ROME
« Tu t'es trompé, mon ami, en supposant qu'en qualité de libre penseur, je n'avais ni le droit, ni la possibilité de me complaire dans la Rome moderne. La Rome ancienne, me dis-tu, la Rome historique et deux fois capitale du monde, celle-là, tu me l'abandonnes; mais la Rome des papes et des moines, la Rome niaise et dévote des deux derniers siècles, tu supposes qu'elle ne doit exciter en moi que l'indifférence ou le dégoût. Détrompe-toi; tout ce qui est expression vraie et originale de l'humanité me plait et m'intéresse. Jusqu'ici j'avais considéré la religion de ce pays comme imposée, jamais
comme acceptée : je la voyais enseignée par un clergé absurde et ignorant, bien plutôt qu'acceptée et ennoblie par la foi d'un peuple simple. Le concile de Trente, Charles Borromée. Pie V, les Jésuites aA'aient à mes 3'eux, serré autour de ce peuple les bandelettes funèbres. C'est une erreur. La grande réaction dévote et catholique qui, vers le milieu du x\f siècle, vint étouffer la liberté et le puissant développement de l'Italie au xv'= et au commencement du xvf siècle, est bien réellement une œuvre italienne. L'Italie n'était pas d'un tempérament assez rationaliste pour devenir protestante, et les temps de l'incrédulité pure n'étaient pas encore venus. L'Italie tient de la femme ; on parla à ses instincts, et la pauvrette se laissa séduire. Elle accepta sa chaîne de si plein cœur qu'il serait plus juste de dire qu'elle se la donna. Quand on étudie de près cette curieuse réaction, on trouve que le peuple et les laïques y eurent plus de part encore que le clergé. L'Italie offre même cela de remarquable que le peuple y est plus superstitieux que les prêtres, et que le rôle de ceux-ci se borne souvent à interdire des pratiques trop grossières ou
trop immorales. C'est le peuple qui a fait des églises de tous les temples anciens, qui a collé une mauvaise Madone dans le temple de Yesta, mis deux ou trois chandeliers à l'entour, et un ermite mendiant à la porte pour demander l'aumône. C'est le peuple qui a planté une croix au milieu du Cotisée, et qui, tous les jours, en passant, s'agenouille pour la baiser. C'est le peuple qui. de lui-même, s'assemble le soir au coin des rues ou dans les boutiques du Borgo pour chanter des couplets à la Madone. Ces capucins qui courent les rues le sac sur le dos, nu-pieds et en guenilles, c'est le peuple; le peuple les aime, cause avec eux, les amène au cabaret, leur donne quelques morceaux de pain ou de bois, sauf à aller les redemander à la porte du couvent. J'assistais il y a quelques jours aux offices du Gesù, et deux sentiments bien divers se partageaient mon àme. D'une part, sympathie pour ce peuple, qui prend naïvement la religion qu'il trouve sous sa main; de l'autre, colère et mépris contre les cliorèges qui trônent au-dessus de lui, contre ces docteurs scolastiques qui faussent toute science et toute critique pour l'apologie de leurs
dogmes absurdes. Le Panthéon d'Agrippa changé en église officielle et bien ornée, ce portique admirable, plaqué de tableaux d'indulge-nces, me révolte : car en tant que Panthéon, il exprimait une idée religieuse bien plus élevée. Il eut fallu le laisser ruiné, sauf à y placer un mauvais autel en bois et une Madone. Mais qu'un capucin, au Colisée, grimpé sur des tréteaux, prêche au milieu des sacconi, en répétant sans cesse pour toute éloquence : Fratelli miei^ tandis que l'auditoire vaque à ses affaires, que les hommes dorment appuyés contre les ruines, que les femmes allaitent leurs enfants, assises sur les marches de la croix, voilà l'humanité naïve, voilà le beau, voilà l'aimable, voilà le vrai.
» Toute manifestation religieuse, fùt-elle grotesque, m'est sacrée. La religion de Rome n'est jamais grotesque. Le sentiment d'ailleurs a sa valeur indépendamment de l'objet qui l'excite. Je m'abandonne donc sans scrupule aux impressions de cette religion, que je pourrais critiquer, si je le voulais, par tant de côtés divers.
