‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 11 sur 40 · Cf. Dante, Enfer, ch. v · texte numérisé non relu

Cf. Dante, Enfer, ch. v

femme est une si douce chose que ce ne serait pas trop de l'acheter au prix d'une vie de douleur.

» Ma fenêtre domine la terrasse d'une maison voisine, où vientparfois une jeune fille pauvrement, mais gracieusement vêtue ; je l'ai entendu appeller Annunziata. La distance est trop grande, ou mes yeux sont trop faibles pour que j'aie pu savoir si elle est belle. Mais il 3^ a dans l'ombre d'une femme simplement vêtue, dans sa taille, dans son corselet, dans ses cheveux, une vénusté que l'on complète idéalement par la grâce des traits de son visage. Souvent elle me voit penché le soir sur ma fenêtre, contemplant les reflets du soleil couchant sur les montagnes d'Albano, et quelquefois mes regards rencontrent les siens, fixés timidement sur moi. Elle feint alors de s'occuper, et cherche à ne point paraître m'avoir devancé. Je n'ai pas encore osé hasarder un sourire. Serait-il possible qu'elle pensât à moi, et qu'elle rêvât de son côté ce que je rêve?

» Si jamais une femme lit ces lignes (je serai mort alors), je ne lui demande pas une larme sur mon sort; ce serait demander trop

de bonheur. Je lui demande de croire que j'avais un bon cœur, je lui demande un peu de pitié. Et dut ce don funèbre ne venir me chercher que bien tard dans ma tombe, je me trouverais assez consolé.

« Autrefois j'avais des joies et des tristesses, des indignations et des sympathies, des bons et des mauvais jours, des printemps et des hivers. Maintenant j'ai atteint l'azur, où tout est d'une même couleur, où tout n'a qu'un visage dans l'univers. L'arbre dépouillé de ses feuilles me plaît autant que l'arbre en fleur, la colline aride et couverte de bruyères me plaît autant que le coteau qui s'arrondit sous la vigne et sous l'olivier; le désert de la campagne de Rome me charme autant que la vallée verdoyante de l'Arno ou du Léman. J'aime autant le Forum couvert de fumier, de charrettes et de bœufs que servant de lieu de réunion à un peuple libre; j'aime autant les cardinaux et les moines que les consuls et les tribuns; j'aime autant une ridicule église dans le style de Borromini que le temple de la Fortune virile ou de la Pudicité patricienne.

» L'esprit humain ne s'exerce que sur des

différences, dans la catégorie de l'antithèse et du divers. Or la différence n'est qu'à la surface, l'antithèse n'est jamais qu'apparente. Il n'est rien qu'on ne puisse trouver vrai ou beau, si on sait le bien prendre. Les révolutions du goût ne tiennent pas à un autre principe. Tel siècle a été préoccupé dans la littérature et dans l'art de l'idéal de la beauté antique : rien de mieux; mais ce siècle s'est trouvé par là même incapable de comprendre l'esthétique du christianisme et du Moyen âge. En cela les siècles qui suivront pourront justement lui faire la leçon. Ils réhabiliteront la beauté germanique, et seront à leur tour incapables de comprendre la beauté grecque. Je parie qu'il viendra un homme d'esprit qui soutiendra que Berthe aux longs pieds vaut mieux qu'Homère, et qu'une maigre statue du Moyen âge vaut mieux qu'un chef-d'œuvre antique, et il aura raison par quelque côté. J'ai vivement exprimé sur quelques feuilles l'indignation qu'excitait en moi la religion sensuelle etgrossière deNaples. C'était un enfantillage : cette infâme religion est des plus originales; elle est ce qu'elle est; l'expression naïve d'un peuple sensuel et inca-

pable d'abstraction. Eh bien! cela, c'est une physionomie comme une autre, les choses ne peuvent être que ce qu'elles sont. L'araignée fait de la toile, l'abeille fait du miel et la vipère du venin.

» La perfection abstraite de l'esprit humain serait de savoir embrasser toute chose par ce qu'elle a de bon, de beau et de vrai. Mais non seulement cela dépasse notre faiblesse, il faut dire que cela dépasse les conditions de la nature humaine. Dès que l'esprit humain dépasse la sphère des affirmations antithétiques, dès qu'il atteint l'identité fondamentale, c'est le repos, mais c'est aussi la mort. L'opposition, la partialité est la loi de l'esprit humain. L'homme ne pense et ne sent, c'est-à-dire ne vit, qu'à condition d'être -imparfait. Si son intelligence arrivait à la vue complète, il mourrait; car cette vue complète serait toujours identique, il n'aurait qu'une seule pensée, un seul sentiment; une seule note retentirait sans cesse à son oreille, la note de l'univers; il nagerait dans l'uniforme infini. Or, quand cet état se prolonge, cela s'appelle la mort; quand il n'est que momentané, c'est l'extase. L'extase

est une mort passagère. L'homme ne recommence à A^ivre que quand il redevient imparfait, c'est-à-dire quand il se reprend bravement à trancher et à définir.

