blanchis à la chaux. C'était là que Rousseau avait déposé ses caisses et ses malles non déballées. La seconde pièce, carrée, n'a absolument rien de remarquable, et rappelle assez les logements des paysans. L'ameublement, peu somptueux, se compose d'un poêle de faïence, de la couchette rustique du philosophe, de quel-

ques chaises , d'un petit bureau , avec le registre obligé , où on lit toutes sortes de noms emparaphés et de réflexions saugrenues et niaises. Il y a là aussi une vitrine contenant la notice et les lithographies, qu'on vend fort cher aux étrangers. Les fenêtres ont vue sur le potager et les prés de la rive. Les murs sont barbouillés d'inscriptions en plusieurs langues.

J'ai acheté avec empressement la notice citée plus haut, et qui se compose de cinquante-cinq pages, en vieille impression. En voici un fragment, donnant l'histoire de l'antique maison conventuelle de l'île :

« Cet édifice étoit autrefois un couvent dédié aux apôtres saint Pierre et saint Paul , et habité par des religieux de l'ordre de Clugny, en Bourgogne. Ce monastère, selon d'anciens documents, existoit auparavant à Belmont, village situé à une petite lieue de Nidau, sur la route de Berne, et fut transféré ici dans le xiiP siècle. Ce qui est certain, c'est que ce couvent est un des plus anciens de la Suisse; car, dès l'année 957, le roi Conrard de Bourgogne l'annexa au prieuré de Môtiers- Grandval. L'an 1107, l'île, appelée alors l'île des Comtes, fut donnée aux moines de Clugny par le comte Guillaume de Bourgogne. Le couvent qu'elle renfermoit possédoit alors des revenus

considérables dans ce qu'on appeloit Inselgau, ou district de Vile , qui comprenoit tout le pays situé entre le lac de Bienne et les villes de Morat et d'Arberg. Ce prieuré essuya une réforme en 1488; ses biens furent réunis à ceux de Tabbaye de Cerlier ou de Saint-Jean, sous la condition que cette abbaye auroit soin d'y faire célébrer le service divin. L'Etat de Berne racheta l'île en 1500, et l'annexa au chapitre des chanoines de Berne , auxquels elle demeura jusqu'à la réformation. Elle fut ensuite donnée, en 1533, à l'hôpital de Berne, en dédommagement des biens qui avoient été légués à cette maison du temps du catholicisme, et qui avoient été rendus aux descendants des fondateurs.

« Un prieur et quelques religieux habitoient donc ce séjour, paré de toutes les beautés de la nature, et, autant qu'on peut l'inférer de la richesse de leurs revenus et de l'enceinte spacieuse de leur cave, située tout auprès de leur étroite chapelle, ils y jouissoient largement des biens de ce monde, en attendant ceux de l'autre. Cependant, malgré leur séparation du reste des humains, et malgré toutes les douceurs de leur retraite , ces turbulents anachorètes prenoiJnt quelquefois une part trop active aux affaires du continent dont ils étoient séparés. Des présomp-

tions assez fortes les ont fait accuser , ainsi qu€ tout leur ordre, d'avoir trempé dans l'attentai commis sur leur prince, Guillaume III, comte d( Bourgogne, assassiné à Payerne, l'an 1125. Le^ moines de Clugny, dont ce prince avoit eneouri la haine en s'emparant de quelques-unes de leur possessions, firent courir le bruit que le diable sous la forme d'un cheval noir, l'avoit emportt pendant qu'il étoit à la chasse. On leur imputj avec plus de fondement encore le meurtre de soi fils Guillaume IV, surnommé l'Enfant, à cause d» sa jeunesse. Ce jeune prince s'étant rendu i Payerne l'année suivante, pour y faire justice de assassins de son père, fut poignardé dans l'églis» de cette ville , au pied de l'autel où il faisoit si prière, et une partie de sa suite eut le même sort Les tombeaux de ce prince et de plusieurs de se chevaliers, entre autres de deux seigneurs d Glane ('), existoient encore, il y a quelques an

(*) On lit l'épitaphe suivante sur le tombeau d'un Guillaume d Glane qui est enterré dans l'église d'Hauterive, près de Fribourg en Suisse :

ANNO MCXm. III Idus febr.

Obiit Gulielmus de Glana, Fundator,

Sepultus in prœsenti tumulo.