» Nulle part la pensée n'est plus calme, la
tête plus libre, la vie plus limpide qu'à Rome; mais nulle part aussi on n'éprouve plus profondément ce sentiment de respect et de haute placidité qui apprend à aimer dans toute crovance ce qu'elle a de pur et d'élevé. Je me maintiens dans une situation d'esprit calme et bienveillante, évitant la curiosité, qui trouble la simplicité et la pureté des impressions. Je m'occupe très peu des affaires politiques; depuis que je suis à Rome, je me soucie fort peu de vos querelles, et puis, j'ai bien assez d'éclaircir les sensations différentes qui m'assaillent à chaque pas. Que ne puis-je vous voir à côté de moi sur ces belles collines de Saint- Onuphre, de Saint-Pierre in Montorio ou de l'Aventin! Que ne puis-je vous interroger sur mes propres sentiments et éclaircir mes sensations par les vôtres ! »
« Je mériterais toutes tes railleries, mon ami, si, comme tu le supposes, j'avais eu l'enfantillage de me convertir^ et si, en dépit de ma raison et des habitudes les plus invincibles de mon esprit, j'étais revenu à croire au surnaturel. Rassure-toi ; je n'ai pas fléchi sur un seul
des résultats acquis de ma critique ; maintenant comme par le passé, je jouerais vingt fois ma vie et par conséquent mon salut éternel pour la vérité scientifique de la thèse rationaliste. » « La légende n'est pas vraie comme fait, mais elle est toujours vraie comme idée. 11 est démontré pour moi que saint Pierre n'a jamais été à Rome : la preuve de Beausobre' est péremptoire à cet égard. Aussi quand on me dit : Voilà sa chaire, voilà les chaînes qui ont serré ses mains, voilà la prison où il fut enfermé, voilà le lieu où le Christ lui apparut, voilà le lieu où fut dressée sa croix, voilà sa tête, voilà ses os, il m'est difficile de prendre ces objets avec le réalisme du croyant. Croyez- A'ous pourtant que je visite avec moins de dévotion Saint-Pierre in Vincoli,. la prison Mamertine, Saint-Pierre in Montorio, le Tempietto du Bramante? Nullement. Eh! que m'importe que ces morceaux de fer rouillé aient touché sa chair, que le crâne enfermé là soit le sien?
1. Isaac de Beausobre, théologien calviniste, né à Niort en 1651) et mort à Berlin en 17.38, auteur de plusieurs ouvrages d'histoire et d'exégèse, en particulier de Remarques historiques, critiques et philologiques sur le Nouveau Testament.
Que m'importe que cet homme, dont l'histoire ne m'apprend presque rien, ait ou non foulé cette terre ! Céphas en sera-t-il moins la pierre angulaire de l'humanité? Que m'importe ce pêcheur ohscur, qui ne se douta jamais sans doute de la haute destinée à laquelle il était appelé! Le vrai Pierre, le Pierre qu'il faut révérer, est celui qu'a créé l'humanité, le Pierre qui, durant dix siècles, a été le chef des consciences, devant lequel se sont courbés les empereurs, dont l'humanité a été tributaire, et dont le pied de bronze est usé sous les baisers des pèlerins.
