BENEFICIOR ERGA PATRES MEMORES
FILII RITE RESTAVRAVERE
S. P. Q. VAVDENSIS.
Il est fréquemment question , dans l'histoire des contrées transjuranes, de Vabbaye de Payerne, dédiée par sa fondatrice « à saint Pierre , à saint Paul et à tous les saints. » — Procédé ingénieux pour ne pas faire de mécontents! — Les abbés crosses et mitres avaient titre de princes du saintempire romain et battaient monnaie.
Cette riche maison fut pillée et quelque peu endommagée par les iconoclastes bernois qui conquirent le pays de Vaud sur la Savoie, au milieu du xvF siècle. L'église passa alors au culte protestant. Le reste des bâtiments sert de prison, d'école et de grenier à farine.
De la galerie supérieure du clocher où me fit monter le régent (instituteur primaire, — garçon liant et très-ferré sur l'histoire), — je contemplai le vaste paysage des environs, et je remarquai au sommet des monts sylvestres de l'enclave fribourgeoise d'Estavayer les restes de cette fameuse tour de la Molière , vigie de guerre que les Romains appelaient Fœil de VHelvétie.
Il me restait tout une demi-journée que j'employai à faire une excursion à Estavayer, à quelques lieaes de Payerne, bourg de quinze cents âmes, (ians une situation magnifique et des plus
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ixuoresques, sur la rive escarpée du lac de Neuchâtel, presque en face de Grandson (*).
Estavayer, antique bourgade féodale, en gradins étayés, possède un château et une église paroissiale également admirables. Le château colossal, formidable, dresse vers le ciel la fowr de Savoie, ou tour-maîtresse, qui est un tube haut de cent cinquante pieds , et des tourelles de brique rouge à mâchicoulis qui, habillées à demi de lierres vivants, se détachent chaudement sur le lac teinté d'opale ou d'outremer. Les fossés, larges et profonds, renferment des potagers et une mare couverte de cette poussière végétale dont le vert est d'un si joli effet. Cette forteresse, qu'occupe aujourd'hui la préfecture, rappelle Gérard d'Estavayer, son maître, et un siège fait par les confédérés, le 15 octobre 4475, avec accompagnement obligé de scènes de carnage, de noyades, et autres barbares exécutions. Le bourreau de Berne, fonctionnaire important et vénéré qui suivait partout l'armée, dut, pour amuser les vainqueurs, attacher les vaincus à une même corde, — tm chapelet, c'était le nom , — et les précipiter dans le lac. Mais voilà que la corde rompt, les malheu-
•) Celte situation rappelle celle de la ville de Thonon sur le rd savoyard du Léman.
reux Savoyards tentent de se sauver à la nage, la scène est manquée , et la soldatesque furieuse enveloppe le maladroit bourreau dans le massacre des prisonniers. Anciens Suisses, vous étiez à la fois des héros et des brigands sauvages, votre courage se montrait essentiellement féroce et brutal , votre amour de la liberté foncièrement égoïste! Indépendants chez vous, vous appeliez pays sujets les territoires conquis aux habitants desquels vous refusiez obstinément tout droit politique. Vaud, Argovie, Thurgovie et la Valteline rappelaient la Messénie ; et vous, hommes de Sempach et de Morgarten , belliqueux vachers ! vous pouviez vous appeler les Spartiates des Alpes. J'admire votre gloire, mais je déteste votre grossièreté, votre cruauté et votre aveugle et sauvage vandalisme. L'ours et le taureau étaient bien les emblèmes qui vous convenaient le mieux (*)! Le mot de vandalisme que je viens d'écrire me rappelle que, selon la tradition, Estavayer fut fondé en 512 par Stavius, chef d'une horde de Vandales. Ce peuple ne pouvait manquer de figurer parmi les ancêtres des Suisses. L'église, placée sous le vocable de saint Laurent, est d'un gothique sobre, pur et pourtant riche. La nef m'a
(') L'ours de Berne et le taureau d'Uri.
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paru d'un grand style. Dans le chœur, il y a des stalles de chêne sculptées et feuillées avec un art magique et une patience infinie. — Je n'ai rien vu de plus beau en ce genre. Le maître-autel ne coûta pas moins de 700 écus, les orgues sont sorties des ateliers du célèbre Aloys Mooser, auteur de celles de Fribourg, et le porche est orné de peintures à fresque.
