LE UC DE NEUCHATEL
Au beau milieu de Tété dernier, quelques jours avant les chaleurs vraiment tropicales qui se firent sentir dans la plus grande partie de l'Europe et me gâtèrent un peu mon voyage, je me rendis un matin, vers six heures, au faubourg Saint-Laurent, à Lausanne, pour prendre place dans l'omnibus d'Yverdon, qui met le lac de Genève en communication avec celui de Neuchâtel.
Je demande pardon aux Vaudois en général, et aux Lausannois en particulier, de m'être servi — contre toute bienséance — de ce nom de lac
de Genève, qui sonne si mai à leurs oreilles et les blesse dans leur susceptibilité nationale; car le lac en question est bien plus à eux, je le reconnais, qu'aux Genevois, qui n'en ont qu'un tout petit bout. — Sous le premier empire français, on disait département du Léman, et on dit partout lac Léman... excepté toutefois à Genève et à Paris.
Selon ma vieille et bonne habitude de voyageur curieux et fumeur, j'eus soin de me percher sur la banquette, afin de ne rien perdre de la campagne du Gros-de-Vaud , à travers laquelle j'allais être voiture, dix lieues durant, de Lausanne à Yverdon , d'un lac à l'autre. Il n*y a pas de contrée absolument insignifiante ou triste en Suisse, et la plaine, dont la végétation est toujours fraîche et luxuriante, emprunte un charme inénarrable aux lacs, aux torrents, à Tagreste beauté des villages et au grandiose sublime des horizons montagneux.
Nous traversâmes d'abord Romanel, qui doit, dit-on, son nom aux Romains, et termine les plaines du Loup; — puis Ghéseaux, Etagnières et Assens, villages m^ixtes, ce qui signifie moitié protestants, moitié catholiques. Les maisons protestantes se reconnaissent tout d'abord à leur air propret; les autres à leur aspect misérable.
Des croix de fer plantées au bord de la route, de distance en distance, indiquent que Ton est dans le district d'Echallens, le seul catholique en grande partie du canton.
Rousseau, qui eut le tort de se laisser convertir, — mais qui répara plus tard cette faute de jeunesse, — allait entendre la messe à Assens le dimanche, durant son séjour à Lausanne en 1732, époque de son trop fameux concert du genre charivarique qui n'annonçait guère le Devin de village. Nous relayâmes et prîmes une tasse de café au lait à Echallens (prononcez Echallan, et Tcherlitz si vous êtes Allemand), où une seule et unique église paroissiale sert alternativement pour les deux communions. L'autel est caché par un rideau pendant l'office protestant. Je me plais à citer ce fait de bonne harmonie qui caractérise l'esprit suisse.
Après Vuarens, — nom qui me paraît d'origine germanique et d'où pourrait fort bien provenir celui de la bienfaitrice de Jean-Jacques, laquelle était, comme chacun sait, d'origine vaudoise, — nous franchîmes Pailly, Valleyre et Essertines, villages heureusement situés , puis nous commençâmes à descendre le revers du bassin d'Yverdon Qlferten) dans un vallon bocager où coule le joli ruisseau du Buron, petit fleuve tri-
DE J. J. ROUSSEAU. Ii3
butaire du lac de Neuchàtel qu'on voit bleuir au nord, et sur lequel se dessinent les clochers de la vieille Ebrodunum, qui a l'aspect d'une ville née d'hier parmi les joncs de la verte rivière de la Thielle, appelée Orbe dans le Jura, où elle prend sa source. Ainsi la Garonne, chez nous, reçoit le nom de Gironde un peu avant son embouchure dans rOcéan.