» 11 ne faut pas grand elîortde critique pour découvrir qu'il n'est pas tout à fait sur que la Scala Santa soit l'escalier du prétoire de Pilate, que la colonne de Sainle-Praxède pourrait bien n'être pas celle où Jésus fut lié, que la lance de Longin n'est pas aussi authentique, ainsi que tel portrait de Jésus ou Marie, qu'on pourrait le souhaiter. Mais, en vérité, quelle découverte qu'une proposition formulée de la sorte : Cet escalier n'est pas l'escalier de Pilate; et qu'il y a lieu d'être fier d'une pareille trouvaille! Et quand vous aurez détruit la foi naïve
du peuple à ces touchantes fables, quand vous l'aurez privé de la joie qu'il éprouve à monter à genoux ces marches consacrées par la foi de tant de générations, qu'aurez-vous gagné? Je les ai montées comme les autres, et je vous assure que j'y ai trouvé bien de la douceur. Jésus ne les a pas montées, c'est très vrai; mais que de genoux il a fallu pour les user ainsi! que d'ûmes qui valaient mieux que moi en ont été consolées! que de simples ont mis là leurs complaisances! qu'un docteur en théologie vienne en faire une dissertation pour me prouver, en dépit de toute critique, que cet escalier est bien celui du prétoire, je rirai et lui tournerai le dos; et si la chose est prise au sérieux dans le monde critique, je la réfuterai impitoyablement. Mais enlever son illusion à ce pauvre paysan, qui a traversé plusieurs lieues de désert pour monter ces marches saintes et baiser cette image! Ce serait une barbarie, et un pédantisme du plus mauvais goût.
» Il est de mauvais goût d'appliquer une trop sévère critique à ces gracieuses légendes, et de se poser la question de leur réalité, pour
arriver à ce prosaïque résultat : Cela n'est pas vrai. Le pesant érudit venant effeuiller de son doigt rustique ces roses délicates et légères, ressemble au paysan qui avalerait d'une gorgée le parfum qu'on lui donnerait à sentir.
» Mon ardeur de savoir ne s'est nullement affaiblie... »
« Quand je me prends à réfléchir sur ma propre existence, etsur mon histoire intérieure, j'éprouve beaucoup de tristesse, mais aucun remords. Le malheur de ma vie fut d'être trop critique. Ily a danger pour l'homme à avoir trop analysé ses propres ressorts et à voir trop clairement les fils de la machine. Qu'est-il arrivé? J'ai tué en moi la jeunesse, la naïve spontanéité; je ne puis m'échapper à moi-même. Ce qui fait l'énergie de la nature humaine, c'est sa naïveté; je m'explique : tel homme combat et expose sa vie pour une opinion politique, cet homme est naïf, il croit avoir absolument raison : or, s'il était plus fin, il verrait que ses adversaires ont raison autant que lui, et que le côté par lequel ils envisagent la question est tout aussi vrai que le sien. Tel homme
accorde sa foi absolue à un s^-stème religieux; cet homme est naïf, car, avec un peu plus de science, il verrait que ce système est vulnérable, et exige de lui des actes de foi sur des choses inadmissibles. Tel homme consacre sa vie à une idée dominante, pouvoir, richesse, que sais-je? Cet homme est très naïf; car s'il consultait tant soit peu l'expérience vulgaire, il reconnaîtrait que, ce but atteint, il n'en sera pas plus heureux, et que les efforts qu'il aura faits pour l'atteindre seront inutiles.
» Espère-t-il échapper le premier à la loi universelle de l'humanité? Tel homme se laisse aller tout entier et sans retour à la douce ivresse de l'amour. Cet homme est naïf encore, et l'homme calme ne pourra s'empêcher de sourire, comme l'homme sobre passant près de l'homme ivre, car il y a dans cette ivresse une illusion nécessaire : il est obligé de croire éternel ce qui est plus fugitif que la pensée; s'il réfléchissait, s'il tirait une induction pour lui de la loi universelle, il serait plus dans le vrai, mais il cesserait d'aimer. Ainsi ne pas trop voir est la condition nécessaire de l'exercice énergique des facultés humaines : l'homme
trop savant devient impuissant. Mais si c'est là un mal, c'est un mal incurable : le seul remède serait de n avoir pas pensé.
» Tel est mon sort. Le développement normal de la nature humaine n'est que dans un certain milieu; cette délicate machine ne doit être ni trop maniée, ni tourmentée; je l'ai forcée, comme une montre qu'on dérange en la faisant aller artificiellement, comme un ressort dont on détruit l'élasticité par de continuelles et inégales pressions. Ma nature dans sa naïveté était douce et tendre, oh! avec quelle douceur j'aurais appuyé ma tête sur le sein de ma bien-aimée, j'aurais confondu mon àme dans la sienne!