Cujus Pater Petrus et Philippus de Glana, fratres,

ANNO MCXXYL

DE J. i. ROUSSEAU. 471

tiees, dans l'ancienne chapelle de Tîle de Saint- Pierre. Aujourd'hui , des futailles pleines de vin en occupent la place , et la pierre qui renfermoit autrefois les cendres d'un prince de Bourgogne, est reléguée dans un coin de la cour, où elle sert de lavoir aux servantes de la maison.

« Autrefois, et surtout dans le xv« siècle et au commencement du xvr, cette île étoit le rendezvous favori du diable et des sorcières. Ils y venoient célébrer leurs orgies dans les nuits les plus sombres et les plus orageuses , et choisissoient pour leurs assemblées nocturnes une place qui se distingue encore par une invincible stérilité. Cette aridité du sol s'explique, du reste, assez bien par la situation de cette place , qui , formant la pointe supérieure de Tîle, est exposée en plein aux vents d'ouest et aux tempêtes. — D'après les renseignements qu'on trouve à ce sujet dans un assez grand nombre de procédures criminelles qui existent dans les archives du château de Nidau, le diable présidoit à ces baccha-

Cum Gulielmo, Comité Viennensi et Salicensi, Cum multis aliis Nobilibus,

Injuste ab injustis, «

In occasione gladii apud Paterniacum mortai sunt, et in Prioratu Cluniacensi In Insula lacus sito, sepulti.

nales sous la figure d'un homme bien mis , mais toujours en habit verd (sic) et en bottes; il servait à ses convives, qu'il choisissoit de préférence parmi les jeunes paysannes, des viandes noires et des mets échauffants, et après le repas il les invitoit à danser, en jouant lui-même du violon. — Il est hors de doute que ces fêtes infernales ont eu lieu ; il est facile d'en pénétrer le but , assez clairement révélé par les désordres qui en résultoient parmi les pauvres et simples villageoises, dont la plupart ont expié si cruellement dans les tlammes leur égarement , ou plutôt le crime de leurs séducteurs; mais il n'est pas aussi facile de deviner qui faisoit dans ces orgies le personnage du diable. Au grand jour, où toutes les actions des hommes seront mises à découvert, où les masques tomberont de tous les visages, seroit-il impossible que sous celui du prince des ténèbres, on ne découvrît les traits d'un soi-disant serviteur de Dieu?

« Ici, comme dans les tombeaux des chevaliers bourguignons , les scènes du présent contrastent d'une manière piquante avec les souvenirs du passé. Tout près de la place maudite où Lucifer tenoit ses assemblées nocturnes au bruit des vents et des orages, un élégant pavillon environné de chênes touffus réunit dans les beaux jours

DE f, J. POUSSEAU. 173

d'été une jeunesse brillante et nombreuse qui s y rend en foule des rives voisines et y forme sou-^ vent de$ bals champêtres. «

Je passai trois jours dans cette île ravissante, où j'étais presque aussi seul — intellectuellement — que le matelot écossais abandonné dans l'île de Juan-Fernandez. A neuf ou dix heures je déjeunais en plein air sur la table de bois de la cour, au gazouillement heureux des hirondelles, toujours alertes, toujours affairées, lesquelles, familiarisées avec moi , et n'ayant nulle crainte des gens de la maison, ni des chiens, paraissaient exaspérées chaque fois qu'un malheureux petit chat noir s'aventurait dans la cour.

A sa vue, grandes criailleries, grand vacarme, et elles le pourchassaient de la belle manière en fondant sur lui, ainsi qu'aurait pu faire un oiseau de proie, et comme dans le dessein de lui crever les yeux; mais elles s'en tenaient à cette démonstration hostile, et remontaient à leur nid aussi vite qu'elles en étaient descendues, en décrivant une courbe gracieuse. Quand au chat, il paraissait assez intimidé de cet étrange accueil, et se hâ'tait de quitter la place. Ceci témoigne évidemment de l'instinct par lequel l'hirondelle est avertie que la

race féline figure au nombre de ses ennemis les plus redoutables.

J'allais ensuite errer dans Tîle au gré de ma fantaisie. Je faisais le tour de la digue qui la protège et en dessine le pourtour, ou bien encore je furetais les réduits, et je passais des heures entières sur les bancs du bord, à l'ombre des saules, ou je traversais le bois de chênes et de châtaigniers, examinant les cultures de pavots blancs, et, finalement, au coup de midi, je gagnais l'esplanade du pavillon avec le volume des Confessions ou le petit livre des Lettres neuchâteloises de M^^ de Charrière, qui se trouvait au fond de ma poche, et que j'ai oublié de mentionner à l'article de mon bagage portatif. — C'est dans l'île que j'ai fait connaissance avec cette jolie et légère composition.