Bientôt nous atteignîmes Yverdon. J'avais eu soin de retenir d'avance ma place au bateau à vapeur de Neuchâtel, en correspondance immédiate et directe avec l'omnibus de Lausanne; Xi'est pourquoi je ne pus m'arrêter à Yverdon, ce dont j'éprouvai quelque regret, car on célébrait ce jour-là une grande fête dans l'endroit, un tir cantonal, si je ne me trompe, et tout respirait la franche gaieté et la cordialité honnête qui caractérisent ces sortes de réunions publiques. Ce n'est pas que pareil spectacle fût nouveau pour moi, qui ai assisté aux plus superbes solennités patriotiques de cette belle Suisse, — notamment k\3i Fête des Vignerons, de Vevey, laquelle n'a lieu qu'une fois par siècle seulement, et au tir fédéral de Genève en 1851 ; — pour moi, qui ai pu constater l'habileté merveilleuse avec laquelle messieurs les carabiniers manient leur arme trèsmeurtrière et ingurgitent force rasades de vins
jaunes des côtes du Léman... Mais Tair était si transparent, la contrée si souriante, la ville si coquette, la grande promenade en prairie qui s'étend jusqu'au lac si émaillée de femmes parées, fraîches et charmantes!...
On dressa une échelle contre le véhicule au sommet duquel j'étais juché, je descendis et me trouvai au bord de la Thielle inoffensive, au milieu d'une douzaine de voyageurs effarés qui, l'œil sur leur bagage, attendaient comme moi le bateau.
Au bout d'un quart-d'heure, un bruit saccadé de vapeur et une opaque fumée noire nous annoncèrent son approche, son entrée dans la rivière, sur le bord herbeux de laquelle nous stationnions. C'était V Industriel, vieille carcasse flottante mise à la réforme quelques jours après, et qui, en ce moment, pourrit en paix dans le port de Neuchâtel.
On nous jette une planche, après avoir viré de bord, et nous voilà embarqués. Les roues battent l'eau, qu'elles font mousser comme des œufs à la neige ; le capitaine, suivi du patron, vient percevoir poliment le prix de la traversée ; nous quittons la Thielle et entrons dans le lac, dont nous allons voir d'assez près la rive occidentale.
Ce bassin, de deux lieues de largeur sur dix
de longueur, mesurant environ la moitié de celui du Léman, compris dans le versant du Rhin et creusé à la base du Jura, est ceint de montagnes et de coteaux moins élevés et moins imposants. Nous avions à notre gauche des bois, des rochers et des vignes, comme entre Lausanne et Vevey ; à notre droite, des campagnes plus fraîches, moins dénudées, et des roches sablonneuses et jaunâtres en falaises à pic.
Voici Grandson, villette vaudoise flanquée d'un château à grosses tours rondes d'où l'on doit avoir une vue admirable. C'était une arrogante baronnie dont les titulaires avaient pour blason une cloche accompagnée de cette devise :
A petite cloche grand son!
Cette cloche retentissante sonna au xiv« siècle les funérailles du chevaleresque Othon de Grandson, tué à Bourg en Bresse, en présence de la cour de Savoie, dans un duel juridique, par son ennemi irréconciliable et son accusateur Gérard d'Estavayer, seigneur d'un château non moins illustre et féodalement pittoresque qui se dresse sur la rive opposée, dans le canton de Fribourg. Les familles de ces deux nobles hommes devaient être dès longtemps rivales pour l'empire du lac. Catherine de Belp, dame de Montagny, qui aimait
116 LES KÉSIDENCES
Othon et tut mariée à Gérard, qu'elle trahit selon toute apparence, raviva de vieilles inimitiés de race et fut la cause du dramatique événement dont le récit remplit les chroniques de cette époque (*).
Cette cloche héraldique sonna plus tard, — le 3 mars 1476, date fatale! — l'extermination de 50,000 Bourguignons qui, amenés par Charles le Téméraire, ne purent résister à 20,000 Suisses défendant désespérément leur pays contre un orgueilleux envahisseur.
Aujourd'hui l'antique célébrité de Grandson s'en va en fumée... en fumée de cigares. Il y a là une des meilleures manufactures de tabac du canton de Yaud. J'aperçois Onens et Concise, villages que la bataille envahit et ravagea; et làhaut, ce groupe de maisons pressées, c'est Bonvillars, tapi dans son vignoble rapide.