» Et je suis devenu incapable d'aimer!... Je vois passer les jeunes filles souriantes et parées, ma vue les attriste et elles détournent les yeux. « Celui-ci, semblent-elles dire, n'est pas comme les autres. Avec les autres, nous rions et nous causons; mais avec celui-ci, nous n'oserions. » Et j'ai été pour elles comme un nuage, et après avoir passé devant moi, elles restent quelques moments pensives, jusqu'à ce qu'une fleur...
» J'avais de l'ardeur et de la vie; et je suis devenu inutile, et je n'ai pas su prendre mon ranj? dans la vie; et le vuliraire me reorarde comme un être incapable et manqué.
» J'avais de la vigueur et de la finesse d'esprit, mon âme était capable d'enthousiasme et d'élan, j'aurais pu insérer mon action dans le grand mouvement des choses, et être un homme dans mon siècle, et quand je me surprends à formuler une opinion, à m'indigner ou à m'échauffer, je souris de moi-même. Quand je me surprends poursuivant un but avec passion, je me mets à rire de moi-même, comme de l'homme qui a la bonhomie de se passionner au jeu ou à la chasse, et de se poser un but pour après s'amuser à l'atteindre.
» Quelquefois, pour n'avoir pas l'air trop inepte, je hasarde avec toutes sortes de restrictions une opinion. Puis cela me paraît si inexact, si partiel, je me donne si gauchement ce rôle, que je prends le parti de me taire, et alors on me tient bien et dûment pour un sot. Parlez-moi des béotiens. Ils ne doutent de rien, eux. Ils entrent avec leur grosse allure chez les délicats, ils affirment à tort et à travers, sans
scrupule, sans égards pour les raille nuances fuyantes des choses.
» Ce n'est pas que, par moment, très souvent même, je ne m'échauffe, je ne me prononce avec vigueur par oui et non. Autrefois le défaut qu'on me reprochait était d'être affîrmatif et tranchant, et les personnes qui me connaissent savent que c'est là encore un des traits de mon caractère. Mais cet élan n'est jamais simple et sans retour comme dans l'homme qui a conservé la naïveté de sa nature. Le regard critique suit immédiatement l'élan spontané. Voilà, me dis-je, comme se passent les choses, comme la nature humaine se passionne.
» Tous les amateurs de l'art chrétien vont admirer à Saint-Clément les ravissantes fresques de Masaccio représentant les actes de sainte Catherine. Cette belle et chaste vierge pose là devant les philosophes les arguments à sa manière, et refuse d'adorer Jupiter. Il y a quelque chose d'infiniment délicat dans cette gracieuse timidité de la jeune fille alliée à l'assurance du dogme religieux. « Jupiter, c'est le mal. » Qu'elle fit bien de n'être pas critique!
Si elle l'eût été, elle aurait dû dire : « Christ vaut mieux à quelques égards. Mais après tout!... » Avec cela, elle n'eût pas été martyre, elle ne suivrait pas l'agneau partout où il va. Je ne pense pas qu'il y ait de joie au monde plus vive que celle du martyr. Que de fois, en parcourant cette galerie héroïque de Saint-Jean-le-Rond, où le rude pinceau de Pomerancio a exprimé en traits si terribles cette sanglante épopée du christianisme naissant, j'ai maudit notre critique de nous avoir rendu le martyre impossible. Le critique n'a pas besoin d'être martyr. Car il ne croit pas son opinion tellement vraie que l'opinion contraire ne le soit aussi un peu. Or, cela posé, pourquoi se faire tuer? Il faut s'entendre. J'aurais été à la place de sainte Catherine, j'aurais dit aux philosophes : « Entendons-nous; oui, en un sens, vous avez raison : je veux bien sacrifier à Jupiter. » Le mart}^ n'est pas critique; il est absolu : on ne meurt pas pour quelque chose qu'on croit à moitié vrai.
