VICTORIAM
XXII JUN. MCCCCLXXVI
PATRVM CONCORDIA PARTAM
NOVO SIGNAT LAPIDE
RESPVBLICA FRIBVRG
MDCCCXXII.
En 1798 , époque où nos troupes marchaient contre Berne, — alors le foyer de l'aristocratie en Suisse, — les musiciens de la 75« demi-brigade essayèrent d'incendier et de faire sauter l'ossuaire, formé de la dépouille de 15,000 Bourguignons. Leur tentative ne réussit point, mais le monument funèbre fut démoli, et l'on planta, sur l'emplacement qu'il occupait, un tilleul entouré d'une barrière.
La susceptibilité de nos soldats s'explique par leur ignorance complète de l'histoire. Ils ne se doutaient guère que, au xv« siècle, les Bourguignons figuraient parmi les ennemis les plus dangereux de la France, et que les Suisses, alliés de Louis XI, et agissant à son instigation, faisaient
les affaires de ce monarque tout en sauvant leur indépendance menacée.
On sait le mot de Napoléon à Morat : « Les Bourguignons n'étaient pas Français (*). »
Le monument d'aujourd'hui, qui date, comme on vient de voir, de 1822, a coûté six mille francs. Morat célèbre chaque année, le 22 juin, une fête commémorative de la bataille.
Le chanoine Hugues de Pierre relate , comme il suit, cette journée célèbre :
« Le duc faict dire à ceulx de Morat de se ren- « dre, et ne reçoit que desdain du brave cheval- « lier Adrian de Boulenberg, qui dedans tenoit « avecque douze cents bons compaignons de « Berne et de Frybourg, respondant le dict che- « vallier, que le déloyal devant Grandson fiance « n'auroit devant Morat. Incontinent fait rage « une formillière de canons du Bourguignon, et « par sept jours de batteries cuidant avoir fra- (f cassé bastant et appert passaige aux siens, or- « donne le duc Charle un furieux assault, et là « perdent vie sept cent Bourguignons sans nul (( profict.
« Messieurs des alliances diligentoient de pa- « rassembler leurs gens, à celle fin ne faillir à
{*} Mém. de Bourrienne.
« ceulx de Morat, ainsi et comme misérablement (c estoit advenu aux assaillis de Grandson : touts « que deçà que de là arrivent es environ de Gue- « mine, là où de bon cœur et grande allégresse « courrent aussy les nostres grandement requis « par eeulx de Berne et Solleure. La bandière du « seigneur comte Rodolphe , conduite par Jac- « ques de Cleron , celle de la ville par le ban- (c deret Varnoud, celle de M. de Yalengin par le <c bastard d'Arberg, et celle de Landeron par son « vaillant banderet, comportant les dictes quatre « bandières mill , voir un peu plus , de la comté <c Le seigneur duc de Lorraine , qui grande haine « et vindication portoit au duc Charle, ayant ou « ce que les ligues deliberoient faire, et s'éjouis « sant d'être tesmoing, chavaucha de jour, de « nuit avecque cinq cent des siens, nobles féotierj « et gens de cheval : si vint tout à point ; jà ran- « geoit on les batailles , et comportoit Tost de; « ligues bien quarante mill , tant gens de pique! « et couleuvrines , que de cheval. Et le vingt e % « deuzieme jour de juing (après prosternation e ï « invocation à genoux reclamant divine assis i( tance), messieurs des ligues descendent de Gue « mine en deux parts, une court dessus le seigneu « de Romont et du premier coup le déloge , tan « et si bien le déchasse, que sembloient-ils ce
« pauvres Bourguignons bestail épouvanté par le tt loup. L'aultre bataille des ligues (icelle estoit la u plus grosse et nos gens dedans), marche droit « de vers Tost du duc de Bourgogne , là où se « trouvent touts ses plus vaillants chevaillers féo-, « tiers et gens d'armes bien gardés tout à Ten- « tour par le charrois, fortes hayges bardées de *f gros pals et cent et cent canons faisant rage et « basterie de çà de là : tels formidables empes- « chemens ne peuvent rendre froids messieurs « des ligues : ains les bandières de Berne et de « Frybourg criant Grandsonl Grandson! sautent « les premiers par travers canons , hayges , pals a et charrois , en telle manière que l'huis est in- « continent appert aux aultres. A ce coup cui- « dent certaines grandes et superbes bandes com- « bastre et faire chaudes charges ; mais les ligues « se ruent dessus , criant de plus fort Grandson ! <f Grandson! taillant, despêchant touts ces relui- « sants chevaillers sans bailler marcy ni rémis- « sion à nul. Ceulx de Morat en la même heure « font entière et rude saillie conduicts par le « vaillant Boubenberg : si advint tuerie non pa- «reille, et ne voyoit-on que Bourguignons des- « péchés et gysants par touts lieugx à l'entSur, « non comprins tant et tant jettes, voir estouffés « par chassemcnt dedans le lac. Le malfortuné
