‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 9 sur 40 · LATRAN · texte numérisé non relu

LATRAN

Je lisais hier sur le front de cette orgueilleuse église de Latran .

Dogmate papali datar et simul imperiall Quod sim cunctaruin mater caput ecclesiarum.

Voilà qui est clair. Que dire après cela? La grande majesté des religions est dans cette manière de se poser comme vraies de droit premier et imprescriptible, et de trancher sans raisonner avec lui quiconque ne les admet pas. Ce vieux Latran, cette résidence de l'infaillibilité, cette capitale du royaume des âmes est un des Houx de Rome qui me parlent le plus vivement et me font l'impression la plus

originale. Nulle part je ne regrette davantage les restaurations modernes qui ont complètement détruit ou masqué, sous une ornementation moderne du plus mauvais goût, le Latran des douze conciles, celui d'Innocent III et de Boniface VIII, celui que Dante a si vivement compris. Un des plus regrettables effets du schisme d'Avignon fut de faire tomber en ruines le vieux patriarchium, de sorte que les papes qui suivirent, si peu soigneux de la tradition chrétienne, préférèrent le Vatican, qui n'a pas de tradition bien ancienne et dont la consécration idéale ne peut-être considérée que comme l'œuvre et le symbole du catholicisme moderne. Quant au Quirinal', c'est bien moins encore; c'est le palais d'un mauvais petit gouvernement, d'une niaise -petite cour, d'un groupe d'administrations et de bureaux, sans caractère architectural, ne rappelant rien moins que la résidence du roi des âmes. Quelle faute d'avoir ainsi déplacé le chef-lieu de l'infaillibilité! Mais combien ces trois résidences papales sont la personnification expressive des trois

1. Ernest Renan écrivit Patrice en 1849, à Rome, au début du pontificat de Pie IX.

PATRICE. Ol

phases du rôle papal : chef de la chrétienté, chef du catholicisme, petit prince vivant de diplomatie!

Les soins du gouvernement sont devenus dans les temps modernes une affaire si compliquée, qu'il ne peuvent souffrir de partage. Le pape, qui devrait être par excellence souverain spirituel, le premier des évêques, possédant pour son indépendance un petit coin de terre, est devenu un petit prince italien, gouvernant la catholicité. Jlome moderne n'a pas d'autre phj'sionomie; prenez, par quelque côté que ce soit, l'administration romaine, vous n'}' trouverez rien de saint, rien de catholique, je veux dire qui rappelle l'Eglise universelle. Les neuf dixièmes des pensées du pape sont préoccupés, j'en suis sur, par le gouvernement de ce petit Etat, et cela ne m'étonne pas. Nous touchons au temps où les croyants de l'autre bout du monde recevront et baiseront avec respect des décisions dogmatiques fabriquées dans des bureaux. Quelle bizarre destinée que de voir une nation, l'Italie, ainsi dévolue au monopole de la théologie, ayant, par fait de naissance, le droit de régler la foi ! L'esprit

moderne gouverné par la nation la plus arriérée, la plus ignorante! Car toutes ces congrégations qui expédient des directions au monde dans tous les sens sont toutes composées d'Italiens, et si l'on veut réussir dans cette voie, être approuvé ou n'être pas condamné, il faut se mettre bien avec ces Italiens. Les Italiens sont devenus le concile permanent du catholicisme. Quel étrange spectacle que celui d'un Fénelon, l'âme la plus élevée de son siècle, consentant à être jugé par quelques prélats ignorants et intrigants, écrivant à des cardinaux imbéciles, Barberini, etc., et se soumettant quand ces Italiens ont prononcé. Quel droit a donc ce peuple sur la théologie!

Le pape du Moyen âge, au contraire, le pape de Latran, combien .il est supérieur au pape du Vatican et au pape du Quirinal! Il n'est pas italien, il est universel. Sa royauté ne consiste pas à posséder pour les condamner à la misère quelques cantons de l'Italie. Sa principauté temporelle et locale n'est à beaucoup d'égards que nominale; il ne règne pas chez lui; il n'est que le suzerain de municipes indépendants et souvent rebelles, mais que lui

importe? Son règne n'est pas borné à quelques cantons de l'Italie; son règne, c'est l'humanité tout entière. Il aspire à l'empire universel, et parmi ses trois couronnes, il n'en est pas une pour le petit coin de terre qui absorbe aujourd'hui tous ses soins. On s'étonne que les papes du Moyen âge aient si peu bâti à Rome ; cela se conçoit à merveille. Ces papes ne pensaient pas à la Rome dont ils étaient souverains nominaux; leur pensée était pour le monde. Les papes n'ont commencé à bâtir à Rome (Nicolas IV, Martin Y), que quand ils ont renoncé à leurs grandes prétentions, et que, par suite du grand schisme, le monopole de la papauté €st tombé aux mains des Italiens. Et la Rome moderne n'a définitivement commencé que quand elle a été gouvernée par les Jules II, les Léon X, Paul III, les Médicis, les Farnèse, les Aldobrandini, les Barberini, ces grandes familles patriciennes, qui n'avaient d'autre idéal que de lutter de magnificence à Rome avec les autres princes italiens de Florence, de Venise ou de Milan.

