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LETTRE OU DISCOURS SUR LES RICHESSES

0 mon cher Chrysophile ! je suis tellement enchanté du tableau de ton prochain bonheur crayonné dans notre dernière entrevue, que je ne puis me refuser au désir de le parcourir encore : donnons-y, je te prie, les derniers traits, et rendons-en rimage si charmante que ton cœur ne cesse jamais de se la proposer pour objet, et que le mien, en la contemplant, goûte d'avance le plaisir de te voir heureux. •

Je te l'avouerai sans détour : je ne t'avois regardé jusqu'ici que comme un jeune homme am-

bitieux, prêt à sacrifier de grands talents à l'espoir d'une grande fortune, et les trésors de la nature à ceux de l'opinion. Je me plaisois à t'aborder, je me hâtois, pour ainsi dire, de jouir des douceurs de ta conversation, comme de l'ombrage d'un jeune et bel arbre auquel on va mettre la coignée, et je ne te quittois jamais sans dire, en soupirant : Il pouvoit être homme , et veut être riche.

Mais que je fus surpris et charmé quand tu m'ouvris le fond de ton cœur, en y voyant la source aimable et pure de cette avidité qui m'avoit choqué ; et que je me reprochai de bon cœur mon injustice, quand le défaut dont je t'avois accusé ne me parut en toi qu'un titre de plus de mériter mon estime !

Oui, me dis-tu d'un ton qui me pénétra, j'aspire à la fortune, mais c'est pour réparer ses injustices. Je gémis de voir des malheureux sans les pouvoir soulager; je me reproche de n'avoir pour eux qu'une pitié stérile, et je hais une situation qui ne laisse aucun exercice à l'humanité.

Sans doute, ajoutois-tu, je fais cas des richesses qu'on emploie à soulager la misère d'autrui , et de l'or dont on achète des biens inestimables. Soyez sûr que quelques trésors que je puisse acquérir, je n'en aurois jamais assez pour suffire à

tout le bien que je voudrois faire. Je te Tavoue avec franchise , il s'en faut peu que ce discours , qui partoit de ton cœur, n'ait tout-à-fait ébranlé le mien. Je sens quen effet la pauvreté dont j'étois si fier vaut moins qu'une situation qui joint au désir d'être utile les moyens de le devenir, et qu'il peut être encore plus beau d'user honnêtement des richesses que de savoir s'en passer. Un riche bienfaisant me semble être ici-bas l'organe de la divinité , la gloire de l'espèce humaine et l'imitateur de la Providence, dont le riche endurci n'est que l'instrument.

Je m'aperçois que plus je médite sur tes bons sentiments et plus je perds du bonheur que je goûtois dans ma condition : n'ayant point pour me consoler l'espoir qui soutient ton zèle, le désir de soulager la pauvreté d'autrui me fait supporter moins patiemment la mienne, et je crains qu'en me parlant si vivement du bien que tu veux faire un jour, tu ne m'aies fait innocemment un mal présent et réel.

Ce qui me tranquillise un peu sur ce point, c*est qu'ayant vu beaucoup de pauvres penser comme toi , je n'ai jamais vu de riche user des mêmes maximes. Par où je soupçonne (fa'il pourroit bien y avoir des causes qui font changer de système aux hommes en changeant de situa-

tion, et qui leur ôtent la volonté de bien faire en leur en donnant le pouvoir. Permets donc que j'éolaircisse avec toi mes doutes , et que je te suive un moment au chemin de la fortune , comme si j etois à ta place ou que tu ne valusses pas mieux que moi , non pour te rebuter de tes bons projets, mais pour me consoler de n'en pouvoir former de semblables.

La première chose que j'aperçois dans cet examen, c'est un intervalle immense entre la richesse et la pauvreté, sans savoir de quoi remplir cet espace : car tu m'as bien parlé de ta conduite étant riche, mais tu ne m'as rien dit de ce que tu ferois en t'enrichissant. Cependant , en songeant de si loin à l'autre extrémité de ta vie, il me semble que tu ne dois pas en oublier le cours, et qu'il ne suffit pas d'envisager le terme de ton voyage, si tu ne t'enquiers aussi du chemin. Par exemple, il y a d'abord quelque attention à faire aux instruments que tu veux mettre en œuvre pour arriver à ton but : car comme tu te proposes d'user des richesses que tu auras acquises d'une autre manière que ne font les hommes ordinaires, il me semble que tu ne dois pas employer les voies ordinaires de les acquérir, de peur de te mettre dès les premiers pas en contradiction avec toi-mêmje. Ainsi, pour les ennoblir par l'emploi

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que tu veux en faire, il faut que leur illustration commence à leur origine, et que la source en soit aussi pure que l'usage en doit être honnête.

