‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 12 sur 40 · SECONDE VERSION DE PATRICE · texte numérisé non relu

SECONDE VERSION DE PATRICE

PREFACE

Au mois (le novembre 1848, ce devint pour moi un besoin plus impérieux que jamais d'exprimer dans une œuvre adéquate à tout mon être l'ensemble complet de ma vie. Jusque-là je n'avais montré de moi-même que le côté philosophique et scientifique. Et pourtant le fond, l'intime de ma vie n'est pas là tout entier. Je sens en moi une plénitude de vie, qui va parfois jusqu'à l'ivresse, et que je ne puis verser suffisamment dans le cadre étroit de la science.

Le besoin de réaliser le plan que je couvais depuis si longtemps devint à cette époque si

pressant qu'il m'entraîna fatalement, et me fit interrompre les arides travaux dont je m'occupais, au risque de causer un grave préjudice à la suite de ma vie scientifique. D'ailleurs la jeunesse, dit-on, passe vite. Je suis dans la fleur de la mienne, et pourtant mon âge avance. Jamais, je crois, je ne sentirai plus vivement. Si j'attendais, retrouverais-je mon cœur, ce cœur d'aujourd'hui si plein de vague amour? Le malheur de ma position a imposé à ma vie de dures privations. Je n'ai connu ni les douces liaisons ni l'amour d'un objet réel. Ma mère et ma sœur sont les seules femmes que j'ai connues et pu aimer.

Dieu sait pourtant tout ce qui remue au fond de mon cœur ! Mon état à cet égard est étrange. J'aime en général. Je me suis fait une Béatrix, je la vois, je l'adore. Mais cette Béatrix n'a point de personnage réel qui lui corresponde. Toute femme que je vois me ravit au ciel; mais elle passe, et la trace est bientôt eR"acée, Ma timide pudeur, ma position extérieure ne me permettent pas davantage. Hélas! mon âge d'or passera peut-être sans que j'aie pu faire autre chose que rêver le bonheur!

J'ai voulu peindre dans Ernest cette vie exubérante, intérieure, condensée, multiple, se déversant sur tout. Ernest est pour moi l'idéal de la vie humaine, c'est le parfait, l'homme que je voudrais être, si je pouvais choisir, non pas cette perfection qui n'est que pâleur et médiocrité, mais la plus parfaite réunion de ce qui constitue l'homme, la plus parfaite harmonie de tous les éléments de l'humanité. Mon but en ce livre n'est pas de peindre et d'analyser, mon but est dogmatique. Je veux donner aux âmes amoureuses du beau et du parfait mon idéal, tel que je l'entends: je veux présenter, en contraste avec la hideuse sensualité de notre jeunesse et le réalisme de nos hommes positifs, un type tout céleste qui traverse la vie, l'œil fixé au ciel. Au point de vue où nous sommes, nous n'avons d'injures à dire à personne. Souvent même, je suis amené à envisager l'immoralité comme une face des choses, et à trouver de la beauté dans les tableaux qu'on en trace. Quoi qu'il en soit, il est des âmes qui sont dans l'heureuse nécessité d'être vertueuses. Celles-là aimeront peut-être mon Ernest.

Certes, je ne me suis pas mis en frais de complications, d'intrigues. Qu'on ne cherche pas de charpentations, de ressorts profonds. Je n'ai pas voulu en mettre. Si j'ai fait parler le cœur, si j'ai élevé l'âme, j'ai atteint mon but.

Ernest, jeune séminariste, terminant, vers 1789, ses études à Paris, est tourmenté de doutes philosophiques; il ressent une passion naissante pour une jeune fille, Béatrix^ qui habite à Tréguier, ainsi que la mère du jeune homme. Quelques lettres déterminent cette situation.

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