‹ Fragments inéditsChapitre 5 sur 23 · A M. LE MARÉCHAL DE LUXEMBOCRG · texte numérisé non relu

A M. LE MARÉCHAL DE LUXEMBOCRG

Motiers, le 28 janvier 1763.

Il faut, monsieur le Maréchal, avoir du courage pour décrire en cette saison le lieu que j'habite. Des cascades, des glaces, des rochers nus, des sapins noirs couverts de neige, sont les objets dont je suis entouré, et à l'image de l'hiver, le pays ajoutant l'aspect de l'aridité, ne promet, à le voir, qu'une description fort triste. Aussi a-t-il Fair assez nu en toute saison, mais il est presque

58 l-r.AG.MEMS INliDlTS

effrayant dans celle-ci. il faut donc vous le représenter comme je Tai trouvé en y arrivant, et non comme je le vois aujourd'hui, sans quoi, Tintérêt que vous prenez à moi m'empêcheroit de vous en rien dire.

Figurez-vous donc un vallon d'une honne demilieue de large et d'environ deux lieues de long, au milieu duquel passe une petite rivière appelée la Reuss (*), dans la direction du nord-ouest au sud-est. Ce vallon, formé par deux chaînes de montagnes, qui sont des branches du mont Jura, et qui se resserrent par les deux bouts , reste pourtant assez ouvert pour laisser voir au loin ses prolongements, lesquels, divisés en rameaux par les bras des montagnes, offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon, appelé le Valde-Travers, du nom d'un village qui est à son extrémité orientale, est garni de quatre ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres. Celui de Motiers, qui forme le milieu, est dominé par un vieux château désert, dont le voisinage et la situation solitaire et sauvage m'attirent souvent dans mes promenades du matin, d'autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derrière, sans passer par la rue ni de-

;*) VAreuse ou la lieuse. (Voir le Voyage aux quatre lacs.)

vant aucune maison. On dit que les l)ois et les rochers qui environnent ce château sont fort remplis (le vipères; cependant, ayant beaui^oup parcouru tous les environs, et m'étant assis à toutes sortes de places, je nen ai point vu jusqu'ici.

Outre ces villages, on voit, vers le bas des montagnes, plusieurs maisons éparses, qu'on appelle des prises, dans lesquelh^s on tient des bestiaux, et dont plusieurs sont habitées par les propriétaires, la plupart des paysans. Il y en a une entre autres à mi-côte nord , par conséquent exposée au midi, sur une terrasse naturelle, dans la plus admirable position que j'aie jamais vue, et dont le difticile accès m'eût rendu l'habitation trèscommode. J'en fus si tenté, que dès la première fois je m'étois presque arrangé avec le propriétaire pour y loger; mais on m'a, depuis, tant dit de mal de cet homme, qu'aimant encore mieux la paix et la sûreté qu'une demeure agréable, j'ai pris le parti de rester où je suis. La maison que j'occupe est dans une moins belle position, mais elle est grande, assez commode ; elle a une galerie extérieure, où je promène dans les mauvais temps; et ce qui vaut mieux que tout le reste, c'est un asile offert par l'amitié. •

La Keuss a sa source au-dessus d'un village appelé Saint-Sulpice, à l'extrémité occidentale du

vallon ; elle en sort au village de Travers, à l'autre extrémité, où elle commence à se creuser un lit qui devient bientôt précipice, et la conduit enfir dans le lac de Neuchâtel. Cette Reuss est une trèsjolie rivière, claire et brillante comme de l'argent où les truites ont bien de la peine à se cache dans des touffes d'herbes. On la voit sortir tou d'un coup de terre à sa source, non point en pe tite fontaine ou ruisseau, mais toute grande e déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse , ei bouillonnant à travers les rochers. Comme cett source est fort enfoncée dans les rochers escarpé d'une montagne, on y est toujours à l'ombre; e la fraîcheur continuelle, le bruit, les chutes, 1 cours de l'eau, m'attirant l'été à travers ces ro ches brûlantes , me font souvent mettre en nag pour aller chercher le frais près de ce murmure ou plutôt près de ce fracas, plus flatteur à mo oreille que celui de la rue Saint-Martin.