C'est surtout au cloître de Saint-Jean-de- Latran que j'ai saisi la physionomie originale

de la papauté du Moyen âge. Ce cloître, avec ses vers léonins en mosaïque, ses colonnes torses marquetées, ses petites arcades, est le musée du vieux Latran. Les vieux débris qu'on y a rassemblés sont frappants de caractère et font comprendre à merveille ce style demigothique, demi-byzantin, qui fut celui de l'architecture romaine au moyen âge. La rosace et l'aiguille y sont très caractérisées. D'innombrables légendes s'attachent d'ailleurs aux objets qu'on y a recueillis et complètent la physionomie. La moins apocryphe peut-être est celle qui voit l'antique siège papal dans un siège b3'zantin, en opus alexandrinum, rouge et or, avec lions et colonnes torses. Près de là, dans la basilique, est le portrait de Boniface VIII par Giotto. Le portique léonien renferme aussi une foule de restes du Latran antique. Je ne parle pas de l'admirable abside de Mino da Torrita, du xiif siècle. Ah! ce Latran est vraiment un musée de la vieille papauté! Ici, comme partout à Rome, l'antiquité païenne et chrétienne se trouvent conjointes. Au milieu des rosaces brisées, des inscriptions ecclésiastiques, des colonnes du palais de Pilate, des colonnes qui

marquent la taille de Jésus-Christ, vous trouvez le monument de Plautius Lateranus, qui devait donner son nom au chef-lieu du christianisme. Mais nulle part autant qu'au baptistère on ne comprend la grande majesté de l'empire infaillible, et cette fière assurance d'elle-même, qui forme l'un des caractères des religions. Aucune cérémonie du christianisme n'est plus originale, ni plus significative que le baptême. Cette façon de s'arroger l'enfant sans son consentement, de le prendre comme son bien propre, sur lequel on conserve un droit inaliénable, est l'un des traits les plus hardis de cette altière religion. « Crois-tu au Père? demande-t-on ù l'enfant, qui ne répond que par ses vagissements. — Oui, répond-on pour lui. — Crois-tu au Fils? — Oui. » Et ce oui prononcé par d'autres oblige cet enfant. Il a dès ce moment la foi infuse, et si, plus tard, il n'acquiesce pas à ce qu'on a dit pour lui, il est apostat, et les théologiens condamnent ceux qui soutiennent qu'on peut revenir à l'âge du libre arbitre sur les promesses faites par d'autres, et le concile de Trente prononce anathème contre ceux qui diraient qu'on ne peut employer les peines

temporelles pour ramener ces rebelles au devoir.

Cette théorie est très peu conforme à nos idées sur la liberté individuelle. Il nous semble que l'enfant adulte ne peut être lié par des serments cju'on a faits pour lui, et auxquels il n'a eu aucune part.

Mais avec ce raisonnement, on serait amené à donner aussi à l'homme le droit de se révolter contre les conditions du pacte social, conditions qui ne lui ont pas été proposées, et qu'il n'a pas acceptées, mais dans lesquelles il a été engagé par le fait même de sa naissance. L'homme naît sociable, et membre d'une société, ayant vis-à-vis d'elle des droits et des devoirs; de même, aux veux de l'Eglise, l'homme naît pour être chrétien. L'Eglise a le droit de s'approprier tout homme qu'elle trouve et qui ne résiste pas. Si elle ne baptise pas l'enfant malgré les parents, c'est pour éviter de plus graves inconvénients : en cas de mort imminente, elle le permet et l'ordonne, et bien que les théologiens ne soient pas d'accord pour accorder au prince chrétien le pouvoir de faire baptiser les enfants malgré leurs parents infi-

dèles, le sentiment de ceux qui lui accordent ce pouvoir est seul conséquent aux principes. L'Eglise est tout sur la terre; tout est pour elle, elle règne môme sur ceux qui ne sont pas ses sujets; rien ne peut soustraire à ses lois, dès qu'on s'y est soumis par le baptême; l'hérétique ou le scliismatique, qui ne connaissent pas les lois spéciales de l'Eglise, font un péché toutes les fois qu'ils ne les observent pas; car, disent les théologiens, la rébellion ne détruit pas la sujétion à la loi, et il serait trop commode que les rebelles fussent moins chargés que les fidèles, et, par le fait même de leur rébellion, se trouvassent dans une situation plus favorable. Tout cela est admirablement beau, je veux dire admirablement original.

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