FRAGMENTS DES RÊVERIES
Pour bien remplir le titre de ce recueil, je l'aurois dû commencer il y a soixante ans : car ma vie entière n'a guère été qu une longue rêverie, divisée en chapitres par mes promenades de chaque jour.
Je le commence aujourd'hui , quoique tard, parce qu'il ne me reste rien de mieux à faire en ce monde.
Je sens déjà mon imagination se glacer, toutes mes facultés s'affaiblir. Je m'attends à voir mes rêveries devenir plus froides de jour en jour, jus-
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qu'à ce que l'ennui de les écrire m'en ôte le courage; ainsi, mon livre, si je le continue, doit naturellement finir quand j'approcherai delà fin de ma vie.
L'attente de l'autre vie adoucit tous les maux de celle-ci et rend les terreurs de la mort presque nulles; mais, dans les choses de ce monde, Tespérance est toujours mêlée d'inquiétude, et il n'y a de vrai repos que dans la résignation.
Ils ont creusé entre eux et moi un abîme immense que rien ne peut plus ni combler ni franchir, et je suis aussi séparé d'eux pour le reste de ma vie que les morts le sont des vivants.
S'il y a désormais quelque chance qui puisse changer l'état des choses, ce que je ne crois pas, il est très-sûr au moins que cette chance ne peut être qu'en ma faveur; car, en pis, plus rien n'est possible.
Je dis tout naïvement mes sentiments, mes opinions, quelque bizarres, quelque paradoxes {sic) quelles puissent être : je n'argumente ni ne prouve, parce que je ne cherche à persuader personne et que je n'écris que pour moi.
Veux-je me venger d'eux aussi cruellement qu'il est possible, je n'ai pour cela qu'à vivre heureux et content ; c'est un sûr moyen de les rendre misérables.
En se donnant le besoin de me rendre malheureux, ils font dépendre de moi leur destinée.
Qu'on est puissant, qu'on est fort, lorsqu'on n'espère plus rien des hommes ! Je ris de la ftlle ineptie des méchants, quand je songe que trente ans de soins, de travaux, de soucis, de peines, ne
leur ont servi qu'à me mettre pleinement audessus d'eux.
S'ils veulent me nourrir de pain, c'est en m'abreuvant d'ignominie. La charité dont ils veulent user à mon égard n'est pas bénéfieence, elle est opprobre et outrage; elle est un moyen de m'avilir et rien de plus. Ils me voudroient mort, sans doute, mais ils m'aiment encore mieux vivant et diffamé , et je recevrois leur aumône avec la même reconnaissance qu'un passant peut avoir pour un voleur qui, après lui avoir pris sa bourse, lui en rend une petite partie pour achever son chemin. Encore y a-t-il cette différence que l'intention du voleur n'est pas d'avilir le passant, mais uniquement de le soulager.
Il n'y a que moi seul au monde qui se lève chaque jour avec la certitude parfaite de n'éprouver dans la journée aucune nouvelle peine et de ne pas se coucher plus malheureux.
Tout me montre et me persuade que la Providence ne se mêle en aucune façon des opinions humaines, ni de tout ce qui tient à la réputation, et qu'elle livre entièrement à la fortune et aux hommes tout ce qui reste ici-bas de l'homme après sa mort.
Il n'y a plus ni affinité, ni fraternité entre eux et moi , ils m'ont renié pour leur frère, et moi, je me fais gloire de les prendre au mot. Que si néanmoins je pouvois remplir encore envers eux quelque devoir d'humanité, je le ferois sans doute, non comme avec mes semblables, mais comme avec des êtres souffrants et sensibles qui ont besoin de soulagement. Je soulagerois de même et de meilleur cœur encore un chien qui souffre , car n'étant ni traître, ni fourbe, et ne caressant jamais par fausseté, un chien m'est beaucoup plus proche qu'un homme de cette génération.
Et quand mon innocence enfin reconnue auroit convaincu mes persécuteurs, quand la vérité luiroit à tous les yeux plus brillants que le soleil,
Oi 1-UAGMENTS INÉUiïS DE J. J. UOUSSEÂU.
le public, loin d'apaiser sa furie, n'en deviendroit que plus acharné; il me haïroit plus alors pour sa propre injustice qu'il ne me hait aujourd'hui pour les vices qu'il aime à m'attribuer. Jamais il ne me pardonneroit les indignités dont il me charge. Elles seront désormais pour lui mon plus irrémissible forfait.
Je n'ai rien à dire de ces pensées, dans le ton des liêveries d'un promeneur solitaire, si ce n'est qu'elles sont écrites sur un paquet de caries à jouer.
A. DE B