L'élévation des montagnes qui forment le val Ion n'est pas excessive , mais le vallon même e; montagne, étant fort élevé au-dessus du lac; et ] lac, ainsi que le sol de toute la Suisse, estencoi extrêmement élevé sur les pays de plaines, élevt à leur tour au-dessus du niveau de la mer. 0 peut juger sensiblement de la pente totale par long et rapide cours des rivières, qui, des mont

gnes de Suisse, vont se rendre, les unes dans la Méditerranée et les autres dans l'Océan. Ainsi, quoique la Reuss, traversant le vallon, soit sujette à de fréquents débordements qui font des bords de son lit une espèce de marais , on n'y sent point le marécage, l'air n'y est point humide et malsain, la vivacité qu'il tire de son élévation l'empêchant de rester longtemps chargé de vapeurs grossières; les brouillards, assez fréquents les matins, cèdent, pour l'ordinaire, à l'action du soleil à mesure qu'il s'élève.

Comme entre les montagnes et les vallées la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis ici dans un fond n'est pas moins vaste que celle que j'avois sur les hauteurs de Montmorency, mais elle est d'un autre genre; elle ne flatte pas, elle frappe, elle est plus sauvage que riante; l'art n'y étale pas ses beautés, mais la majee.té de la nature en impose; et, quoique le parc de Versailles soit plus grand que ce vallon, il ne paroîtroit qu'un colifichet en sortant d'ici. Au premier coup d'œil, le spectacle, tout grand qu'il est, semble un peu nu ; on voit très-peu d'arbres dans la valhk' ; ils y viennent mal et ne donnent presque aucun fruit; l'escarpement des montagites, étant très-rapides, montre en divers endroits le gris des rochers; le noir des sapins coupe ce gris

62 fra(;ments inédits

d'une niiance qui n'est pas riante, et ces sapins s grands, si beaux quand on est dessous, ne paroissent au loin que des arbrisseaux, ne promet tent ni l'asile ni l'ombre qu'ils donnent : le fon( du vallon, presque au niveau de la rivière, sembl< n'offrir à ses deux bords qu'un large marais ci l'on ne sauroit marcher; la réverbération des ro chers n'annonce pas, dans un lieu sans arbres une promenade bien fraîche quand le soleil luit sitôt qu'il se couche, il laisse à peine un crépus cule, et la hauteur des monts, interceptant tout Id lumière, fait passer presque à l'instant du jou à la nuit.

Mais si la première impression de tout cel n'est pas agréable, elle change insensiblemer par un examen plus détaillé ; et, dans un pays o l'on croyoit avoir tout vu du premier coup d'œi on se trouve avec surprise environné d'obje . chaque jour plus intéressants. Si la promenad de la vallée est un peu uniforme, elle est, en rt vanche, extrêmement commode; tout y est d^ niveau le plus parfait, les chemins y sont un ^ comme des allées de jardin, les bords de la r vière offrent par places de larges pelouses d'u plus beau vert que les gazons du Palais Royal, > l'on s'y promène avec délices le long de cette bel oau qui, dans le vallon, prend un cours paisib

.. quittant ses cailloux et ses rochers, quelle rerouve au sortir du Val-de-Travers. On a proposé ie planter ses bords de saules et de peupliers )0ur donner, durant la chaleur du jour, de Tom- )re au bétail désolé par les mouches. Si jamais e projet s'exécute, les bords de la Reuss devien- Iront aussi charmants que ceux du Lignon, et il le leur manquera plus que des Astrées, des Silandres et un d'Urfé.

Comme la direction du vallon coupe obliquenent le cours du soleil, la hauteur des monts ette toujours de l'ombre par quelque côté sur la plaine; de sorte qu'en dirigeant ses promenades 3t choisissant ses heures, on peut aisément faire i l'abri du soleil tout le tour du vallon. D'ailleurs, 3es mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu'il se lève tard et se couche de bonne iieure, en sorte qu'on n'en est pas longtemps brûlé. Nous avons presque ici la clef de l'énigme du ciel de trois aunes (*), et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuss n'ont pas trois heures de soleil, même en été.

• Allusion à ces vers des Bucoliques : #

Die quibuK in terris, et eris mihi magnus Apollo, Trespateat cœlispatium non ampliùs ulna$. Egl. 111, V. i05.