» Je me mêle volontiers à la foule qui rit des bons mots de Pulcinella; mais que leur rire est différent du mien! Leur rire est simple,
et le mien est un rire de critique, un rire de curieux, d'érudit. Ces bonnes gens sont tout à Pulcinella, ils ne voient rien au delà de la naïve plénitude de leur joie.
» Mes propres sentiments deviennent ainsi pour moi un curieux sujet d'expérimentation. Ali! plût à Dieu que je fusse délivré, un jour, une heure, de moi-même, et que je pense avec la naïveté de l'enfant!
« On ne recommence pas deux fois le même rêve. Un jour, je vis en songe les cieux ouverts et la face des bienheureux. Je regrettai le réveil, et je voulus me rendormir pour continuer mon rêve. Vain espoir : la douce image avait fui pour toujours.
» Ainsi j'ai manqué ma vie. La fatalité m'a engagé dans une voie où il ne me reste plus qu'à mourir. A vingt-six ans, j'ai épuisé la vie. Quoi! trente ou quarante années de prolongement inutile et insignifiant? Cela ne s'est jamais vu : la mort a un tact merveilleux pour savoir clore à propos chaque vie, quand le plan moral en est rempli. Le cercle de la vie physique et de la vie morale... Je sens que l'une iiriira avec l'autre.
» Si ces lignes tombent jamais sous les yeux de quelqu'un, il croira peut-être que j'ai pensé au suicide. Celui-là me connaîtrait bien mal. Le dégoût et l'ennui me sont inconnus et ne correspondent à aucun fait de mon expérience intime. Je ne me suis jamais ennuyé. Ma curiosité me fait prendre goût à la vie, je trouve le monde trop curieux pour ne pas aimer à le contempler. Etranger au plaisir, je n'ai guère connu ce qu'on appelle déception. Mon fait est bien simple : j'ai touché au Saint des Saints, je dois mourir.
» Mon exemple, je le sais, ne guérira personne. Car, une fois entré dans cette voie, on n'est pas maître d'en sortir. Et d'ailleurs ces maux sont de ceux qui se gagnent par le contact. Comprendre ce mal, c'est en être atteint. Mais enfin il ressort de tout ceci, il me semble, un important résultat psychologique : c'est qu'il ne faut pas trop critiquer, sous peine de mort.
» Que de fois, passant près de ces heureux mendiants qu'on trouve ici à chaque pas étendus au soleil, vivant de cette belle et douce vie. j'ai envié leur sort. Jamais ils n'ont
réfléchi, leur âme naïve plonge dans la nature. Ils déchirent leur morceau de pain d'aussi hon cœur que s'ils l'avaient gagné.
)) Je ne suis ni sceptique ni mélancolique. Je suis convaincu que quand j'aime et quand j'admire la beauté, je touche et j'embrasse la réalité céleste. Je suis convaincu que dans les vues générales que la science et la critique accumulent, il y a bien véritablement du vrai. Après ces moments de tension où m'a porté l'excès de la critique, j'éprouve une inexprimable consolation à me reporter sur la simple nature. Un arbre en fleur, deux oiseaux qui jouent ensemble, un petit lézard gris courant au soleil sur des ruines romaines, un petit agneau qui vient de naître, et essaie de se lever, les yeux à peine ouverts, le bœuf accroupi entre les herbes des prés et levant majestueusement, immobile, son front mystique, un canard barbotant dans l'eau avec cette joyeuse petite façon vulgaire de prendre la vie, l'âne, la bonne créature faite pour souffrir, heureuse par sa bonté; tout cela m'enchante et me rajeunit. Je touche la vie alors; j'aime.
» Le défaut de ma nature fut de réunir trop
d'éléments divers. La partialité est la condition nécessaire de l'esprit humain. Toute phrase isolée est fausse, parce qu'elle ne présente qu'une face des choses.
» Tout esprit est partiel, et c'est parce qu'il est partiel qu'il est fort. Toute affirmation est partielle. Les hommes vraiment forts sont ceux qui ont assez de pénétration pour saisir fortement une pensée, mais pas assez pour en voir la partialité. Si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 hrumaire n'eut pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie. Car il comprend trop bien toute chose, il sait trop bien balancer, il est trop modéré et trop apte à tout comprendre. Il ne s'abandonne jamais tout entier. Vn tel liomme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait, il n'est pas dans les conditions humaines. Il n'est pas né viable.