« Charle se saulva quasi seul tout d'une boutée, « sans virer face jusques en Saint-Claude : tant « et si grande fut la déconfiture des siens en illec «jour, que sembloit-il à messieurs des ligues .(( n'avoir fait es champs de Grandson que petits « jeux d'enfants; trépassèrent pour le fin moins « douze cent chevaillers et haults féotiers du duc « deBourgongne, ensemble bien dix mille aultres « gens de pied et de cheval (aulcuns disent quinze (( voir vingt mill , si faut-il se contenter de dix « mill), certes ce semble estre bastante icelle lecf gende, voir jà trop lamentable en la chres- « tienlé. Petite fut la perte des ligues : cent et « trente laissèrent vie en l'assaut des pals et ca- (( nous : d'aultre part les couleuvrinades et bate- « ries férirent de loing deux cent et octante quasi i< touts de Berne et Fribourg; des nostres seulece ment le bastard d'Arberg et deux hommes (( d'armes de M. de Valengin ; toutes fois retreu- « verent-ils santé par après, fors un qui trépassa. « A l'endroit du butin, les alliances en gaignèrent « préciosités si grandes que devant Grandson, là {( où ainsi que jà été dict, furent conquestéesvais- « salles d'or et d'argent, balais et paremens les « plus beaux de la chrestienté, bagues et richesses « infinies; par ainsi doict-on facilement croire « que semblable pompe ne povoit pour si peu de
(t temps estre jà restaurée : en place de quoy « messieurs des ligues treuverent deux mill cour- « tisaines etjoyeusesdonzelles, et délibérant que i< telle marchandise ne bailleroit grand profict « aux leurs, si laissèrent-ils courre à la garde les u dictes cavalles. 3Iais des canons, engins de « toutes manières et non cognues par deçà, pi- (^ques, couleuvrines, beaux accoustremens de u pied et de cheval , armures de chevalliers de « touts pays et langues, un chacun en ramasssa « son soûl; tellement que sembloient nos gens « revenir du marché. Par espécial, rapportèrenti< ils vingt et quatre belles armures, pots et pa- « naches de chevalliers , baillées par messieurs (( des alliances aux ministrals et conseillers de Neufchastel, et ceulx de Berne et de Fi7bourg, lurent octroyés quasi touts les canons ; et certes •' les avoients-ils bien gaignés... »
J'ajouterai au récit du chroniqueur que les Bourguignons commirent l'imprudence fatale de se laisser cerner et envelopper par les Suisses, qui, massés d'abord à la chapelle de la colline de Villars-aux-Moines , où ils firent leur prière , se déployèrent de là en vaste demi-cercle, repoussèrent l'ennemi en le serrant de plus en plus, et^nfin l'ayant acculé à la rive, le massacrèrent ou le refoulèrent dans le lac , à l'endroit même de mon débar-
quement. Bolle prétend que les chiens des avantpostes des deux camps engagèrent le combat.
Le ciel était chargé de nuages floconneux, la chaleur lourde , Torage éclatait au loin , et me faisait penser à celui du 22 juin 1476.
Comme j'avais résolu d'aller prendre la route de Lausanne au village riverain et vaudois de de Faoug (prononcez Foii), nous rentrâmes dans notre liquette (nom local des petits canots), et nous cinglâmes vers l'extrémité du lac, laquelle se trouve appartenir au canton de Vaud...
Ici j'ouvre une parenthèse pour dire à mon lecteur que si j'entre volontiers dans des détails personnels et quasi intimes , ce n'est pas que j'éprouve le moindre plaisir à me mettre en scène, mais afin de lui bien montrer comment on peut voyager pédestrement et se tirer d'affaire à travers les contrées que je parcours. Ceci posé, je reprends mon trop sec itinéraire en regrettant de n'avoir pas à l'émailler d'épisodes amusants, d'aventures extraordinaires , d'incidents dramatiques, tels que pourrait en offrir un voyage en Californie ou dans l'île de Bornéo.