Le sacristain qui montre ces merveilles en paraît aussi fier que si elles lui appartenaient.
Il est évident qu'Estavayer, nid de moines enfroqués ou défroqués, veut contraster par l'éclat de son église avec la nudité sévère des temples réformés des pays circonvoisins. Ces sortes de musées consacrés au culte plairont toujours à l'artiste ; mais le chrétien peut fort bien s'en passer, et Dieu n'en a que faire. Le luxe de la création lui suffit, et la prière du cœur, dans une grange, lui est probablement bien plus agréable qu'une cérémonie théâtrale qui ne parle qu'aux sens et s'entoure du plus splendide appareil.
Je comprends parfaitement qu'on aille regarder l'ornementation éblouissante de la Madeleine et de Notre-Dame-de-Lorette, entendre la voix de Dupont, l'orgue de Lefébure-Vély et d'excellents choristes interprétant à la perfection la musique de Mozart ou de Cherubini, mais je ne
pense pas qu'il y ait plus de mérite à cela qu'à aller aux Bouffes, au Conservatoire ou à l'hôtel de Cluny. Quand le prêtre appelle à son secours la mise en scène et le clinquant, cela signifie que la religion est malade et que l'indiftérence gagne du terrain...
Les jésuites possédaient à Estavayer, dans le quartier de la rive, une maison succursale de Fribourg. Elle est fermée depuis que le saint ordre ne peut plus se montrer au grand jour dans le canton. Près de la porte de la ville j'ai vu une maison religieuse portant cette enseigne : Monastère de Saint-Dominique.., Mais je n'ai pas senti l'odeur des bûchers.
Gérard d'Estavayer est enterré là.
Après avoir pris un bain sous les rochers sablonneux de la basse ville, dans le lac tiède, — remède souverain contre la lassitude nerveuse résultant de longues marches, — je suis revenu à Payerne par trois gros villages rustiques , mais non misérables : Lully, Montet et Cugy.
Le jour d'après, nouvelle course, mais d'un autre côté, sur la route de Fribourg, aux ruines deMontagny, du château d'où sortait cette Catherine de Belp, pour laquelle, — bien qu'ils ne l'avouassent pas, — Gérard d'Estavayer et Othon de Grandson croisèrent la lance.
Je rapportai de cette promenade solitaire par monts et par vaux quelques fleurs sauvages fort jolies, mais affligées d'aftreux noms pharmaceutiques : la reine des pi es (spirea ulmaria), d'un parfum suave et d'une contexture fort délicate; — je la préfère à la reine des bois (aspérulé), avec laquelle elle a des rapports , — le mille-pertuis jaune (^hipericum perforatum)^ la centaurée (gen~ tiana centaurea) , qui figure une touffe d œillets sauvages roses, et la valériane dioïque (vakriana dioïca)^ d'un blanc très-légèrement rosé.
Tout cela n'est point du tout rare dans la contrée ; mais de même que la paysanne vaut mieux physiquement que la demoiselle de bonne maison, en Suisse, la fleur sylvestre et prairiale l'emporte de beaucoup en poésie sur la fleur civilisée des jardins.
Il ne me restait rien à voir. — Donc, l'aprèsmidi du 16 juillet, je pris place dans le coupé de la diligence de Berne à Lausanne, et je traversai la vallée de la Haute-Broye, que je connaissais depuis quelques années, et dont les localités les plus importantes sont Lucens (Lussan) et Mou don, dont la haute tour carrée faisait partie d'un château fort fondé en 1105 par le duc Conraél de Zaeringen.
Du haut des monts du Chalet-à-Gobet je revis
le Léman avec tout le plaisir qu'on éprouve à reprendre la chaîne d'une adorable maîtresse momentanément délaissée pour de vulgaires amourettes. — Ceci soit dit sans faire du tort aux trois autres naïades jurassiennes, qui sont d'aimables filles.
Il y avait comme une légère nuance d'ironie triomphante et narquoise dans le sourire de l'oU' dine à la robe bleue de ciel moirée que le soleil diamantait de paillettes d'or, et ce sourire disait :
« Infidèle! je savais bien que tu ne tarderais pas à revenir. »