» Chez les peuples méditatifs, comme les Indous, ceci peut devenir une doctrine sociale, et des masses d'hommes peuvent arriver à se persuader que le repos, l'équilibre, l'abstention, l'indifférence, la mort sont le terme souverain du développement humain, et que quand il est atteint, l'homme meurt, c'est-à-dire qu'il est parfait. Les mystiques chrétiens se sont aussi parfois rapprochés de cette doctrine. Mais la forte dose d'anthropomorphisme qui entre dans la composition du christianisme, et les idées très arrêtées que cette religion a toujours professées sur la personnalité et l'individualité de Dieu, l'ont arrêtée sur la pente, et le quiélisme s'est borné dans son sein à quelques cas sporadiques qui n'ont jamais fait épidémie. L'activité est trop puissante chez nous pour que nous fassions jamais consister la perfection dans le nirvana, c'est-à-dire dans la négation même de la vie.

» Je suis trop critique pour m'arrêter à une

doctrine que je vois bien n'avoir chez nous aucune racine. Si je voulais, croyez-le bien, je serais d'un parti, je trancherais, je déciderais, je raisonnerais sur les oppositions, j'aurais ma théorie philosophique et esthétique, je prendrais la vie comme une partie à gagner. Mais, franchement, je n'en ai pas le courage. Car je vois trop bien que cette théorie serait partielle comme toutes les autres. Là est le côté faible de ma nature : une disposition native, fatalement secondée par mon éducation première et par les circonstances qui ont suivi, a posé le germe du cancer qui me dévore.

» Etrange fascination! l'abime attire celui qui y fixe ses regards. Malheur à qui s'assied sur le bord de ce fleuve, et se laisse enchaîner par le charme assoupissant de ses gouffres mobiles! Le fleuve l'entraîne avec lui à la mer. Oh! qu'il est doux de naufrager dans cette mer!

» Gela peut-il s'appeler mort ou vie, joie ou tristesse, enfer ou paradis? L'un et l'autre, car, à cette limite, les deux extrémités du cercle se joignent et les oppositions s'effacent. Sitôt que l'homme est arrivé à envisa2rer l'univers des

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corps et des esprits comme un tout, et luimême comme un phénomène intégrant dans cet univers, il connaît Dieu, il n'a plus qu'à mourir.

» Oh ! Cécile, si pourtant tu avais voulu me laisser appuyer ma tète sur ton sein, et te serrer dans mes bras, j'aurais vécu et j'aurais compté parmi les hommes! «

Ainsi donc ma vie se sera écoulée, sans que j'aie goûté la douce ivresse, ni pénétré le suprême m)'^stère. Quelle est donc cette joie étrange, que pressentent ceux qui ne l'ont pas goûtée, et qu'on devine par ses rêves? Le soir, quand je regagne ma couche froide et solitaire, le sentiment d'un vide infini s'empare de moi, et je maudis la fatalité qui a défleuri mon existence, en rendant impossible la S3'mpathie entre un être simple et moi. Je vois les simples se rapprocher sans vergogne, se sourire et trouver sans ])eine de douces choses à se dire; et moi, je tremble devant une jeune fille ; elle sent mon embarras, baisse les yeux et se détourne, et je ne sais pas bien quel sentiment elle emporte de moi. A quoi tient cette étrange

timidité, qui constitue le défaut capital de ma nature? Est-ce cette pudeur ingénue qui ne fait qu'ajouter un charme de plus à la sympathie et resserrer le lien de deux âmes? Ce serait me flatter que le croire. Cette pudeur de la première jeunesse rapproche, ravive, donne de la grâce au sourire, et parle mieux que le plus doux langage. Mon embarras éloigne, assombrit, c'est un mur qui se dresse et empêche les deux âmes de se réfléchir. La jeune fille s'en va triste, et moi, le front baissé, je reprends ma solitude. Hélas! c'est que je ne suis plus simple! Cette femme sent trop bien que je lui suis supérieur; elle se défie de moi, je devinerais peut-être son secret; je déjouerais ce sj'stème d'instincts et d'illasions qui fait sa vie. Son secret, la femme aime qu'on le devine, mais non pas qu'on l'analyse : cette froide main lui fait peur; elle s'écrie, comme si on allait la violer. Ainsi donc c'en est fait; jamais, jamais une femme ne m'aimera.

Je prends pourtant le ciel à témoin que, moi, j'ai aimé. Le jour où mes lèvres rencontrèrent celles de Cécile, la vie se développa devant moi si fleurie, si vaste, si épanouie, que, rien

que (l'y penser, mon àme s'exalte en moi-même. Mais plus je réfléchis à l'étrange nature de cette enfant, plus j'admire l'étonnante persistance du sort à pousser un homme dans sa voie, jusqu'à ce qu'il l'ait mené aux abîmes. Cécile m'avait compris, Cécile m'aimait pour ma beauté morale, dont elle avait très bien saisi la nuance. Toute illusion entre nous était impossible. Par des voies très difTérentes, moi par le plein développement de mes facultés viriles, elle par la prodigieuse finesse de ses instincts, développée encore par le commerce intime de nos deux esprits, nous en étions venus à considérer le monde moral à peu près de la même manière. Dès lors devait s'élever entre nous un mur éternel de séparation, ce mot glacial : A quoi bon? L'abstention devait même nous paraître plus belle que la jouissance. Or, pénétrés comme nous l'étions de la beauté supérieure du sacrifice et de la privation, il devait nous sembler préférable, même au point de vue de notre amour et de notre mutuelle beauté, de nous séparer.

