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CINQUIÈME PROMENADE

Description de l'île de Saint-Pierre. — Rousseau regrette de n'avoir pu y fixer son séjour. — Il y travaille à la botanique. — Détail de ses aomsements dans cette île. — Il y fonde une colonie.

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m*a laissé de si tendres regrets que l'île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne ('). Cette petite île, qu'on ap-

• « Dans un pèlerinage pédestre que j'arois fait l'été précé-

pelle à Neuchâlel Hle de la Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très-agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire; car, quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne Taie trouvé jusqu'ici chez nul autre. Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers y bordent l'eau de plus près; mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés do bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voilures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs (*), mais il est intéressant pour des

dent avec Du Peyrou, nous avions visité cette île, et j'en avois été tellement enchanté, que je n'avois cessé depuis ce temps- là de songer aux moyens d'y faire ma demeure. »

(Confessions, partie II, liv. xii, 1765.)

*) 11 y en a aujourd'hui et de fort belles, avec omnibus et dili- Les bateaux à vapeur du lac de >'euchâlcl font quelque-

UK J. J. ROUSSEAU. 81

..^iiteniplatifs solitaires qui aiment à s'enivrera loisir (les charmes de la nature et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent de la montagne. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, enferme dans son milieu deux petites îles, l'une, habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour; l'autre, plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du foible est toujours employée au protit du puissant.

Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l'île, et où loge un receveur avec sa famille et ses domestiques. Il y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson.

L'île, dans sa petitesse, est tellement variée dans ses terrains et ses aspects, qu'elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures.

(les promenades en été a l'Ile de Saint Pierre. Les deux lacs ;iniinifiuent au moyeu de la rivière do la Thiclo. A. de lî.

82 KKAGMKMS JNÈUiTS

On y trouve des champs, des vignes, des bois, de vergers, de gras pâturages ombragés de bosquet et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont 1 bord des eaux entretient la fraîcheur, une haut terrasse phintée de deux rangs d'arbres bord l'île dans sa longueur, et dans le milieu de 1 terrasse (*) on a bâti un joli salon où les habi tants des rives voisines se rassemblent et vienner danser les dimanches durant les vendanges.

C'est dans cette île que je me réfugiai après 1 lapidation de Môtiers; j'en trouvai le séjour t charmant, j'y menois une vie si convenable à mo humeur, que, résolu d'y finir mes jours, je n'avoi d'autre inquiétude sinon qu'on ne me laissât pa exécuter ce projet qui ne s'accordoit pas avec ce lui de m'entraîner en Angleterre, dont je sentoi déjà les premiers effets. Dans les pressentiment qui m'inquiétoient, j'aurois voulu qu'on m'ei fait de cet asile une prison perpétuelle, qu'o m'y eût confiné pour toute ma vie, et qu'en m'c tant toute puissance et tout espoir d'en sortir, o m'eût interdit toute espèce de communicatio avec la terre ferme, de sorte qu'ignorant tout c qui se faisoit dans le monde , j'en eusse ou

(*) M ... qui regarde Bonneville et Gleresse... »

{Confessions, partie 11, etc.

ié l'existence, et qu'on y eût oublié la mienne

ISSi (';.

On ne m'a laissé passer guère que deux mois

ins cette île, mais j'y aurois passé deux ans,

?ux siècles, et toute l'éternité, sans m'y ennuyer

\ moment, quoique je n'y eusse, avec ma com-

igne, d'autre société que celle du receveur, de

i femme et de ses domestiques, qui tous étoient,

la vérité, de très-bonnes gens, et rien de plus ;

lais c'étoit précisément ce qu'il me falloit. Je

ompte ces deux mois pour le temps le plus heu-

>ux de ma vie, et tellement heureux, qu'il m'eût

iffi durant toute mon existence, sans laisser

aître un seul instant dans mon âme le désir d'un

utre état.

Quel étoit donc ce bonheur, et en quoi consis-

)it sa jouissance? Je le donnerois à devinera

)us les hommes de ce siècle sur la description

e la vie que j'y menois. Le précieux far-niente

it la première et la principale de ces jouissances

ue je voulus savourer dans toute sa douceur, et

mi ce que je fis durant mon séjour ne fut, en

l'aurois voulu être tellement confiné dans cette île, que je plus de commerce avec les mortels; et il est certain ^c toutes les mesures imaginables pour me soustraire à la site d'en cntrotenir. » {ronfesxiona, inrlie TT. etc.