Lorsqu'on quitte le bas du vallon pour se promener à mi-côte, comme nous fîmes une fois, Monsieur le maréchal, le long des Champeaux, du côté d'Andilly, on n'a pas une promenade aussi commode ; mais cet agrément est bien compensé par la variété des sites et des points de vue, par les découvertes que l'on fait sans cesse autour de soi , par les jolis réduits qu'on trouve dans les gorges des montagnes, où le cours des torrents qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent, offrent des asiles verdoyants et frais quand on suffoque à découvert. Ces réduits, ces petits vallons ne s'aperçoivent pas, tant qu'on regarde au loin les montagnes, et celajoint à l'agrément du lieu celui de la surprise lorsqu'on vient tout d'un coup à les découvrir. Combien de fois je me suis figuré, vous suivant à la promenade et tournant autour d'un rocher aride, vous voir surpris et charmé de retrouver des bos- (}uets pour les dryades , où vous n'auriez cru trouver que des antres et des ours !

Tout le pays est plein de curiosités naturelles qu'on ne découvre que peu à peu, et qui, par ces découvertes successives, lui donnent chaque jour l'attrait de la nouveauté. La botanique offre ici ses trésors à qui sauroit les connoître ; et souvent.

en voyant autour de moi cette profusion de plantes rares, je les foule à regret sous le pied l'un ignorant. Il est pourtant nécessaire d'en connoître une pour se garantir de ses terribles effets ; s'est le napel. Vous voyez une très-belle plante, haute de trois pieds, garnie de jolies fleurs bleues, qui vous donnent envie de la cueillir; mais à peine Ta-t-on gardée quelques minutes, qu'on se sent saisi de maux de tète, de vertiges, d'évanouissements, et l'on périroit si l'on ne jetoit promptement ce funeste bouquet. Cette plante a souvent causé des accidents à des enfants et à d'autres gens qui ignoroient sa pernicieuse vertu. Pour les bestiaux, ils n'en approchent jamais, et ne broutent pas même 4'herbe qui l'entoure. Les faucheurs l'extirpent autant qu'ils peuvent; quoi qu'on fasse, l'espèce en reste, et je ne laisse pas d'en voir beaucoup en me promenant sur les montagnes; mais on l'a détruite à peu près dans le vallon.

A une petite lieue de Motiers, dans la seigneurie de Travers, est une mine d'asphalte, qu'on dit qui s'étend sous tout le pays : les habitants lui attribuent modestement la gaieté dont ils se vantent, et qu'ils prétendent se transmettre môme à leurs bestiaux. Voilà sans doute une belle vertu de ce minéral ; mais, pour en pouvoir

sentir refficace, il ne faut pas avoir quitté le château de Montmorency. Quoi qu'il en soit des merveilles qu'ils disent de leur asphalte, j'ai donné au seigneur de Travers un moyen sûr d'en tirer la médecine universelle ; c'est de faire une bonne pension à Lorry ou à Bordeu.

Au-dessus de ce même village de Travers , il se fit il y a deux ans une avalanche considérable, et de la façon du monde la plus singulière. Un homme qui habite au pied de la montagne avoit son champ devant sa fenêtre, entre la montagne et sa maison. Un matin, qui suivit une nuit d'orage, il fut bien surpris, en ouvrant sa fenêtre, de trouver un bois à la place de son champ ; le terrain, s'éboulant tout d'une pièce, avoit recouvert son champ des arbres d'un bois qui étoit audessus; et cela, dit-on, fait entre les deux propriétaires le sujet d'un procès qui pourroit trouver place dans le recueil de Pitaval (').

L'espace que l'avalanche a mis à nu est fort grand et paroît de loin ; mais il faut en approcher pour juger de la force et de l'éboulement, de l'étendue du creux, et de la grandeur des rochers

(*) Gayot de Pitaval, mort en 17i3, auteur de plusieurs colléetioDs et recueils, notamment de celui des Causes célèbres^ e» vingt volumes in-l2. {Correspondance^ t. Ill,)

qui ont été transportés. Ce fait récent et certain rend croyable ce que dit Pline d'une vigne qui avoit été ainsi transportée d'un côté du chemin à l'autre. Mais rapprochons-nous de mon habitation.