Je ne crains pas que tu sois tenté d'aller à la fortune par des voies illégitimes; je sais que tes amis et ton emploi te mettront à portée de faire sans injustice de fort grands profits. Mais j'ai peine à voir comment tu pourras accumuler ces profits sans déroger à tes principes , ou combien de temps tu dois être impitoyable pour devenir un jour bienfaisant.

Dis-moi, Chrysophile, l'ordre des choses serat-il suspendu pour toi durant tout le progrès de ton élévation ? N'y aura-t-il ni maux à soulager, ni pauvres à secourir jusqu'à ce qu'il ne te reste plus rien à désirer? Ou bien faudra-t-il rebuter jusqu'alors tout honnête homme prêt à succomber sous le poids d'une infortune dont tu pourrois le délivrer? « Mon ami, l'humanité m'oblige « de vous laisser périr : car je n'ai pas encore les cent mille livres de rente qu'il me faut pour « vous faire du bien. Je suis dur, il est vrai, et je " ne donnerois pas maintenant un écu pour sauver tout le genre humain ; mais revenez jjans trente ans, quand je serai riche, et vous verrez " combien je serai bienfaisant. » Quelle étrange route pour aller au bien, que de commencer par

mal faire, et de tendre à la vertu par tous les vices qui la détruisent ! Penses-tu que la douce voix de la nature daignera toujours te parler après avoir été si longtemps rebutée? Penses-tu que trente ans d'endurcissement te laisseront au bout de ce temps le pouvoir d'ouvrir ton cœur à la pitié et ta bourse aux malheureux? 0 mon ami ! si tu veux n'être homme que dans ta vieillesse, prends caution de la nature qu'elle t'y fera parvenir, de peur que, trompé dans ton attente, tu ne cesses d'être avant d'être bon, et ne meure sans avoir vécu ! Vraiment, tu dois bien mépriser la pusillanimité de cet empereur qui regrettoit tant une seule journée, toi qui commences par rayer de ton compte la durée de ta jeunesse et les jours des trois quarts de ta vie, dont tout ce qu'on aura de mieux à dire sera qu'ils n'ont été que perdus.

Considère de plus qu'outre le risque d'une mort prématurée, tu cours encore celui du succès de tes soins. Ignores-tu que dans tout ce qui est du ressort de la fortune, elle a plus de force que le zèle et l'activité? Comme une beauté capricieuse, elle fuit ceux qui la recherchent et poursuit ceux qui la dédaignent. La vigilance, les talents, l'occasion même ne sont pas de sûrs garants de ses faveurs. La bizarre laissera quelquefois Aristippe pour Diogèpe, et le bureau du

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financier pour le cabinet poudreux du philosophe. Leibnitz mourra dans l'opulence et Las dans la pauvreté. Qui peut donc te répondre de l'événement ? Quelle témérité de compter pour remplir tes devoirs sur un succès qui dépend si peu de toi-même, ou quel oubli de la raison de rejeter si loin au hasard d'un événement douteux tout ce qu'il doit y avoir d'honnête et d'humain dans tous les événements de ta vie ! Malheureux I osestu mettre ainsi les vertus au sort avec la fortune? Si tu meurs avant le terme , ou que le ciel n'ait pas béni ton travail , ta jeunesse employée à de vaines poursuites d'une chimère, couvrira tes derniers jours d'opprobre et de désespoir. Quel sort affreux d'avoir tout fait pour des richesses qu'on n'a point acquises, d'avoir vécu comme un avide usurier, et de mourir pauvre et délaissé comme un dissipateur, sans emporter avec soi ni les bénédictions d'autrui, ni le contentement de soi-même , et sans faire au moins un heureux à sa mort î

Vous voilà pauvre et honnête homme. Mais savez-vous ce que vous deviendrez étant ricTie? Ignorez-vous que malgré vous vos idées et vos maximes changeront avec votre situation, et que

malgré vous, quand vous ne serez plus ce que vous êtes, vous ne penserez plus comme vous pensez aujourd'hui.