Avant de quitter le lac de Morat, je m'y baignai à l'abri d'un bois voisin de Faoug, et pendant que Bolle gagnait le large en me faisant des signes d'adieu.
DE J. J. ROUSSEAU. i09
Les bains dans cette eau peu tourmentée sont très-salutaires et fréquemment prescrits par les médecins de la Suisse. En d851, des baigneurs y découvrirent une assez grande quantité de piécettes d'argent , et, peu de jours après mon passage, des enfants, jouant et barbotant tout près du bord, tirèrent du limon quarante-six pièces d'or de l'époque de Charles le Téméraire. Sans parler de leur valeur métallique, ces monnaies sont d'un grand prix pour les numismates et ont enrichi le musée de Lausanne. J'en ai vu une où on lit très-distinctement ces mots : Duc de Brahant. Il n'est pas rare d'apprendre que les pêcheurs viennent d'amener dans leurs filets des armes , des ferrailles ou des monnaies bourguignonnes. Nul doute que si on pouvait mettre à sec ce bassin, on n'y trouvât aussi beaucoup d'objets du temps de la domination romaine, car une cité dont je vais m'occuper bientôt, Avenches {ADenticum^^ autrefois capitale de l'Helvétie, était baignée par le lac qui, depuis, s'est retiré d'une lieue... comme pour fuir une puissance à jamais déchue. Ainsi nos amis s'éloignent de nous quand la fortune nous abandonne.
l*our moi, je n'ai retiré de l'eau qu'une coqfiille de moule à l'intérieur nacré et luisant.
Le lac, peu profond, peu sujet çmxbourre^sques,
long de deux lieues, offre partout une navigation facile et sans dangers. Parallèle à celui de Neuchâtel , il n'en est séparé que par la chaîne des coteaux du VuUy. Parmi les poissons qu'il fournit en abondance, on cite particulièrement le silure, qui atteint quelquefois le poids de quatrevingts livres. Aventicum possédait des compagnies de bateliers, et l'on a trouvé, aux anciens murs de cette métropole, les anneaux auxquels étaient amarrées les barques. En 18i6, les trois lacs n'en formèrent accidentellement qu'un. Au printemps , il arrive parfois que le lac de Morat se couvre , en plusieurs endroits , d'une matière rouge qui, au dire des chimistes, se compose d'une substance colorante résineuse, d'une résine verte, d'une quantité de gélatine, de quelques sels terreux ou alcalins, etc., enfin d'une substance animale organisée qui paraît appartenir au genre oscillatoire.
A cette époque, on peut se figurer que l'eau est teinte du sang des Bourguignons...
Me voilà à Avenches , dans une enclave vaudoise, entourée de trois côtés par le canton de Fribourg et s'appuyant par son quatrième au lac de Neuchâtel.
Cette métropole romaine , réduite aux minces proportions d'un bourg ordinaire, occupe le cen-
tre d'un territoire fécond et beau. On remarque dans son ancien périmètre les vestiges d'une ceinture de remparts qui donnent une grande idée de l'importance première d'Aventicum. La culture ne cesse de déterrer des curiosités de toute espèce qui viennent se ranger successivement dans le musée du lieu, dont l'ordonnateur érudit vient de mourir.
A l'entrée du bourg, sur la hauteur, à droite , j'avisai un logis de structure antique, et m'étant approché de la porte de son enclos, je lus une inscription baroque et dont je regrette fort de n'avoir pas pris copie. C'est, m'a-t-on dit, une méchante traduction en français-bernois d'un passage de Tacite que j'ai vainement cherché. Mais j'ai relu, dans cet historien, l'épisode, succinctement raconté , de la révolte des Helvétiens châtiés par Cecinna, qui marche sur Aventicum. Les habitants font leur soumission en demandant grâce. Cecinna pardonne à la ville, mais sévit contre Julius Alpinus, un des notables, accusé d'avoir fomenté la rébellion , et le fait mettre à mort. Alors la belle et touchante Julia Alpinula, prêtresse de Vesta, qui ne peut parvenir à sauver son père, le suit au tombeau. — Je m'étonne^iue nos faiseurs de tragédies n'aient point llairé ce sujet.
J'étais à la porte du musée, et je me disposais H entrer, à l'invitation de l'enseigne, f|uand un monsieur, après avoir échangé quelques mots avec moi, m'offrit de me faire les honneurs de la précieuse collection que lui-même venait revoir. J'avais affaire à un bourgeois d'Avenches, — je ne me sers pas ici de ce mot dans le sens de béotien de la classe movenne, — M. G d, ancien magistrat, qui habite Lausanne, et qui est devenu depuis une de mes meilleures relations en Suisse.