Arrivé à la chênaie, je m'étendais, je me vautrais de tout mon long sur la mousse, et là je faisais des châteaux en Suisse, — non à la manière de M'"'^ de Montolieu, — ou sommeillais délicieusement au chant du bouvreuil, au petit frémissement saccadé et perpétuel de la crécelle des insectes.

Ces heures d'aimable fainéantise sont assurément celles dont la dépense me cause le moins de regret.

Au coucher du soleil, je prenais un peignoir avec la clef d'une logette de bois construite sur le bord méridional, et je courais me donner les délices du bain froid dans une anse tout entourée d'une forêt de roseaux de la plus belle venue.

Ma journée se terminait par le souper — du poisson frais , quelques légumes , des merises très-sucrées et du bon vin de l'île; — puis je causais un moment de choses indifférentes avec le receveur, — un grand Bernois sec et très-vif; — puis je gagnais ma chambrette, qui faisait face à celle de Rousseau.

Pendant ce court séjour si bien rempli par la promenade et la contemplation, je n'eus qu'un regret, celui d'être privé du spectacle des danses au bois, qui n'ont lieu qu'en automne.

Je ne manquai pas d'aller à Tîlot des lapins, dont le gravier, le sable et les joncs rendent l'abord difficile. J 'étais en compagnie d'un brave garçon qui devait appartenir à la classe intéressante des clercs de notaire en vacance, et qui ramait mieux qu'un canotier de Bercy. Nous ne vîmes pas trace de lapins, mais nous fîmes partir quelques canards sauvages qui se seraient fort bien passés de notre visite.

Le tertre de l'îlot n'a pas dû changer beaucoup depuis Rousseau; il est toujours escarpé et cou-

vert de plantes aromatiques. Etendu mollement sur le serpolet, au baisser du jour, je pus explorer du regard, à loisir, tout le paysage du littoral, pendant que mon Suisse n'avait souci que du vin dont nous nous étions munis pour réparer nos forces endommagées par le travail de la manœuvre.

Au retour, nous nous fourvoyâmes dans les roseaux et eûmes grand'peine à nous en tirer.

Otez les eaux à la terre, La terre sera sans yeux, Et jamais sa face austère Pleine d'ombre et de mystère Ne réfléchira les cieux .

C'est surtout pendant un tour en Suisse, dans ce pays si mouillé, qu'on goûte ces charmants vers de M. Victor de Laprade , lesquels ont l'air d'y avoir été faits.

Ce fut en 1765 que J. J. Rousseau vit pour la première fois l'île de la Motte. Il écrivait de là, le 4 juillet, à du Peyrou, et, le 20, à d'ivernois. Ou trouve, dans cette dernière lettre, l'éloge de M. de Graffenried, bailli de Nidau, qui était venu rendre visite è nUustre pèlerin. Jean-Jacques ne se dou-

tait guère alors que ce même personnage serait chargé, peu de temps après, de l'expulser de l'île.

En fait de littérateurs français de notre époque, je ne sais que M. le comte Eugène de Montlaur, — un esprit aimable et distingué , — qui ait fait un voyage à l'île Saint-Pierre. Les souvenirs en sont consignés dans les Essais littéraires (portraits, paysages et impressions), d'où j'extrais la page que voici :

c( ... Le pavillon que nous avions laissé désert, nous le retrouvâmes entouré par une foule bruyante; on dansait, à l'intérieur et à l'extérieur; c'était un spectacle animé et charmant ; nous nous arrêtâmes pour le contempler.

— Rousseau, dit l'un de nous, a dû souvent, j'imagine, se placer ici et se réjouir de ces danses du dimanche.

— Oh ! sans doute, reprit la jeune fille qui nous suivait par derrière; c'était là, assurait-il, ce qu'il regrettait surtout de notre île, lorsque mon grand-père l'emmena.

— Votre grand-père était alors à l'île Saint- Pierre?

— Il était batelier; le lendemain du jour où on reçut la lettre de MM. de Berne, il conduisit M. Rousseau à Gléresse , que vous voyez devant vous sur la rive du lac. Ma grand'mère était bien

petite, et elle s'était blottie dans un coin de la barque. M. Rousseau la prit doucement dans ses bras et l'assit sur ses gi noux ; quand on aborda à Gléresse, il la déposa à terre en lui disant que Dieu écoutait les prières des enfants, et qu'il lui demandait de prier pour lui.

Ma grand'mère croit qu'il pleurait.

— Bonjour, Jeanne, nous t'attendions , dit un beau garçon en prenant la jeune fille par la main.