J'ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade qui, du haut de la montagne, tombe par l'escarpement d'un rocher dans le vallon, avec un bruit qui se fait entendre au loin, surtout quand les eaux sont grandes (*). Cette cascade est très en vue; mais ce qui ne l'est pas de même est une grotte à côté de son bassin , de laquelle l'entrée est difficile , mais qu'on trouve au dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cintrée en tiers-point, et décorée d'un ordre d'architecture qui n'est ni toscan ni dorique, mais l'ordre de la nature, qui sait mettre des proportions et de l'harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers. Instruit de la situation de cette grotte, je m'y rendis seul l'été dernier pour la contempler à mon aise. L'extrême sécheresse me donna la facilité d'y entrer par une ouverture enfoncée et très-surbaissée, en me traînant sur le ventre, car la fenêtre est trop haute pour qu'on

(*) C'est le torrent du Bied qui la forme. (Voir le Voyage aux quatre lacs.) A. de B.

puisse y passer sans échelle. Quand je fus au dedans, je m'assis sur une pierre, et je me mis à contempler avec ravissement cette superbe salle dont les ornements sont des quartiers de roches diversement situés , et formant la décoration la plus riche que j'aie jamais vue, si du moins on peut appeler ainsi celle qui montre la plus grande puissance, celle qui attache et intéresse, celle qui fait penser, qui élève Tâme, celle qui force l'homme à oublier sa petitesse pour ne penser qu'aux œuvres de la nature. Des divers rochers qui meublent cette caverne , les uns détachés et tombés de la voûte , les autres encore pendants et diversement situés, marquent tous dans cette mine naturelle l'effet de quelque explosion terrible dont la cause paroît difficile à imaginer, car même un tremblement de terre ou un volcan n'expliqueroit paf cela d'une manière satisfaisante. Dans le fond de la grotte, qui va en s'élevant de même que sa voûte, on monte sur une espèce, d'estrade , et de là , par une pente assez roide, sur un rocher qui mène de biais à un enfoncement très-obscur par où l'on pénètre sous la montagne. Je n'ai point été jusque-là, ayant trouvé devant moi un trou large et profond qu'on ne sauroit franchir qu'avec une planche. D'ailleurs, vers le haut de cet enfoncement, et près-

que à l'entrée de la galerie souterraine, est un quartier de rocher très-imposant, car, suspendu presque en l'air, il porte à faux par un de ses anjgles, et penche tellement en avant, qu'il semble se détacher et partir pour écraser le spectateur. Je ne doute pas cependant qu'il ne soit dans cette situation depuis bien des siècles , et qu'il reste encore plus longtemps; mais ces sortes d'équilibres, auxquels les yeux ne sont pas faits, ne laissent pas de causer quelque inquiétude; et quoiqu'il fallût peut-être des forces immenses pour ébranler ce rocher qui paroît si prêt à tomber, je craindrois d'y toucher du bout du doigt, et ne voudrois pas plus rester dans la direction de sa chute que sous l'épée de Damoclès.

La galerie souterraine à laquelle cette grotte sert de vestibule ne continue pas d'aller en montant , mais elle prend sa pente un peu vers le bas, et suit la même inclinaison dans tout l'espace qu'on a jusqu'ici parcouru. Des curieux s'y sont engagés à diverses fois avec des domestiques, des flambeaux , et tous les secours nécessaires ; mais il faut du courage pour pénétrer loin dans cet effroyable lieu , et de la vigueur pour ne pas s'y trouver mal. On est allé jusqu'à près de d«nilieue, en ouvrant le passage où il est trop étroit, et sondant avec précaution les gouffres et fon-

drières qui sont à droite et à gauche; mais on prétend, dans le pays, qu'on peut aller par le même souterrain à plus de deux lieues jusqu'à l'autre côté de la montagne, où l'on dit qu'il aboutit du côté du lac, non loin de l'embouchure de la Reuss.