Mon introducteur me fit voir en détail tout un trésor archéologique que je n'ai pas la possibilité de décrire en homme du métier, et dont Mérimée nous dirait certainement des choses charmantes. J'examinai des mosaïques, des statuettes de bronze toutes couvertes de ce patine qui sied aux anciennes monnaies déterrées comme le lierre aux ruines, des fragments de corniches et d'entablements, des inscriptions tumulaires, des basreliefs plus ou moins bien conservés, des autels votifs, des poteries, des urnes cinéraires, des fûts de colonnes, etc. Entre autres objets, un gros crapaud de pierre qui servait de base à un autel m'occupa longtemps; — on sait que cette vilaine bête , fort commune sans doute dans la partie basse de la vallée de la Broyé, était réputée de bon augure par les Romains. Au sortir du musée,
M. G d me conduisit au château de la ville,
me disant qu'on ne le visite guère , et qu'on a tort.
M. G d avait parfaitement raison.
L'éditice, du style de la renaissance et fort bien conservé, contient le tribunal et la prison du district. L'effet général me ravit, moi qui préfère un pic de rocher au plus beau palais. J'admirai le portail et deux tourelles à culs-de-lampe élégamment historiés. J'ai souvenir encore d'une immense cheminée carrée, en pierre, à la plinthe toute vermicellée de feuillages et de fleurs d'un relief excellent. Cette cheminée se trouve dans une pièce qui, par malheur, a été abandonnée au concierge et lui sert de cuisine.
Derrière ce château, — bâti sans doute par quelque évêque de Lausanne, et qui mériterait une sérieuse étude, on a planté en terrasse une allée d'arbres, qui sert de promenade publique et domine la plaine opulente traversée par la Broyé, rivière torrentueuse avant d'entrer dans le lac de Morat, calme et lente après en être sortie à Sugy. Le clocher d'Avenches, tour carrée à quatre clochetons, est coiffé d'une flèche fine et élancée. On a encaissé dans le mur extérieiir de l'église un bas-relief mutilé qui devrait occuper, ce me semble, une place au musée romain.
J'élus domicile, ce soir-là, à YHôtel du More, où l'on me servit à souper d'excellentes truites de la Broyé. Une tête de More figure dans le blason d'Avenches, une tête de mort conviendrait mieux à cette défunte capitale, que les barbares détruisirent de fond en comble à l'époque de la décadence de l'empire romain, et qui fut relevée, — — en partie du moins, — par les évêques de Lausanne.
Les environs qui produisent beaucoup de maïs et de tabac sont d'une extrême fertilité et d'une couleur riante.
Le lendemain, 15 juillet, à l'aube d'une journée limpide, je continuai mon voyage, — toujours dans la direction de Lausanne, — j'étais reposé, rafraîchi, dispos , j'avais des pensées roses, je me sentais vivre avec plénitude, et je me disais avec un sentiment de bonheur délicieux : « Il y a pourtant, à cette heure sereine, bien des gens de ma connaissance qui dorment pesamment dans l'atmosphère épaisse de Paris, et qui, vers midi , se lèveront, s'en iront déjeuner sans appétit, puis flâner, fumer et bâiller le long des boulevards.
— Est-ce vivre, cela?
— Oui, et cent fois pour une.
— Monsieur, je veux bien vous croire, et je vous souhaite beaucoup de plaisir. »
Ces réflexions décuplaient mes jouissances en me les rendant plus savoureuses par le contraste, l'antithèse qui se présentait tout naturellement à mon esprit.
Mais, qu'est-ce ceci?., j'aperçois des contrevents peints en blanc et en noir... encore le canton de Fribourg? — Lui-même. Voici la zone fribourgeoise qui enveloppe l'enclave vaudoise d'Avenches, laquelle contient Port-Alban, au bord du lac de Neuchâtel, — et, sur la route que je parcours, Domdidier et Dompierre. Un peu au delà, je trouverai une zone vaudoise, laquelle à son tour limite l'enclave fribourgeoise d'Estavayer. Ces étranges découpures territoriales résultent trèsprobablement de la question religieuse : Vaud a pris les protestants; Fribourg, les catholiques. Mais n'eût-on pas de carte, et ne fît-on pas la remarque qu'ici il y a des volets mi-partie verts et blancs, là-bas des volets mi-partie blancs et noirs, on s'apercevrait aisément qu'on passe du domaine spirituel de Calvin à celui de la papauté.