Au-delà de ces pentes de rocs et de taillis qui descendent au lac comme pour le barrer, commence ce canton de Neuchâtel tant regretté du roi de Prusse, pays riche, industriel, mais monotone, fort peu poétique, où l'on ne voit guère que des rideaux de vignes basses, des usines ou
(*) Le mausolée d'Oihoii est une des curiosités les plus remarquables du chœur de la cathédrale de Lausanne.
HE J. J. HOLSSEAU. 117
des manufactures de toiles peintes. Je comprends les treilles, les berceaux de pampres de Fiesole ou de Sorrente ; mais ici j'ai horreur de ces vilaines broussailles alignées, taillées et effeuillées qui ont tout envahi, tout prosaïsé, tout desséché et attristent le paysagiste... Il est vrai qu'elles égayent le vigneron et le buveur...
Ce châtelet à tourelles qui se tient en équilibre sur ce roide monticule dominant un ravin et des fabriques, c'est Yaumarcus, baronnie qui a subi l'escalade des Suisses vainqueurs à Grandson.
Messire Hugues de Pierre, chanoine, chroniqueur du chapitre de Neuchâtel, raconte cet épisode de la façon naïve que voici :
« Les seigneurs des Ligues (*) ordonnèrent la bandière de Neufchâtel, ensemble ceux de Sibethal, Vanguen et Landeron, le jour après les brandons, pour assaillir le châtel de Yalmarcus, dedans lequel estoient maints Bourguignons, voire aucuns chevaliers du conseil estroit du duc. Pareillement le sire comte Rodolf mit hors aussi les compagnons de Boudry, ensemble les Rheuteleins, afin de courir sur Valmarcus.
« Grandement ébahis et empeschés furent les dits beaux chevaliers dedans le châtel, là oà ils
■^ Les confédérés.
ne croyoient faire autre chose que joyeux banquets ; et auroient été bientôt pris comme rats, si, de fortune, le maréchal ferrant, pour cent florins, ne les avoit mis hors en la nuit par la portette en bas la combe (*) , puis, par travers bois et ramées, conduits devers Pontarlier.
tt Pendant cette échappée, les dits chevaliers avoient par feintise laissé courir par dedans le châtel les chevaux, qui firent beau jeu tout le temps, tellement que nos gens croyoient à toute heure entendre la bande sortir pour faire vaillantes saillies. Finalement, au petit piquant du jour, ceux de Landeron les touts premiers, avec morillons, escales et autres engins, sautèrent par travers tours et créneaux dedans le dit châtel, criant : Grandson! Grandson! mort! tue! Sortez, paillards! (**) Là, nul ne répond, parce que là nul y a, hormis la vieille servante du châtelain et un vieux serviteur chenu, et vingt et deux chevaux et palefroys en bel accoutrement. Tant et si grande fâcherie témoignèrent les assaillants (ne trouvant là que vieux reliquats en
-,{*) Le ravin.
(**) Les chevaliers bourguignons de l'armée de Charles le Téméraire traînaient à leur suite, dit l'histoire, six mille femmes galantes.
lace des Bourguignons échappés), que ceux de deron, pour se donner aise et contentement, it tôt brandons du dit chàtel, et là ne lais-
..eut que cendres et pierres, »
JMgnore par qui et à quelle époque fut rebâti aumarcus.
Ces pointes aiguës de toitures qui, par delà
»aint-Aubin, se dressent au-dessus du sommet
'une colline comme pour lorgner le lac, annon-
-'11 1 Gorgier (autrefois Gorgij)^ château à la Wal-
>cott, autre baronie qui appartient aux Pour-
liès et défraye aussi la légende locale. Chez-le-
"d, Bevay, Cortaillod... des vignes, rien que
vignes et des maisons blanches. C'est ici
Il récolte le meilleur vin du pays, un vin
c très-alcoolisé, très-perfide, tout chargé de
- acide carbonique. Boudry, ville manufactu-
j ière, se cache pudiquement derrière la côte ; et
{ î dois vous apprendre, — car sans doute vous
ignorez, — qu'elle a produit une de nos plus
jrmidables célébrités révolutionnaires, le fréné-
que Marat, dont un de mes amis, M. F. Bovet,
n dénicheur sagace et infatigable de curio-
.-^^ littéraires et biographiques, — m'a montié