Je voudrois, dites-vous, être riche pour faire un bon usage de mes richesses, et si je désire d'avoir du bien, ce n'est que pour avoir le plaisir d'en faire et de secourir les malheureux. Comme si lé premier bien n'étoit pas de ne point faire de mal ! Comment est-il possible de s'enrichir sans contribuer à appauvrir autrui , et que diroit-on d'un homme charitable qui commenceroit par dépouiller tous ses voisins pour avoir ensuite le plaisir de leur faire l'aumône ! Vous qui raisonnez ainsi , qui que vous puissiez être, je vous déclare que vous êtes une dupe ou un hypocrite : ou vous cherchez à tromper les autres, ou votre cœur vous trompe vous-même en vous déguisant votre avarice sous l'apparence de l'humanité.

En gagnant par des injustices de quoi répandre un jour des bienfaits, tu ferois comme ces dévots zélés qui volent saintement le prochain pour faire des offrandes à Dieu . 1

Mais quand on supposeroit tout cela et qu'on pourroit concilier l'habitude de la dureté avec

l'objet de la bienfaisance, à quel degré précis as-lu fixé le terme de ta fortune? Quelle raison solide auras-tu d'en être content dans un point plus que dans un autre? Quelles bornes trouveras-tu dans la nature des choses où tu puisses raisonnablement dire : C'est assez ? Hélas ! si tu veux être en état de réparer tous les maux que feront tes semblables, si tu veux attendre que ton pouvoir s'étende aussi loin que nos misères, je te vois, insatiable et dur jusqu'à la fin de tes jours, accumuler sans cesse, faute d'avoir assez à répandre, et mourir accablé d'or, d'années et d'avarice, sans avoir jamais trouvé le temps ni les moyens de faire du bien à personne.

Travaille donc, sois ardent et actif, gagne le plus que tu pourras , mais pour répandre à mesure; hâte-toi de faire profiter tes gains en les plaçant sur la tête du pauvre, et change promptcment ce vil argent en de bonnes œuvres. Mais il faudra malgré toi qu'il se passe un temps entre Je moment où les fonds te rentrent et celui où tu les distribues. 0 Chrysophilc ! redoute ce dangereux intervalle, tremble que tu ne sois tenté d'abuser de ce sacré dépôt, et souviens-toi que plus un

homme est à Tépreuve, moins il s'expose aux tentations.

La manière de penser des hommes dépend beaucoup des gens avec qui ils ont à vivre et des tentations qu*ils ont à vaincre. On garde difficilemônt des maximes incessamment combattues, et par tout ce qui nous environne, et par les passions qui sont au-dedans de nous. L'état où tu vis maintenant laisse à la voix de l'honneur et de la vérité un libre accès auprès de toi, et le luxe dont tu ne peux jouir te tente médiocrement; mais n'espère pas qu'il en soit de même quand tu n'entendras jamais traiter la modération que de pédanterie, que l'espoir donnera de la force à tous tes désirs, qu'il faudra braver à la fois l'attrait présent du plaisir et les railleries continuelles de tes égaux, et qu'à tous tes bons sentiments d'homme on opposera sans cesse les bienséances de ton état. Ainsi, dès que tu seras riche, il faudra choisir nécessairement de vivre en riche et d'être impitoyable, ou de vivre en pauvre et d'être ridicule. Mais dans le rang où le ciel t'a placé, tu peuxf vivre modestement sans bassesse, et pratiquer la vertu sans combats. Comptes-tu pour rien un pareil avantage ? D'ailleurs toutes les sommes c u'il

laudra quelque jour consacrer à ton entretien sont maintenant réparties dans la société et y font peut-être plus de bien sans que tu t'en mêles, que tu n'en pourras faire toi-même après les avoir acquises : autre considération qui donne quelque poids à la première.

Mais crois-moi, mon cher Chrysophile, ou ton intérêt persuadera bien des sophismes à ta vertu, ou tu n'accumuleras jamais de bien grandes richesses.

