LE LAC DE GENÈVE
Il n'existe pas, je crois, en Europe, de pays plus visité et cependant moins connu que la Suisse.
Cette proposition, qui, a priori, a tout Tair d'un gros paradoxe, n'est qu'une petite vérité ba-
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nale pour quiconque a, comme moi, exploré sérieusement la partie de la Confédération qui couvre une soixantaine de lieues de notre frontière de Test.
Sans parier des voyageurs anglais, que font nos touristes français en Suisse?
Munis du Guide-Richard ou de certains Manuels locaux — qui embrassent les vingt-deux cantons, et dont Tunique souci est d'indiquer les distances par kilomètres, de mentionner les hôtels confortables, de faire connaître les bateaux à vapeur, les diligences, les omnibus et leurs heures de départ et d'arrivée, — ils vont à Genève , — ce carrefour fashionable où la France, l'Allemagne et l'Italie se donnent la main; — à Lausanne, à Vevey, à Berne, à Zurich, ou bien aux eaux de Louêche, à Martigny, dans l'Oberland, et rentrent en France après avoir suivi les chemins battus et rebattus, l'itinéraire routier et routinier qui donne le droit de dire, au retour : (c J'ai vu la Suisse. » Autant vaudrait se vanter de connaître la France après l'avoir traversée en chemin de fer du haut en bas et du bas en haut, avec stations dans quelques localités du parcours.
Chaque fois qu'il m'arrive d'aller pérégriner î l'étranger, — en d'autres termes, tous les ans, —
j ai grand soin de me pourvoir d'une collection complète de Guides que j'étudie avec une grande application ; après quoi je déploie ma carte et je prends note des endroits dont on ne m'a point parlé, certain que ce sont les moins déflorés, et partant les plus intéressants.
Je recommande mon système, surtout pour la Suisse, que la civilisation a défigurée, peignée et léchée de son mieux dans les endroits à la mode, et qui — là, généralement, — n'a rien conservé de primitif ni d'original.
J'ai commis, dans le temps, un fort gros livre sur le lac de Genève, ou Léman; j'en dirai donc peu de chose ici, — du Léman, — mais sans renvoyer pour cela à un ouvrage où le juvénilisme effervescent et la personnalité naïve occupent une place démesurément large.
Dans son troisième chant de Childe-Harold , Byron, qui d'ailleurs admire le lac en question :
Lake Léman woos me wilh Us crystal face,
The mirror ichere Ihe stars and mountains view, etc.,
trouve ces bords trop empreints de l'homme, et, par là même, antipathiques au recueillement de l'esprit. •
La célébrité de la Méditerranée des Alpes, — comme a dit je ne sais plus qui, — est univer-
selle, et tout voyageur tant soit peu frotté d< littérature serait honni et conspué s'il n'allai voir :
A Ferney, le château de Voltaire ;
A Coppet, le parc de M"'*^ de Staël ;
A Vevey, la tombe de deux régicides anglaii dans réglise de Saint-Martin, et le théâtre de h célèbre Fête des Vignerons ;
A Glarens, les bosquets de Julie, qui, — pai parenthèse, — n'ont jamais existé;
A Montreux, un site aimé de Rousseau ;
A Cologny, la villa qu'habita l'auteur du Prisonnier de Chillon;
A Meillerie, les rochers que Saint-Preux com parait à Leucade, mais qui ne sont plus baigné: par le lac.
Eh bien ! ces parages (suisses, à l'exception d< ceux de Meillerie) si connus, si profanés par d» béotiennes extases qu'on ose à peine les citer, nt valent pas à beaucoup près la rive, appartenan à la Savoie, où se trouve Evian, dans le plus déli cieux paysage d'eaux, de monts et de châtaignier feuillus qu'une imagination poétique puisse rêver C'est un sol à peu près vierge, pu, en d'autres ter mes, arriéré sous bien des rapports. Mais patience les Genevois, — ces Français bâtards qui ressem blent à des Anglais, — les Lvonnais, voire le
I isiens, commencent à y porter leurs gastrites.
On y construit de beaux hôtels, on y a inau- ;çoré la roulette, et les steamers de Genève vont ,' organiser un service régulier... Dans quelques innées, ce sera un affreux endroit à fuir, une succursale d'Aix et de Baden, un rendez-vous iroisifs élégants. Alors le pays s'enrichira, se démoralisera, s'enlaidira, le prix des logements se -sera élevé, les maisons auront été blanchies soi-
.'usement, et on pourra se croire à Bougival ou nghien, villages d'opéra comique dont, après
ut, je neveux point médire, que j'aime à trouver aux environs de Paris, mais non au sein des Alpes.
Dès que je connus cet ancien petit Pays de Gavot, ou contrée d'Evian, je sentis se refroidir beaucoup mon affection moutonnière pour la rive opposée; mais maintenant que Claudine la Savoyarde jette par-dessus la digue du lac son serre-téte de tulle rond pour se coiffer d'un chapeau de grisette parisienne, je pousse plus loin et m'enfonce d'une allure manfrédique dans la montagne pour fuir le déluge civilisateur qui monte toujours et me talonne sans cesse.
J'ai découvert, — il y a à peu près un an (*)^ —
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dans la chaîne inexplorée des Alpes chablaisiennes, bien au-dessus d'Evian, trois vallées que je puis à bon droit qualifier de pastorales, et où la nature a conservé son aimable sauvagerie. Ces vallées sont celles d'Abondance, de Saint-Jeand'Aulps (Alpium), de Bellevaux, et je me propose de leur consacrer quelques pages en temps et lieu.
Les montagnards hauts-chablaisiens, aisés et heureux du reste, se lamentent de n'être pas visités par les touristes, faute de routes commodes et bien entretenues. On leur en fera tôt ou tard, et alors les ruines de leurs abbayes seront restaurées et converties en auberges, leurs sources ferrugineuses et sulfureuses seront abritées par des établissements thermaux où, chaque année, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin enverront des marquis et des banquiers... Ce sera le moment, pour nous autres artistes, de plier bagage et d'aller plus loin...
Quittons maintenant le splendide lac de Genève pour faire connaissance avec ses trois frères, situés plus près du Jura, mais dans le même système orographique. On ne va guère voir ces lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat; pourtant j'ose affirmer, — sans entêtement du système préconisé dans ce qui précède, — qu'on a
grand tort, ef que je leur dois une de mes excui sions les plus agréables. Je n'ajouterai pas : «On va en juger; » ce serait prendre un engagement téméraire, et promettre plus qu'une simple relation, plus qu'un journal de voyage rédigé d'après des notes insuffisantes, plus qu'un itinéraire dont 1 éternelle descriptivité est à peine rachetée par un peu d'histoire, de fantaisie et de citations.
Je risque la publicité de ce double pèlerinage à l'abri du puissant intérêt qui s'attachera toujours au génie et à la destinée si fatalement fluctueuse de Rousseau.
Aujourd'hui, si l'on a oublié le chemin de Saint-Jacques-de-Gompostelle, en revanche on sait celui des Charmettes, de Môtiers, de Tile de Saint-Pierre, d'Ermenonville et des caveaux du Panthéon.