« Nous sommes assez facilement critiques avec les arts et avec le passé. Mais si l'on est conséquent, il faut être aussi critique avec soimême, et se juger comme on juge le passé. S'il n'est pas une seule querelle du passé dans
PATRICi:. 77
laquelle nous donnions absolument raison aux uns, absolument tort aux autres, il faut bien croire que l'avenir dira de même de nous, et ne nous donnera pas absolument raison, ni absolument tort à nos adversaires. Eb bien! quand on sait cela, on est perdu ! Quand on est ainsi sorti de soi-même pour se critiquer, la vie est tarie dans sa source. Supposons un bomme politique, défendant son système et reconnaissant qu'après tout, ses adversaires n'ont pas complètement tort, aura-t-il la force? Il faut être brutal pour ces sortes de choses : il faut croire qu'on a la raison pour soi, que ceux qu'on a en face sont des ennemis ou des pervers. Il faut oublier l'histoire, car dans l'histoire, nous n'appliquons à personne, sauf des cas rares et facilement reconnaissables, l'épithète d'individu pervers. »
Depuis l'origine de la société politique, il y a eu des partis; et cela tient aux lois les plus essentielles de la nature humaine. Tout développement humain se fait partiellement et par contraste. Tout système est louable ou critiquable, et toute chose est belle et fautive. La
Grèce, qui représente dans une admirable proportion l'humanité tout entière, la Grèce n'est que l'antithèse du dorien et de l'ionien. Les petits esprits se demandent laquelle valait mieux, et sont, suivant leur goût, pour Sparte ou Athènes. Or, pour l'esprit critique, ces deux esprits ont été tout ce qu'ils pouvaient être. Sparte est belle, mais fautive. Toute chose est excellemment ce qu'elle est; il ne faut pas lui reprocher de n'être pas ce qu'elle n'est pas. Il y a des roses, il y a des violettes, il y a des œillets. Demandez à l'œillet pourquoi il n'a pas le parfum de la rose, à la violette pourquoi elle n'a pas les couleurs variées de l'œillet. Je suis ce que je suis, répondra-t-elle, et je n'aspire pas à être autre chose. Dans les œuvres d'art, il est de même impertinent de demander pourquoi une œuvre n'est qu'idéale, pourquoi telle autre n'est que sensuelle.
La critique consiste à maintenir en face les contradictoires, à ne laisser aucun élément de l'humanité étouffer l'autre. Le poète hausse les épaules sur le savant, parce qu'il ne le comprend pas, le savant sourit du poète, parce qu'il est fermé à la moitié de la nature
PATUICE. 79
humaine. Il en est de même pour les partis politiques. L'homme critique ne peut être d'aucun parti. Les Guelfes avaient raison et tort, comme les Gibelins avaient raison et tort. Chaque chose a ses faces. Au point de vue de l'individu et des droits individuels, l'ancienne société aristocratique et fondée sur des privilèges que la Révolution vient de renverser, était révoltante. Les révolutionnaires ont eu raison contre elle. Mais ce point de vue individuel est lui-même partiel et exclusif. La conséquence en serait une sorte de démocratie égalitaire, qui serait la mort de l'humanité. Chaque parti est obligé de croire qu'il a absolument raison, et que quand il aura triomphé, le grand terme de la perfection sera atteint. Or, comment croire que pour la première fois depuis le commencement du monde...
Tous les partis ont eu leur triomphe et leur chute. Ils ont triomphé par la part de vérité et de justice qu'ils représentaient. Ils ont été renversés à leur tour par la part d'erreur qu'ils renfermaient, et qui, se dévoilant peu à peu, a laissé pour un temps la raison et la victoire au parti contraire.