Mais voyons ! quelles merveilles feras-tu donc tant avec tes trésors? A t'entendre, on croiroit que le seul riche sait être bienfaisant, et que nous sommes privés, nous autres pauvres, du plaisir d'exercer jamais le plus doux acte de Thumanité.

A t'entendre parler des avantages que l'opulence procure à l'humanité, ne sembleroit-il^as qu'on ne peut être secouru qu'à force d'argent? Opinion plus convenable à celui qui croit tenir la

suprême félicité dans ses coffres, qu'à qui la cherche dans les biens véritables.

Les grands besoins naissent des grands biens, disoit sagement Favorin, et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a de trop.

Qu'a-t-il fait pour moi? Il m'a fait vivre. Eh ! n'eussé-je pas vécu sans lui ! Non, il ne m'a point fait vivre, il m'a fait languir et mourir dans le plus infâme esclavage. Il m'a déshonoré et avili, il a éteint en moi toute la fierté naturelle au génie, il m'a moins rassasié de pain que d'opprobres, et la vie que j'ai menée dans sa triste maison m'a fait cent fois désirer la mort. Mais moi, qu'aije fait pour lui dans le même temps? J'ai nourri sa vanité, j'ai délivré son âme épaisse de l'ennui d'elle-même, je l'ai fait vivre au mépris de la mienne. Tandis qu'il n'en coûtoit pour moi qu'à sa bourse, j'épuisois pour lui mes soins, mes talents, ma liberté, ma substance; il buvoit mon

sang et ma vie à prix d'argent, et prétendoit me faire vivre.

Je sais que les plus scrupuleux de ces hommes vils qu on appelle honnêtes gens, méprisent tant de délicatesse, et que leur probité commode, fière de ne point commettre d'injustice évidente, n'a garde de rejeter les profits qui, sans paroître illégitimes, portent préjudice à autrui. Mais toi, mon cher Chrysophile, à qui k sublimité de tes vues impose un devoir plus sévère, tu n'ignores pas que le premier bien à faire est de ne causer de mal à personne, et qu'il y a loin encore des lois de la justice à celles de la vertu. Quelque légitime que puisse être ton gain, d'autres, qui peut-être en ont plus besoin que toi, l'auroient fait à ta place, et n'est-ce pas, au fond, leur ôter réellement tout celui que tu fais à leur préjudice? Je te vois donc, dans toutes tes affaires, sans cesse occupé de la crainte de nuire à quelqu'un sans en rien savoir, et je ne puis imaginer par quel moyen tu viendras jamais à bout de te rassurer contre ce doute insupportable à toute âme bienfaisante, de faire innocemment le malheur d'autrui.

Si Ton ne peut être vraiment humain et rester riche, comment pourroit-on l'être et s'enrichir?

Richesses. On les désire pour en faire un bon usage, mais on ne le fait plus quand on les a.

Quand on se croit au-dessus des maux do» l'humanité, on ne les plaint plus dans les autres.

Je me garderois de faire ces difficultés à un homme ordinaire, et je sais bien qu'il se moqueroit de moi; mais pour toi qui veux être vertueux et qui n'aspires même à la fortune que pour cela, ces objections te regardent, et tu dois les résoudre.

Je pense que tu ne me répondras pas

qu'il vaut autant que tu fasses pour ton profit ce qu'aussi bien quelque autre feroit à ton refus, car

ce seroit te glorifier de n'être pas le dernier des hommes, et renoncer à la vertu jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de méchants.

— Ou bien :

Beaucoup d'honnêtes gens me diroient volontiers qu'ils aiment autant profiter des friponneries qu'aussi bien d'autres feroient à leur place : humble aveu de quiconque se tient assez vertueux de n'être pas le plus scélérat des hommes , et ne se croit obligé d'être juste qu'après que tout le monde le sera devenu. 0 Chrysophile ! si je connois assez ton cœur, je n'aurai pas besoin de réfuter une semblable excuse, car tu n'auras jamais l'esprit de la trouver.