84 FRAGMENTS liNÉUITS

effet, que roccupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.

L'espoir qu'on ne demanderoit pas mieux que de me laisser dans ce séjour isolé où je m'étois enlacé de moi même, dont il m'étoit impossible de sortir sans assistance et sans être bien aperçu, et où je ne pouvois avoir ni communication ni correspondance que par le concours des gens qui m'entouroient; cet espoir, dis-je, me donnoit celui d'y finir mes jours plus tranquillement que je ne les avois passés ; et l'idée que j'aurois le temps de m'y arranger tout à loisir fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement. Transporté là brusquement, seul et nu , j'y fis venir successivement ma gouvernante, mes livres et mon petit équipage , dont j'eus le plaisir de ne rien déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles étoient arrivées, et vivant dans l'habitation où je comptois achever mes jours comme dans une auberge dont j'aurois dû partir le lendemain. Toutes choses, telles qu'elles étoient, alloient si bien, que vouloir les mieux ranger étoit y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices étoit surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés, et de n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçoient de prendre la plume pour y répondre, j'empruntois en mur-

murant récriloire du receveur, et je me hâtois de la rendre, dans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter (*). Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'empllssois ma chambre de fleurs et de foin ; car j'étois alors dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'ivernois m'avoit inspiré un goût qui bientôt devint passion. Ne voulant plus d'œuvre de travail, il m'en falloit une d'amusement qui me plût , et qui ne me donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entrepris de faire la Flora petrinsularis , et de décrire toutes les plantes de Tile, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours. On dit qu'un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron ; j'en aurois fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois , sur chaque lichen qui tapisse les rochers; enlin , je ne voulois pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins, après le déjeuner.

' (« Après le déjeuner, je me hàlois d'écrire en rechignant Iques malheureuses lellres, aspirant avec ardeur à l'IiCTlrcux

moment de n'en plus écrire du tout. »

'Confessions^ partie II, etc.;

que nous faisions tous ensemble, j'allois, une loupe à la main, et mon Systema naturœ sous le bras, visiter un canton de l'île, que j'avois pour cet effet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison. Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvois à chaque observation que je faisois sur la structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification , dont le système étoit alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques , dont je n'avois pas auparavant la moindre idée, m'enchantoit en les vérifiant sur les espèces communes, 'en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la brunelle, le ressort de celles de l'ortie et de la pariétaire, l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis, mille petits jeux de la fructification , que j'observois pour la première fois , me combloient de joie , et j'allois demandant si l'on avoit vu les cornes de la brunelle, comme la Fontaine demandoit si l'on avoit lu Habacuc. Au bout de deux ou trois heures, je m'en revenois chargé d'une ample moisson, provision d'amusement pour l'après-dînée au logis, en cas de pluie. J'employois le reste de la matinée à aller avec le

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receveur, sa femme et Thérèse, visiter leurs ouvriers et leur récolte, mettant le plus souvent la main à l'œuvre avec eux; et souvent des Bernois qui me venoient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbres, ceint d'un sac que je remplissois de fruits, et que je dévalois ensuite à terre avec une corde ('). L exercice que j'avois fait dans la matinée, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendoient le repos du dîner très-agréable ; mais quand il se prolongeoit trop, et que le beau temps m'invitoit, je ne pouvois si longtemps attendre , et pendant qu'on étoit encore à table , je m'esquivois et j'allois me jeter seul dans un

' •; c( A ces amusements, j'en joignois un autre qui me rappeloit la douce vie des Charniettes, et. auquel la saison m'invitoit particulièrement. C'éloit un détail de soins rustiques pour la récolte des légumes et des fruits, et que nous nous faisions un plaisir, Thérèse et moi, de partager avec la receveuse et sa famille. Je me souviens qu'un Bernois nommé Kirkchergher m'étant venu Toir, me trouva perché sur un grand arbre, un sac attaché aulour de ma ceinture, et déjà si plein de pommes que je ne pouvois plus me remuer. Je ne fus pas fàclié de cette rencontre et de quelques autres pareilles. J'espérois que les Bernois, témoins de l'emploi de mes loisirs, ne songeroient plus à en troubler la tranquillité, et me laisseroicnl eu paix dans ma solitude. J'uuroi|^bieu mieux aimé y vivre confiné par leur volonté que par la mienne : j'aurois été plus assuré de n'y point voir troubler mon repos. » {Confessions^ partie II, etc.)