Notre malheur a été d'être trop chrétiens. C'est le christianisme, par ses principes de

renoncement et par son étrange esthétique, qui a rompu le charme qui nous attirait. Si nous avions été païens, ou moins profondément imbus de christianisme, notre vie se fût écoulée normale et vuljjraire. Si à celte époque nous eussions habité l'Italie, si j'eusse compris l'antiquité comme je la comprends maintenant, je n'eusse pas quitté les sentiers doux et faciles de la plaine pour les pics aigus et romantiques de la montagne. Je manquais radicalement à cette époque de cette mesure, de ce modus optimus qu'enseigne si bien cette terre classique. Apollon, Castor et Pollux, Diane, MinerA^e, Vénus me paraissaient insipides, parce qu'ils représentent la nature saine et normale. Je leur préférais une Vierge mère de Dieu, et la maigre image d'un Dieu tiraillé par des clous. Préférence donnée à l'anormal, à l'exceptionnel, au maladif, voilà l'esthétique chrétienne; voilà les idées qui nous ont perdus. Maintenant je comprends à merveille que le beau n'est que dans le simple, dans le naturel, dans le vulgaire ennobli; j'ai fait justice de ce prétendu attirail de finesse et de profondeur, au moyen duquel on arrive à prouver que le

laid, c'est le beau, que la pâle et hystérique sainte Thérèse est plus belle que Sapho. A cette étrange doctrine qui a bouleversé toutes nos idées sur le beau et le bien, je préfère la droiture antique ; à cette paradoxale théorie : Heureux ceux qui pleurent! Heureux ceux qui ont faim! Heureux ceux qui se privent! je préfère la prière de Solon :

» Charmants enfants de Mnémosyne et de Jupiter Olympien, muses qui habitez le Piérion, écoutez ma prière!

» Obtenez-moi des dieux le bonheur et d'avoir toujours une bonne réputation aux yeux des hommes.

» D'être doux à mes amis et amer à mes ennemis, aimable pour ceux-là, terrible pour ceux-ci.

» Je souhaite d'avoir des richesses, je ne A'eux pas souffrir d'injustice... »

Voilà le vrai, le simple, le naturel. Voilà ce que le christianisme a profondément interverti par son surnaturalisme, en préchant sans cesse le renoncement, le combat contre la nature, en subtilisant à l'infini sur le bien moral et le

bonheur. Il nous a accoutumés à chercher les choses dans leur contraire, à chercher bien loin ce qui est tout près. Toutes les idées fausses qui sont dans le monde en fait de morale sont venues du christianisme. La Grèce, avec un tact divin, avait saisi la parfaite mesure, fugitive et insaisissable nuance qu'on entrevoit sans raisonnement par l'instinctive finesse de sa nature, mais où l'on ne peut se maintenir. La mesure d'ailleurs paraît froide et insipide à la longue; on se fatigue de la proportion et du bon goût : on en vient à préférer l'étrange, l'anormal. Les types parfaitement purs ne suffisent plus; une femme maladive et pâle plaît plus alors que la forme idéale; une femme voilée et cloîtrée plaît plus que la Vénus classique; la beauté simple et superficielle ne suffit plus : il faut du quintessencié, de l'arrière-pensée, et on appelle cela de l'idéal.

Il faut être juste; ce n'est de la faute de

personne quand cela arrive. Gela arrive, parce

qu'en effet la mesure et la proportion, ne

représentant que le fini, peuvent contenter la

nature humaine, dès qu'elle reste dans de

justes et étroites limites, mais deviennent insuffisantes, dès qu'elle aspire à l'infini. Dans le premier état, l'humanité se repose et est heureuse; dans le second, elle est insatiable et malheureuse, mais plus noble en un sens; et dès lors, elle préférera dans l'art et dans la morale le souffrant, l'irrassasié, la sensation vague et pénible que fait naître l'infini, à la pleine et complète satisfaction que procure une œuvre saine et achevée.

Mais il est trop tard. On ne guérit pas de la subtilité. On peut reconnaître qu'on s'est faussé l'esprit, mais non le redresser. Et puis, la déviation a tant de charme, et la droiture est si ennuyeuse qu'en vérité, si j'étais à recommencer, je la préférerais peut-être encore. Un temple ancien est incontestablement d'une beauté plus pure qu'une église gothique; et pourtant je resterai des heures en celle-ci, et ne pourrai durer cinq minutes dans celui-là sans bâiller. Cela prouve que je suis perverti. Mais qu'y faire?

Quoi qu'il en soit, ma Cécile, on mettra une croix sur notre tombe, et ce sera pour jamais!

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