Dans le premier, on trouve de superbes villages, de bonnes auberges, des cultures très^soignées, de la propreté, de l'ordre, du bien-être, de Finstruction, et cet esprit méthodique d'arrange-
ment dont Texagération finit par ennuyer le touriste et monotoniser ses impressions.
Dans le second, on ne rencontre guère que de tristes bourgades, d'odieux cabarets, de la malpropreté ou tout au moins de la négligence, un désordre, — parfois pittoresque, — de la misère, de rincurie, peu de goût pour l'agencement des choses et la commodité de la vie.
Pourtant la nature du sol n'a pas changé.
Le protestant raisonne, examine, comprend, prie dans la langue qu'il parle, évite les pratiques inutiles, et tout en dirigeant ses aspirations religieuses vers l'existence future, travaille sans relâche au perfectionnement de la condition humaine.
Le catholique, au contraire, — j'entends le catholique dans la vraie acception du mot, — n'a en vue que l'autre monde, l'éternité. On lui enseigne la patience, la douleur, l'abnégation, la résignation soumise, le renoncement absolu aux joies terrestres, et on ne cesse de lui crier : « Souffre, mais espère ! » C'est pourquoi il se console de ses maux par le rêve des récompenses promises, et, partant, s'occupe moins d'améliorer l'état présent...
Je m'étais promis de ne point toucher à ces questions dangereuses, même au xix« siècle :
iiuurquoi iVai-je pas persévéré dans cette prudente résolution?
Au sortir d'Avenches, on descend dans la plaine, et la route forme d'abord une agréable avenue de cerisiers. A Domdidier ÇSanctus-Desiderius), sur Fribourg, les paysannes se coiffent d'un mouchoir rouge ponceau qui donne je ne sais quel air coquet aux jeunes filles brunes, mais encapuchonné laidement les vieilles femmes. A Dompierre (Domus Pelri), même canton, je ne pus trouver pour déjeuner qu'une tasse de mauvais café au lait, et je commençai à marcher parmi les seigles et le blé noir en fleur, au pépiement plein de volubilité de l'alouette mâti-
Qui rit, guérit et tire Vire,
comme dit du Bartas avec une détestable prétention à l'harmonie imitative.
Bientôt je foulai de nouveau le sol de mes bons amis les Vaudois au gracieux village de Corcelle, et je suivis une rangée de saules bien feuillus , ombrageant un ruisseau où clapote allègrement une eau de source. Mon étape de ce jour était à Payerne (Patermaciim)^ petite ville réputée four sa charcuterie , et renfermant une abbaye célèbre que sécularisa la réformation.
Cet endroit s'annonce par un promenoir placé à la droite de la route et fait d'une double rangée de gros platanes se joignant pour former une voûte compacte. Une haie fort touffue et taillée relie entre eux les arbres, et ajoute à l'ombre, à la fraîcheur et au mystère de cette allée de cinq ou six cents pas, où l'on a placé des bancs à dossier de distance en distance. La vieille enceinte de Payerne se dessine par des maisons engagées dans une espèce de rempart non terrassé, et qui ne résisterait pas au moindre boulet. Je passai devant l'hôpital, maison bien plus attrayante que repoussante, et la grande rue centrale m'amena en droiture à V Hôtel de la 7'eine Berthe , le plus apparent de la ville, et dont l'enseigne figure tant bien que mal la bonne souveraine de la Petite- Bourgogne filant sa quenouille tout en chevauchant sur un pacifique palefroi.
Il va sans dire que ma première visite fut pour la très-noble et très-importante nef abbatiale fondée par cette princesse, et qui domine toute la contrée par faiguille déliée de sa tour à clochetons revêtus de zinc très-brillant.
Les églises calvinistes ne restant ouvertes aux fidèles que les dimanches ou les jours de fête, je m'adressai au concierge, et une servante ayant
pris des clefs, m'introduisit dans le grandiose édifice.
Je vis d'abord, parmi les dalles et sur les entrecolonnements de l'abside, des sépultures de patriciens bernois, puis, au fond d'une chapelle latérale, une selle et un rouet accrochés à la voûte. L'authenticité de ces reliques me paraît assez sujette à caution. Au-dessous est le tombeau revêtu d'une table de marbre noir dont j'ai copié l'inscription, bien que je ne sois point amateur du style lapidaire :
VIJE FELICIQ. MEMORT^
BERTH^
RVD. II. BVRGVND. MIN. REG. CONJVG. OPTVM/E