Au-dessous du bassin de la même cascade est une autre grotte plus petite, dont l'abord est embarrassé de plusieurs grands cailloux et quartiers de roche qui paroissent avoir été entraînés là par les eaux. Cette grotte-ci, n'étant pas si praticable que l'autre, n'a pas de même tenté les curieux. Le jour que j'en examinai l'ouverture, il faisoit une chaleur insupportable ; cependant il en sortoit un vent si vif et si froid, que je n'osai rester longtemps à l'entrée, et toutes les fois que j'y suis retourné, j'ai toujours senti le même vent; ce qui me fait juger qu'elle a une communication plus immédiate et moins embarrassée que l'autre.

A l'ouest de la vallée, une montagne la sépare en deux branches : l'une, fort étroite, où sont le village de Saint-Sulpice, la source de la Reuss et le chemin de Pontarlier. Sur ce chemin, l'on voit encore une grosse chaîne, scellée dans le rocher, et mise là jadis par les Suisses pour fermer de ce côté-là le passage aux Bourguignons.

L'autre branche, plus large, et à gauche de la

première, mène par le village de Butte à un pays perdu, appelé la Côte aux Fées, qu'on aperçoit de loin parce qu'il va en montant. Ce pays, n'étant sur aucun chemin , passe pour très-sauvage, et en quelque sorte pour le bout du monde. Aussi prétend-on que c'étoit autrefois le séjour des fées, et le nom lui en est resté : on y voit encore leur salle d'assemblée dans une troisième caverne qui porte aussi leur nom et qui n'est pas moins curieuse que les précédentes. Je n'ai pas vu cette grotte aux fées, parce qu'elle est assez loin d'ici; mais on dit qu'elle étoit superbement ornée, et l'on y voyoit encore, il n'y a pas longtemps, un trône et des sièges très-bien taillés dans le roc. Fout cela a été gâté et ne paroît presque plus aujourd'hui. D'ailleurs, l'entrée de la grotte est presque entièrement bouchée par les décombres, par les broussailles , et la crainte des serpents et des bêtes venimeuses rebute les curieux d'y vouloir pénétrer. Mais si elle eût été praticable entre et dans sa première beauté, et que madame i maréchale eût passé dans co pays, je suis sûr qu'elle eût voulu voir cette grotte singulière, n'eût-ce été qu'en faveur de Fleur-d'Epine et des ;icardins (*). •

• l'orsonnages des contes d'Hamilton.

Plus j'examine en détail l'état et la position de ce vallon, plus je me persuade qu'il a jadis été sous l'eau ; que ce qu'on appelle aujourd'hui le Val-de-Travers, fut autrefois un lac formé par la Reuss, la cascade et d'autres ruisseaux, et contenu par les montagnes qui l'environnent, de sorte que je ne doute point que je n'habite l'ancienne demeure des poissons : en effet, le sol du vallon est si parfaitement uni , qu'il n'y a qu'un dépôt formé par les eaux qui puisse l'avoir ainsi nivelé. Le prolongement du vallon, loin de descendre, monte le long du cours de la Reuss, de sorte qu'il a fallu des temps infinis à cette rivière pour se caver, dans les abîmes qu'elle forme, un cours en sens contraire à l'inclinaison du terrain. Avant ces temps, contenue de ce côté, de même que de tous les autres, et forcée de refluer sur elle-même, elle dut enfin remplir le vallon jusqu'à la hauteur de la première grotte que j'ai décrite, par laquelle elle trouva ou s'ouvrit un écroulement dans la galerie souterraine qui lui servoit d'aqueduc.

Le petit lac demeura donc constamment à cette hauteur, jusqu'à ce que, par quelques ravages, fréquents au pied des montagnes, dans lesl grandes eaux , des pierres ou graviers embarrassèrent tellement le canal, que les eaux n'eurent