— Et votre grand-père, Jeanne, vit-il encore? demandai-je.

— Mon grand-père est mort l'automne dernier, répondit-elle.

Le jeune homme l'emmena, et ils disparurent dans la foule des danseurs.

Nos bateliers dormaient, nous les réveillâmes.

Bienne était encore assez loin ; il nous fallait compter deux bonnes heures avant de pouvoir y débarquer. Des nuages roses couraient sur le ciel, de folles brises agitaient le lac, et l'ombre descendait des montagnes du Jura. »

La notice qu'on vend dans l'île, donne sur le brusque départ de Rousseau , sur ce « moment affreux, » comme il dit dans les Confessions, ces détails peu connus racontés par des témoins oculaires :

u Le soir, avant son départ, lorsqu'il se fut débarrassé des visites et des compliments de condoléance qui lui arrivoient de toutes parts, il voulut aller revoir encore une fois tous les lieux qu'il avoit aimés, et leur dire un dernier adieu. Le souper étoit servi depuis longtemps, et ses hôtes réunis l'attendoient dans un triste silence, lorsqu'il revint de sa promenade solitaire, les yeux encore rouges de larmes. Le repas fut court et la gaieté loin d'y présider. Des soupirs et même des sanglots mal étouffés interrompoient le peu de mots qu'on s'efforçoit de s'adresser réciproquement. Bientôt on se leva de table; alors Rousseau se fit apporter son luth (*) et chanta d'une voix altérée des couplets qu'il avoit faits probablement le jour même pour exprimer à ses hôtes, au moment de s'en séparer, sa reconnoissance et ses regrets. La sœur de la receveuse, présente à cette scène d'attendrissement mutuel, avait retenu quelques-uns de ces couplets et le sens des autres; on a tâché, d'après ses indications, de restituer le texte de la romance entière,

(* j Est-il bien certain que Rousseau ait joué du luth ? — Je suis assez porté à croire que le narrateur anonyme s'est permis cette invention d'un goût surancé pour poétiser davantage son récit.

Â. DE B

et la voici telle à peu près qu'elle pouvait être dans Toriginal :

Chers amis, le sort m'entraîne...

Demain, mon coeur déchiré, De regrets amers navré, Va rompre sa douce chaîne, Et se livrer, sans appui, Aux traits que dardent sur lui La calomnie et la haine.

Adieu, retraite chérie, Où, des méchants oublié, Sous les yeux de l'amitié»

Je laissois couler ma vie , Où dans ton sein maternel, Nature, fille du ciel , J'avois trouvé ma patrie !

Adieu, paisible rivage.

Où le sort, plus indulgent.

Déposa pour un moment Les débris de mon naufrage; Lieux charmants dont la douceur Ranimoit mon faible cœur Fatigué d'un long orage î

Adieu, source pure et claire, Qui souvent, près de tes eaux, Me vit chercher le repos,

DE J. J. ROUSSEAl. 181

La fraîcheur et le mystère ; Quand, loiu des feux du Midi, Je foulois le sol fleuri De ta rive hospitalière.

Toi, qu'un vent léger balance, Adieu, lac au sein d'argent, Où, sous un ciel caressant, J'errois avec indolence, Goûtant les vagues douceurs Des pensers longs et rêveurs, Et du soir et du silence.

Lac brillant, fontaine pure, Lits de mousse, ombrages frais, Amis bienveillants et vrais, Douce paix, retraite obscure, Tout fuit, hélas! — et demain Ton enfant t'appelle en vain :

— Je t'ai perdue, — ô nature !

Au sentiment qui m'oppresse Nul mortel ne répondra; Mon cœur seul me parlera Du bonheur qu'ici je laisse; Et sur ce cher souvenir Ma tombe, prête à s'ouvrir, Va jeter sou ombre épaisse.

Ah ! — fuyez, vaines alarmes !

Mon nom vivra dans ces lieux; Cet espoir à mes adieux

Peut encore mêler des charmes.

Adieu!... Sur ces bords chéris, Qu'il me reste, ô mes amis !

Votre tendresse et vos larmes !

« Le jour après, c'étoit le 24 octobre, Rousseau partit de grand matin, accompagné de tous les gens de la maison, et de quelques amis qui étoient venus pour le voir encore une fois et qui le suivoient jusqu'au bateau, en faisant les vœux les plus tendres pour son repos et pour son bonheur. »

Le 14, je profitai du départ du receveur qui allait vendre au marché de la Neuville quelques corbeilles des savoureuses petites merises, que Tîle produit en abondance, et dont je m'étais fort régalé. Nous nous livrâmes aux flots pacifiques vers sept heures du matin, et nous passâmes trèsprès de l'îlot sauvage. Notre courte traversée ne fut signalée par aucun événement digne de mémoire.