Lycurgue fit, dit-on, une loi pour défendie aux citoyens de rester neutres dans les dissensions civiles. On voit bien que Lycurgue n'était pas critique. Prenons toutes les grandes querelles du passé, Sparte et Athènes, Rome et Carthage, Rome et la Grèce, Rome et les Barbares, les Guelfes et les Gibelins, le sacerdoce et l'empire, le protestantisme et le catholicisme, la maison de France et la maison d'Autriche, les partis divers de notre Révolution; quel est l'homme de quelque sens qui peut embrasser un seul de ces partis à la distance où nous sommes, qui peut être pour Sparte contre Athènes, ou pour Carthage contre Rome, ou pour les Guelfes contre les Gibelins? Nous n'avons plus de colère pour le passé. Quel enfantillage après cela de s'indigner quand on sait que l'avenir ne partagera pas nos colères, et qu'il nous jugera comme nous jugeons le passé!
0 quiétude! ô paix! ù unité! de quel nom t'appeler, es-tu la vie ou la mort? Vertu, crime, beauté, laideur, ciel, enfer, venez sur ces pics sublimes vous donner le baiser de paix et vous embrasser dans le vaste sein du Père. Tout est
PATUICE. 81
beau, tout est bon, sauf le médiocre. 11 n'y a place pour celui-là ni dans le ciel, ni dans l'enfer. Moi, grâce à Dieu, je suis pour la beauté, pour la vertu, pour le ciel, pour les victimes, mais ce n'est pas une raison pour m'irriter contre le laid, contre le crime, contre l'enfer, contre les bourreaux.
Tout a son droit à l'être. Vouloir détruire ou abolir quoi que ce soit, c'est folie. C'est détruire un ton dans l'échelle musicale, une nuance dans la série des couleurs. L'ennemi veut détruire son ennemi, mais il n'y a d'ennemis qu'au point de vue de l'individu, il n'y a pas d'ennemis au point de vue du tout. Toute chose représente un ton dans l'univers, dans le concert universel.
Il est d'un petit esprit de vouloir supprimer le mal. Le mal est une face des choses comme une autre, et le monde ne serait pas complet sans le mal*. L'Lidien sait qu'en s'engageant
1. En lisant ce passage, comme bien d'autres, il faut se rappeler que Patrice n'exprime jias toujours des opinions définitivement arrêtées, mais des aperçus dont il voyait fort bien l'imperfection, mais qu'il jugeait susceptibles par leur erreur même d'ouvrir des vues nouvelles et de faire réfléchir. (Note d'E. R.)
dans tel sentier, il sera dévoré par un tigre; il y va et se laisse dévorer. Cela a sa beauté, et représente fort bien ce que serait le monde sans l'amour de soi. Car c'est l'amour de soi qui fait appeler 7nal ce qu'on juge contraire à son propre bien. Dans le système de la grande quiétude, on dirait : Que chaque chose suive sa voie et que l'univers se réalise!
En somme, tout se réduit à savoir si l'on se place au point de vue de l'individu, de l'opposé, du divers, ou au point de vue du tout et de l'unité. Au premier point de vue, il y a lieu à partialité, à guerre, à colère, à morale; au second, il n'y a plus que la paix. Ceci est plus élevé et plus avancé, mais ce n'est pas le milieu normal de la nature humaine; l'homme est fait pour ne pas dépasser un certain milieu. S'il va au delà, il se donne la mort. Par toutes les voies, je suis amené à ce résultat qui est l'abrégé de toute ma philosophie. La nature humaine a ses bornes en profondeur et en étendue. A force de se perfectionner, on arrive à s'anéantir. En se posant dans la région transcendante, on se suicide.