Multipliez les portes de fer, les serrures, les chaînes, les gardes et les surveillants, élevez de toutes parts des gibets, des roues, des échafauds, imaginez chaque jour de nouvelles tortures, endurcissez votre âme à l'aspect de toutes les souffrances des indigents, érigez des chaires et des collèges où l'on n'enseigne que les maximes qui vous conviennent; attirez, payez sans cesse de nouveaux écrivains pour rendre le vol du pauvre encore plus infâme et celui du riche encore plus

respecté; imaginez chaque jour de nouvelles distinctions pour autoriser dans l'un et punir dans l'autre les mêmes manœuvres sous d'autres noms. Mais soyez sûr que votre insatiable convoitise ne servira qu'à nourrir celle d'autrui, que vos friponneries ne feront qu'accumuler autour de vous une multitude d'autres coquins qui vous les rendront malgré vos soins et votre expérience ; qu'une foule de femmes perdues, vils instruments de vos plaisirs, n'en supporteront le dégoût qu'afm de se dédommager à vos dépens avec vos plus méprisables clients ; que votre sensualité ne sera nourrie que des aliments les plus mauvais dans leur espèce ; que votre table ne sera couverte que du rebut de celle des particuliers modestes, qui sont leurs pourvoyeurs eux-mêmes. Vos avides valets vous serviront à grand prix du fumier déguisé, méconnoissable à votre goût gâté, et dont vos parasites n'oseront s^ plaindre; les uns et les autres riront en secret de voir le maître de la maison, c'est-à-dire l'arbitre du goût, s'empoisonner avec extase, goûter vertueusement dans des mets corrompus l'argent qu'ils lui ont coûté. Cependant, vos biens mal acquis et plus mal gouvernés se dissiperont à la recherche d'un bonheur qui fuit sans cesse ; ils ne vous laisseront que le remords de leur source et le regret de leur perte. On trom-

pera tous vos soins, on enfoncera vos portes , on brisera vos serrures, on forcera vos coffres. Toutes vos précautions ne tourneront qu à votre ruine, et si par hasard vous rencontrez jamais un homme de bien à qui vous fier, cent fripons se réuniront aussitôt pour le rendre suspect et vous voler plus commodément. Environné de mains avides, vous ne pourrez veiller sur un sans en laisser agir mille autres; tout prendra sous vos yeux des formes contraires à la réalité ; tout ne vous parlera que d'attachement, et vous serez détesté de tout le monde ; inexorable aux gens de bien, vous ne serez touché que des flatteries des fourbesj les seuls qui sauront vous émouvoir à pitié seront des malheureux qui n'en méritent de personne. Vos bienfaits mêmes, corrompus dans leur source et dans leur emploi, ne seront que de nouveaux crimes ; enfin mille perfides et lâches amis voudroient verser leur sang pour votre service et mourir pour vous au besoin, qui n'aspirent en secret qu'à l'instant désiré de votre agonie. N'espérez pas même qu'ils attendent pour vous abandonner que vous ne puissiez plus vous en apercevoir : leur avidité ne leur en laissera pas le temps, et la mort n'aura pour nul d'entre vous la pitié de prévenir ce désolant spectacle ; vous les verrez courir aux seules choses qui les attachoient à vous ! dépouillé de

votre vivant et sous vos yeux, vous mourrez pauvre et délaissé pour avoir vécu riche et fêlé de tous; et pour dire en un mot ce que votre sort a de plus horrible, dans tous les chagrins qui viendront vous accabler sans cesse , si l'intérêt feint quelquefois de prendre votre parti, l'humanité même se réjouira de tous vos malheurs.

Les inquiétudes cruelles viendront contrister ton âme au sein des voluptés. Dans tes plus tumultueux festins, mille souvenirs amers, mille remords funestes crieront au fond de ton cœur plus haut que tous tes convives. Combien de fois des pleurs mal retenus, humectant tes paupières, chasseront-ils tout à coup de la table la feinte gaieté qu'on s'efforçait d'y montrer! Combien de fois, au lieu du vin parfumé qui remplira ta coupe , croiras-tu boire le sang des malheureux que tu te reprocheras d'avoir faits! Que si les peines viennent ainsi te chercher au milieu des plaisirs, quelle ressource te restera-t-il pour repousser leurs attaques?