En approchant du port de la Neuville je donnai toute mon attention aux restes encore considérables de Schlossberg, sur le flanc escarpé du Jura, à la flèche peinte en rouge du clocher de Neuenstadt et aux manoirs bruns qui poétisent

un peu cette blanche agglomération de neuves bâtisses. Une foule d'embarcations chargées de Bernoises au sévère costume couvraient le lac dont, en temps ordinaire, la navigation est peu animée, et Tensemble placide et mélancolique.

Au débarcadère je me transbordai dans un autre petit navire sans voiles, comme celui que je quittais, pour aller prendre terre à Cerlier, dont le nom allemand (Erlach) rappelle une farriille patricienne et militaire, et dont le château adossé aux croupes du Jolimont ou Julemont (montagne de Jules César) fut construit au xi« siècle. Ce respectable vieillard cache son âge sous le fard du badigeon moderne. Dès que j'eus quitté le liquide élément, je jetai un dernier regard à l'île de Saint- Pierre, — assez semblable à un navire de haut-bord, remorquant un canot, — et je me mis bravement en marche à travers les campagnes bien cultivées, mais sans intérêt pittoresque, qui s'étendent entre les trois lacs : Neuchâtel, Bienne et Morat, à la jonction de trois cantons limitrophes. Je cheminai longtemps sans rien voir, si ce n'est des blés murs, des luzernes sur pied, des lisières de forets et des bornes de frontières ; enfin , je gagnai Anet (Ins), beïHi et grand village bernois, au penchant d'une assez forte déclmté de terrain, et d'où la vue plonge

au loin sur le Seeland ou contrée des lacs, nue et vaste planie de marais, coupée en droite ligne par le long ruban blanc de la route bordée de peupliers chétifs, et ayant pour horizon la bande bleue du lac de Morat, des monts secondaires entièrement boisés au delà; et, enfin, sur le dernier plan, la chaîne au profil inégal, colossal et chenu de ces Alpes fribourgeoises, où est né le ranz des vaches et le Sonderbund.

Ce panorama immense et d'une sublimité inénarrable, se déroulant au pied du coteau de Saint- Jodel, a inspiré un M. Lerber quelconque qui a écrit, — en allemand sans doute, — le poëme descriptif intitulé : La vue d'Anet.

Ce nom bernois d'Ins dérive, disent les érudits, dlnsula, — et, pour ma part, je ne fais aucune difficulté d'admettre cette étymologie, puisqu'il est parfaitement avéré qu'autrefois les trois lacs confondaient leurs eaux sur ce territoire intermédiaire de rinselgau, convoité depuis longtemps par l'agriculture qui est en si grand progrès chez nos voisins.

Il y a deux faits guerriers dans l'histoire d'Anet : d'abord l'avantage éclatant que les habitants remportèrent sur les terribles gugglers des bandes pillardes du sire Enguerrand de Coucy, en guerre contre Albert et Léopold , ducs d'Autri-

DE J. J. UOUSSEAU. 185

elle, au sujet de la dot de sa mère; puis la façon dont ces mêmes paysans repoussèrent l'invasion encore plus redoutable du prince ambitieux, qui devait ensevelir son orgueil et sa puissance dans les lacs qui baignent Grandson et Morat. — Terrible leçon providentielle aux conquérants!

Me voilà arpentant l'interminable chaussée qui coupe rimmense marécage. L'atmosphère distille l'électricité, le soleil me brûle comme à travers une grosse lentille de verre, la poussière mêlée à la sueur couvre mon front hâlé, les mouches voraces, les cousins cruels fondent à l'envi sur mon être exténué, un malaise physique m'arrache à mes rêves attrayants... Le corps, en ce moment, fait sentir sa prosaïque tyrannie à l'àme, et celleci se replie tristement sur elle-même en déplorant la loi qui lie ici-bas l'esprit à la matière, qui emprisonne le fluide intelligent dans la substance palpable de la chair, qui fait dépendre la sérénité de l'enthousiasme de la digestion et du sommeil... Mais bientôt ma pensée se révolte, secoue une impression fâcheuse, et, jouissant de l'aliment qu'elle a reçu depuis plusieurs jours, se complaît dans la prévision des surprises piquantes, des sensations variées, des jouissances d'observation que ne peut manquer de lui apporter le reste du voyage.

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