bateau que je couduisois au milieu du lac quand Teau éloit calme ; et là , m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissois aller et dériver lentement au gré de l'eau , quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans inille rêveries confuses, mais délicieuses , et qui , sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissoient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avois trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie ('). Souvent , averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite, je me

[') «J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé... Le moment où je dériVois me donnoit une joie qui alloit jusqu'au tressaillement... J'errois ensuite seul dans le lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent laissant aller mon bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrois à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étoient pas moins douces. Je m'écriois parfois avec attendrissement :« 0 nature! ô ma mère! me voici sous ta seule «garde; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'inter- « pose entre toi et moi ! » Je m'éloignois ainsi jusqu'à une demilieue de terre; j'aurois voulu que ce lac ciit été l'Océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui u'uimoit pas autant que moi de si longues stations sur l'eau, je suivois d'ordinaire un autre but de promenade, c'étoit d'aller débarquer à la petite île...»

{Confessions.)

trouvois si loin de l'île, que j'étois forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant nuit close. D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau , je me plaisois à côtoyer les verdoyantes rives de Tîle , dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes étoit d'aller de la grande à la petite île, d'y débarquer, et d'y passer l'après-dînée , tantôt à des promenades très- circonscrites au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de tleurs , même d'esparcette, et de trèfles qu'on y avoit vraisemblablement semés autrefois, et très-propres à loger des lapins , qui pouvoient là multiplier en paix sans rien craindre et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles et femelles , et nous allâmes , en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi , les établir dans la petite île , où ils commençoient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute , s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n'étoit pas plus fier que moi, menant en

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triomphe la compagnie et les lapins, de la grande île à la petite, et je notois avec orgueil que la receveuse, qui redoutoit Teau à Texcès, et s'y trou* voit toujours mal , s'embarqua sous ma conduite avec confiance , et ne montra nulle peur durant la traversée.

Quand le lac agité ne me permettoit pas la navigation, je passois mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendoit jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornoient.

Quand le soir approchoit, je descendois des cimes de l'île, et j'allois volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile ca* ché ; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeoient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenoit souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par in-

tervalles, tiappant sans relâche mou oreille et mes yeux, suppléoient aux mouvements internes que la rêverie éteignoit en moi, et suftîsoient pour me laire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissoit quelque foible et courte réflexion sur rinstabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offroit l'image; mais bientôt ces réflexions légères s'effaçoient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçoit, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissoit pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvois m'arracher de là sans efforts.

Après le souper, quand la soirée étoit belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer Tair du lac et la fraîcheur. On se reposoit dans le pavillon, on rioit, on causoit, on chantoit quelque vieille chanson qui valoit bien le tortillage moderne, et enUn l'on s'allait coucher content de sa journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes, la manière dont j'ai passé fhon temps dans cette tle durant le séjour que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a là d'as-

sez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables, qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y sentir à chaque fois transporter encore par les élans du désir.

J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, qne des points bien clair-semés dans la ligne de la vie; ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instanls fugitifs, mais un état simple et permanent qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d'y trouver enfin la suprême félicité.

Tout est dans un flux continuel sur la terre; rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus, ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se

puisse attacher. Aussi iVa-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure, je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrois que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant ou désirer encore quelque chose après?

Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure, celui qui s'y trouve peut s'appelerheureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui (ju'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suflistnt, parfait et plein, qui ne laisse dans l'Ame aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est

m ni\(;MKMS INKDITS

Vv.i'dl où je lue suis trouvé souvent à Tile de Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, soit eouclié dans mon hateau que je laissois dériver au gré de Teau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier. De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d'extérieur à soi , de rien sinon de soi-même et de sa propre existence; tant que cet état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de l'existence, dépouillé de toute autre affection, est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffiroit seul poui rendre cette existence chère et douce à qui sauroit écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse noue en distraire et en troubler ici bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connoissent peu cet état, et, m l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants, n'en conservent qu'une idée obscure e\ confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne seroit pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir, mais un infortuné qu'on a retran-

DK J. J. UOUSSKAU. 05

ché de la société luimaino cl (jui ne pciil {)lus rien faire ici bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités bumaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauroient ôter.

Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes, ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur soit en paix, et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. 11 y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve ; il en faut dans le concours des objets enviroimants. Il n'y faut ni un repos absolu, ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré, qui n'ait ni secousses, ni intervalles. Sans mouvement, la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d'au dedans de nous, pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. II offre une image de la mort : alors le secours d'une imagination riante est nécessaire, et se présente assez naturellement à ceux que le^iel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors so fait alors au d<dans de nous. Le ref)Os

est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées , sans agiter le fond de l'âme , ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface. Il n'en faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue , j'aurois encore pu rêver agréablement. Mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m'offroit que des images riantes; où rien ne me rappeloit des souvenirs attristants; où la société du petit nombre d'habitants étoit liante et douce, sans être intéressante au point de m'occuper incessamment; où je pouvois enfin me livrer tout le jour, sans obstacles et sans soins, aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion, sans doute, étoit belle pour un rêveur, qui, sachant se nourrir d'agréables chimères au milieu des objets les plus déplaisants , pouvoit s'en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappoit réellement ses sens. En sortant d'une longue et douce rêverie, me vovant entouré de verdure, de fleurs,

i oiseaux, et laissant errer mes yeux au loin sur romanesques rivages qui bordoient une vaste [. ii'iue d'eau claire et cristalline, j'assimilois à lies tictions tous ces aimables objets; et, me rouvant enfin ramené par degrés à moi-même et i ce qui m'entouroit, je ne pouvois marquer point de séparation des fictions aux réalités, tant ;out concouroit également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menois dans ce beau séjour! Que ne peut- elle renaître encore! que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie , sans en ressortir jamais , ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir des calamités de toute espèce qu'ils se plaisent à rassembler sur moi depuis tant d'années! Ils seroient bientôt oubliés pour jamais : sans doute ils ne m'oublieroient pas de même; mais que m'importeroit, pourvu qu'ils n'eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos ?

Délivré de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale, mon âme s'élanceroit fréquemment au-dessus de cette atmosphère, et commerceroit d'avance avec les intelligences célestes, dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les hommes se leront, je le sais, de me rendre un si doux

asile, où ils n'ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m'empêcheront pas du moins de m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination, et d'y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l'habitois encore. Ce que j'y ferois de plus doux seroit d'y rêver à mon aise. En rêvant que j'y suis, ne fais-je pas la même chose? Je fais même plus , à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone, je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappoient souvent à mes sens dans mes extases ; et maintenant plus ma rêverie est profonde , plus elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d'eux , et plus agréablement encore , que quand j'y étois réellement. Le malheur est qu'à mesure que l'imagination s'attiédit, cela vient avec plus de peine, et ne dure pas si longtemps. Hélas! c'est quand on commence à quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué !

Nous avons donné de préférence ici la cinquième promenade des Rêveries pour deux raisons : c'est que cette description nous semble plus achevée, plus poétique peut-être que celle de la deuxième partie des Confessions. Rien de plus touchant, de plus senti, de plus réellement émouvant que les regrets et les plaintes exhalés dans ce morceau !

Notre seconde raison est que les Rêveries sont moins généralement connues que les Confessions, et n'ont pas été imprimées à part. Pourtant le premier de ces ouvrages est en quelque sorte l'appendice nécessaire du second.

Nous avons pris sur nous d'annoter celui-ci au moyen d'extraits empruntés à l'autre, afin que la peinture pittoresque de l'île dont il est question dans notre Voyage aux quaire lacs ne laissât rien à désirer, et aussi pour éviter la transcription des dernières pages des Confessions. Dans ces deux ouvrages de môme nature, Jean- Jacques, — il faut le reconnaître, — se répète trop fréquemment, et les mômes idées ramènent d'ordinaire les mêmes expressions. •

Ceci nous montre à quel point l'esprit et l'àme de Rousseau avaient été impressionnés par l'île de Saint-

Pierre, la plus délicieuse et la plus regrettée de ses résidences, qui toutes, on peut le dire, avaient le charme romantique si nécessaire à l'humeur, à la tournure des idées de Tilluslre et infortuné philosophe.

A. DE B

DE

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