Et ne pense pas que ce soit là le pire état où ta mollesse envers toi-même et ta dureté pour autrui peut te rabaisser. Les regrets et les re-

mords, tout cruels qu'ils sont, ont encore je ne sais quel fond de douceur secrète d'une âme en qui le goût du bien et le charme du sentiment ne sont pas entièrement elfacés. Crains surtout cette gangrène des corps corrompus, cet avilissement honteux et abominable, dernier terme de l'abrutissement et dernier fruit des combats qu'un riche stupide et barbare est forcé de livrer sans cesse à sa sensibilité naturelle.

Qu'ils restent seuls dans leurs vastes palais, entourés de remords et d'ennuis pour tout cortège. Et puisqu'ils aiment tant la servitude, qu'ils ne voient que des valets autour d'eux !

Il voit sans pitié ces malheureux, accablés de travaux continuels, en tirer à peine un pain sec et noir qui sert à prolonger leur misère. Il ne trouve point étrange que le profit soit en raison inverse du travail, et qu'un fainéant dur et voluptueux s'engraisse de la sueur d'un million de misérables épuisés de fatigue et de besoin. C'est leur état, dit-il, ils y sont nés, l'habitude égalise

i2 FRAGMENTS INÉDITS

tout, et je ne suis pas plus heureux sous mes lambris qu'un bouvier sous son chaume, pas plus, devroit-il ajouter, que le bœuf même dans son étable. Mais parle-t-on de ces climats sauvages dont les habitants sans travaux et sans besoins vivent dans une indolence continuelle? Alors il plaint tendrement le sort de ces malheureux privés du seul bonheur de préparer pour autrui les commodités de la vie, et il ne sauroit comprendre qu'on puisse vivre dans un pays où il n'y a pas d'honnêtes riches qui sucent charitablement le sang du peuple. En effet, comment ne pas préférer la brillante destinée du malheureux qui nous sert, à l'oisiveté du sauvage qui ne nous est bon à rien? Telles sont les contradictions de nos prétendus sages, vils adulateurs de l'opulence, plus vils détracteurs de la pauvreté, et qui savent prudemment accommoder la philosophie au goût de ceux qui la payent.'

Mais n'est-il pas fort étrange que ces gens

efféminés , qui n'épargnent rien pour quelques commodités imaginaires, et qui dépensent quelquefois beaucoup d'argent pour se délivrer d'un bruyant voisinage, craignent d'employer quel-

([lies deniers à se délivrer de l'éternelle importu- ;(' d'un gueux? Il y a tant d'antipathie entre le he et le pauvre que le premier aime encore naieux être incommodé lui-même que de contribuer au soulagement de l'autre.

La moindre de toutes les mises que l'on peut apporter dans un commerce de bienfaits est l'argent.

Au lieu de te mettre bassement dans la classe des riches, reste dans celle des gens de mérite, et laisse entre ces deux classes l'éternelle séparation qu'y a mise la nature.

L'un ne sait tirer que de sa bourse des témoignages d'amitié, tandis que l'autre prodigue ses soins, son temps, ses talents, ses sentiments, sa liberté, sa vie. Et après ce partage inégal, le riche ingrat, fier de quelques misérables dons, ose

encore impudemment exiger de la reconnois-

sance.

Nous avons des talents ou du moins des bras , laissons-leur leurs indignes richesses et gardons notre liberté; crois-moi, Chrysophile, ils seront plus embarrassés que nous.

La plus brillante fortune ne sauroit nous mettre à l'abri de ses revers; jamais nous ne l'asservirons avec ses propres armes. Il faut pour la vaincre en employer d'autres qui soient de meilleure trempe.

On voit, comme le dit M. F. Bovet dans sa préface, que a l'ouvrage n'est malheureusement qu'ébauché. » Il forme un petit cahier in-4°.

L'aimable et savant bibliothécaire de Neuchâtel a découvert que ces lambeaux mal cousus ne sont pas antérieurs à 1749 et pas postérieurs à 17o6. Il fonde son opinion sur le fait concluant de la découverte d'une adresse de lettre, du revers de laquelle Jean Jacques s'est servi. Cette adresse porte ceci : A Monsieur, Monsieur fiousseaut rue de Grenelle-Saint-Honoré.

A. DE B

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