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LE LAC DE MORAT

Arrivé presque au bout de la plaine vaseuse et miroitante de flaques vertes, je pris un sentier de traverse qui coupe le marais, pour éviter le coude formé par la route, et j'atteignis enfin Sug^^ — qu'on appelle aussi et par corruption Sugiez, — village de langue française, en \)aysfribourgeois et néanmoins protestant par exception, dans une assiette des plus heureuses, à la base et à l'extrémité des coteaux du Vully, sur la petite rivière de la Broyé qui, sortant du lac de Morat (Mtrrfen-See), en cet endroit même, contourne ces hauteurs pour

aller se verser dans le lac de Neuchâtel à la Sauge.

Je fis halte près du pont dans une pinte où je ne trouvai, pour me reconforter, que du fromage de Gruyère,— mais il était de première qualité; — du pain noir, — mais frais et d'un goût exquis, — et un de ces vins rouges, clairets, légers, agréables et sains, qui croissent sur les pentes du Vully.

Jamais je ne ferai un meilleur et un moins coûteux repas.

L'hôtesse, jeune mère de famille, à la physionomie douce, honnête et avenante, me fit mon petit compte par centimes, — chose alors toute nouvelle en Suisse, — et se servit, selon l'excellent usage de ces contrées, où la logique règne et gouverne, des mots septante, huitante et nouante, qui, à mon grand regret, et, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, ont été rayés de notre lanfxuo... Bien des gens, chez nous, appellent cela

progrès.

Il est à remarquer que dans tous ces parages on ne peut pas dire merci à une fille d'auberge sans qu'elle vous réplique aussitôt : a A votre service ! »

Les petits détails de cette espèce, lesquels de prime abord paraissent puérils et sans impor-

nces, servent à faire connaître un peuple. Le ca-

chet de celui-ci s'efface et se perd de jour en jour.

Quand j'eus suffisamment réparé mes forces, je songeai à me rendre à Morat, ville de la rive orientale du lac, faisant face à Sugy et s'élevant, comme Lausanne et Neuchâtel, en amphithéâtre assez rapide.

L'hôtesse, à qui j'avais dit mon désir d'arriver par eau à la ville, de traverser ce bassin, encore plus resserré que celui du lac de Bienne, s'empressa de m'amener un brave homme de batelier, dont l'air, — mélange de simplicité, de droiture et de finesse, me plut tout d'abord, et qui me demanda, pour mon passage, un prix plus que modique.

Samuel Bolle, dit VEollandais (sic), est un grand vieillard maigre , à face débonnaire et même distinguée, à profil régulier, à longs cheveux grisonnants. Il a été au service de France dans le bataillon neuchâtelois du prince Berthier, ^pelé vulgairement le bataillon des canaris, à cause de la couleur de l'uniforme. Bolle doit son sobriquet à sa principale garnison... Mais j'anticipe, car je n'appris tout ceci qu'en plein lac.

Nous nous confiâmes d'abord à la Broyé, dont Feau est verdâtre et presque stagnante, dans un batelet mince et vacillant. Bolle, debout à la proue et armé d'un unique aviron, avec lequel il

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maltraitait fort les nymphéas aux larges feuilles et aux cloches d'or, étendus sur la superficie des eaux immobiles, Bolle, dis-je, faisait avancer rapidement notre frêle embarcation à la manière que Rousseau avait apprise sur le lac de Bienne, et nous confabulions en vieilles et bonnes connaissances, car tout Suisse qui a fait partie de notre armée accueille les Français comme des compatriotes.

Le vieux batelier ne me dit pas un mot de ses campagnes, — je lui en fus bien reconnaissant, — et se borna à me faire l'éloge des céréales du Vully, qui alimentent la comté de Neuchâtel. Je me sentais de plus en plus sympathique à cette nature droite, antique, primitive, exempte de tout rabâchage chauvinique, de tout fanatisme culotte-de-peau. Il me fut facile de voir que mon homme tenait, au fond, pour la vieille Suisse, — car il me toucha quelques mots de l'assemblée de Posieùx, tentative de la réaction fribourgeoise , imitée, bientôt après, par le conclave prussien de Valengin ; — mais sa parole, expression d'une foi naïve et sérieuse, n'indiquait ni rancune de la défaite, ni violence contenue, ni aigreur envenimée, ni soif de représailles. — Quant à mot, il m'importait peu que mon conducteur pensât noir ou rouge.

Pendant que Bolle jasait en manœuvrant et en me montrant la robustesse de ses bras secs et longs, je lorgnais les rives du lac, encaissées dans des coteaux modérés, — comme dirait M. Sainte- Beuve ,— d'un effet joli, agréable, mais non grandiose , et je braquais mon regard sur Morat et son château massif fondé par le comte Pierre de Savoie, où vivent palpitants les souvenirs de terribles assauts et de rudes batailles, dans lesquels le vieil héroïsme helvétique, retrempé par rénergie du désespoir, de Tindignation, fort de la justice de sa cause , et grisé par Timminence du danger, broya un ennemi qu'exaspérait une première défaite.

Vers deux heures de l'après-midi, nous touchâmes le quai de la ville basse, appelée la Rive {an der Ryf). Là, je priai Bolle d'amarrer son batelet et de m'escorter dans la visite que je voulais faire au quartier d'en haut. LHoUandais y consentit avec plaisir, et nous grimpâmes par un chemin roide le long d'un rempart du xv® siècle, à tours lézardées et crevassées par les boulets. Au sommet de cette montée, une porte fortifiée nous donna accès dans la rue principale de la ville, dont les maisons , à arcades surbaissées , rappellent celles de Berne. Il y avait marché ce jourlà, et il nous fallut passer en revue une armée de

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charrettes, de hottes, de paniers, pour gagner l'extrémité du plateau où le château se dresse à coté d'une petite terrasse publique. Cet édifice, qui date du xiii® siècle, fut investi en vain l'an 1476. Le Téméraire ne put avoir raison du brave capitaine de Bubbenberg. Morat compte d'autres sièges mémorables : l'empereur Conrad le Salique l'assiégea en 1032, et Rodolphe de Hapsbourg en 1292 ; enfin la ville tomba au pouvoir des Bernois et des Fribourgeois en 1475. Les deux Etats confédérés possédèrent longtemps le pays en commun et le firent administrer à tour de rôle parleurs baillis.

Les armes de Fribourg sont mi-partie blanches et noires, couleurs sinistres de la mort, qui semblent avoir eu une funeste influence sur un canton longtemps en proie aux jésuites, et où leur esprit subsiste encore. — Berne a un écusson rouge et noir, emblème du courage sombre et emporté de ses soldats.

Uevenus dans la rue principale de cette ville de 1,500 âmes, nous fîmes une courte station au café, puis nous regagnâmes notre batelet, car BoUe devait me mener par eau, et en rasant le bord, à la pyramide du champ de bataille. •

Le trajet ne fut que de quelques instants. Au sud-ouest de Morat, sur une butte découverte, au

sommet aplani, qui domine la plage, on a érigé un obélisque de pierres blanches, à peu près de la dimension de celui de Laupen ou de la colonne de la place du Châtelet, à Paris. Il porte cette inscription ;

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