L'œuvre de l'historien se borne, selon moi,
à saisir la physionomie originale des hommes et des faits. La plupart des personnages qui ont joué le rôle principal dans le grand drame qui s'achève en ce moment en France, étaient des hommes très médiocres. Mais dans notre système d'esthétique, on ne regarde pas les hommes, mais l'originalité de l'œuvre qu'ils ont tracée. Les plus curieux développements de l'histoire ont été esquissés par des hommes nuls. Il faut voir le tableau résultant : or, il est certain que la Révolution française est un des plus curieux tableaux que présente l'histoire. Le rouge y domine, comme dans les tableaux de Rubens, mais c'est une manière comme une autre. Je ne cherche en tout cela que l'intérêt du curieux et de l'amateur, et on conçoit qu'à ce titre, un Marat ou un Danton doivent bien plus me plaire par leur pittoresque que de plats personnages plus honnêtes ou même plus capables. Je les maudis après cela pour l'acquit de ma conscience ; c'étaient de laids et méchants gredins, mais ils avaient de la physionomie, je les aime comme j'aime les brigands et les soudards de Salvator Rosa, sans souhaiter que l'espèce en reparaisse.
Mais le ciel est pur, les oiseaux chantent doucement dans les vignes et les roseaux. Allons sur la voie Nomentane, voir couler l'Aiiio, et saluer en passant la belle vierge et martyre sainte Agnès.
« Non, mon ami, Ihomme n'est rien que par son cœur. J'aurais entre les mains la gloire de Napoléon, que je la donnerais toute pour le sourire d'une femme. J'aime la science parce que la science rend plus beau, mais à ma science, je préfère mille fois mon cœur. Et à cette heure, si l'on m'offrait d'échanger mon âme, que j'ai cultivée avec tant de soin depuis mon enfance, contre l'âme douce et naïve d'une humble femme qui ne sait qu'aimer, j'accepterais avec bonheur, et je me croirais plus riche aux yeux de Dieu par le seul sentiment d'un cœur simple que par tout un édifice de science péniblement amassé.
» Il faudrait parler la langue des anges pour expliquer tous les mystères que recèle l'acte le plus simple de la vie féminine. On me donnerait le choix d'avoir été Alexandre. Newton ou
sainte Catherine de Sienne que je préférerais le sort de la vierge de Fonte-Branda. Cette pauvre fille d'un teinturier, qui ne savait ni lire ni écrire, cette Circé chrétienne du xiY" siècle, qui changeait le cœur de tous ceux qui la voyaient, qui admonestait le pape et les évêques, avait atteint du premier coup et par le seul instinct de sa puissante nature le but que nous poursuivons avec tant d'efforts, .l'ai lu autrefois une histoire dont mon âme fut parfumée durant plusieurs mois. Une jeune fille était belle, et on la croyait irréprochable. Un jour, elle a disparu; on entre dans sa chambre; elle était étendue sur son lit, revêtue d'une robe blanche, et ses bras croisés sur sa poitrine serraient une croix. On ne reconnut sa faute que quand on vint l'ensevelir. Voilà une jeune fille qui, sans art et sans savoir, a dépassé par le sentiment esthétiqu'3 les plus grands artistes. Elle a conçu assez puissamment l'idéal de la pudeur pour y sacrifier sa propre vie; elle a vu sa statue gâtée par un irréparable malheur ; elle a pris le marteau et l'a brisée . Sois bénie et bienheureuse, àme sublime, et reçois la complainte de tous ceux qui sont
capables de préférer un sentiment à eux-mêmes. Le vulgaire la plaint et les esprits secs la condamnent: mais la douceur de ses derniers instants, quand elle revêtit sa robe blanche et qu'elle croisa ses bras sur sa poitrine, dut être si grande qu'elle aurait suffi, répandue sur toute une vie, pour l'embaumer et en faire le charme.
» J'aime aussi à penser aux amants qui, contrariés dans leur amour, se sont donné la mort dans les bras l'un de l'autre. Que de doux pensers les ont menés à ce douloureux pas! ' Et quand ils se sont liés la dernière fois l'un à l'autre, la douceur de ce seul moment!
» 0 mon ami, voilà des simples, des ignorants qui gagnent le ciel à tire-d'aile, et nous, nous l'escaladons avec sueur, nous entassons des montagnes, au risque à chaque pas de voir Ossa manquer sous nos pieds, un Pélion s'écrouler sur nos têtes! »
« Ma plus grande peine est, par la nature même de mon mal, de ne pouvoir obtenir la compassion d'une femme. Etre plaint par une