plus un cours suffisant pour leur écoulement. Alors, s'étant extrêmement élevées, et agissant avec une grande force contre les obstacles qui les retenoient, elles s'ouvrirent entin quelque issue par le côté le plus foible et le plus bas. Les premiers filets échappés, ne cessant de creuser et de s'agrandir, et le niveau du lac baissant à proportion, à force de temps, le vallon dut enfin se trouver à sec. Cette conjecture , qui m'est venue en examinant la grotte où l'on voit des traces sensibles du cours de l'eau, s'est confirmée premièrement par le rapport de ceux qui ont été dans la galerie souterraine, et qui m'ont dit avoir trouvé des eaux croupissantes dans les creux des fondrières dont j'ai parlé; elle s'est confirmée encore dans les pèlerinages que j'ai faits à quatre lieues d'ici pour aller voir milord Maréchal à sa campagne au bord du lac, et où je suivois , en montant la montagne, la rivière qui descendoit à côté de moi par des profondeurs effrayantes, que, selon toute apparence, elle n'a pas trouvées toutes faites, et qu elle n'a pas non plus creusées en un jour. Enfin , j'ai pensé que l'asphalte, qui n'est qu'un bitume durci, étoit encore un indice d'un pays longtemps imbibé paiP les eaux. Si j'osois croire que ces folies pussent vous amuser, je tracerois sur le papier une espèce de

plan qui pût vous éclaircir tout cela; mais il faut attendre qu'une saison plus favorable et un peu de relâche à mes maux me laissent en état de parcourir le pays.

On peut vivre ici puisqu'il y a des habitants. On y trouve même les principales commodités de la vie, quoique un peu moins facilement qu'en France. Les denrées y sont chères , parce que le pays en produit peu et qu'il est fort peuplé, surtout depuis qu on y a établi des manufactures de toiles peintes, et que les travaux d'horlogerie et de dentelle s'y multiplient. Pour y avoir du pain mangeable, il faut le faire chez soi; et c'est le parti que j'ai pris à l'aide de M^^^ Levasseur; la viande y est mauvaise, non que le pays n'en produise de bonne, mais tout le bœuf va à Genève ou à Neuchâtel, et l'on ne tue ici que de la vache. La rivière fournit d'excellente truite, mais si délicate, qu'il faut la manger sortant de l'eau. Le vin vient de Neuchâtel, et il est très-bon, surtout le rouge. Pour moi, je m'en tiens au blanc, bien moins violent, à meilleur marché , et selon moi beaucoup plus sain. Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même des pommes, seulement des fraises bien parfumées , en abondance, et qui durent longtemps. Le laitage y est excellent, moins pourtant que le fromage de

DK J. J. ROUSSEAU. /t)

Viry, préparé par ^P*' Rose; les eaux y sont claires et légères : ce n'est pas pour moi une chose indifférente que de bonne eau, et je me sentirai longtemps du mal que m'a fait celle de Montmorency. J'ai sous ma fenêtre une très-belle fontaine dont le bruit fait un de mes délices. Ces fontaines, qui sont élevées et taillées en colonnes ou en obélisques, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornements de la Suisse. Il n'y a si chétif village qui n'en ait au moins deux ou trois; les maisons écartées ont presque chacune la sienne, et l'on en trouve môme sur les chemins pour la commodité des passants, hommes et bestiaux. Je ne saurois exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux coulantes est agréable au milieu des rochers et des bois, durant les chaleurs; l'on est déjà rafraîchi par la vue, et Ton est tenté d'en boire sans avoir soif.

Voilà, monsieur le 3Taréchal, de quoi vous former quelque idée du séjour que j'habite, et au- (jnel vous voulez bien prendre intérêt. Je dois l'aimer comme le seul lieu de la terre où la vérité ne soit pas un crime, ni l'amour du genre humain une impiété. J'y trouve la sûreté soms la protection de milord Maréchal, et l'agrément dans son commerce. Les habitants du lieu m'y

montrent de la bienveillance et ne me traitent point en proscrit. Comment pourrois je n'être pas touché des bontés qu'on m'y témoigne , moi qui dois tenir à bienfait de la part des hommes tout le mal qu'ils ne me font pas? Accoutumé à porter depuis si longtemps les pesantes chaînes de la nécessité, je passerois ici sans regret le reste de ma vie, si j'y pouvois voir quelquefois ceux qui me la font encore aimer.

Cette description, toute remarquable qu'elle est, n'a pas autant de charme que les pages écrites par Rousseau sur les Charmeltes et l'île de Saint Pierre. A Moliers, Jean-Jacques, absorbé par la polémique et la composition des Lettres écrites de la montagne, vieux et souffrant d'ailleurs, est toujours observateur, mais moins poëte peut-être. A. de B.

Page 1