A N'otre-Datae
latéraux, en sorte que mon œil plongeait sur la cérémonie et sur la nombreuse et brillante assemblée qui s'élevait de tous côtés en amphithéâtre et inondait toute la cathédrale.
» Maintenant que jo vous ai parlé de mes vacances, parlons un peu du Lrrand point. Vousm'avez compris, il s'agit delà fine affaire, c'est-à-dire de revenir près de nous. Mon cher, je suis loin de vous engager à commettre une improbité manifeste en vous proposant de revenir avec le dessein bien formé de ne pas vous attacher au diocèse de Paris; mais il me semble que le plus scrupuleux ne pourrait vous blâmer, si vous revenez dans l'incertitude de ce que vous ferez dans la suite, car enfin il me .semble que c'est juger bien légèrement ([ue de se dégoûter sur une année d'essai, surtout quand on a fait le pas que vous avez fait. Et pour preuve, je connais plusieurs élèves qui jouissent du même privilège que vous dans la maison, et qui n'ont pas encore leur excorporaliuii. Je vous estime trop pour vous faire valoir les raisons d'intérêt; je vous rappellerai au moins que vous trouverez ici bien des avantages pour votre éducation, sinon à
Saint-Nicolas, pour ne pas choquer vos idées, du moins à Saint-Sulpice, et ceci, je pense que vous ne le nierez pas. Je vois bien que vous êtes converti sur plusieurs points, mais qu'il n'y a que la question de l'avenir qui vous embarrasse : mais pensez que votre retour ne sera pas une fixation (mot de ma fabrique) irrévocable, que vous pouvez avoir jugé par prévention, que si le ministère exercé dans le monde vous déplaisait, il y a bien d'autres branches, où vous n'auriez pas les mêmes inconvénients que vous craignez. Enfin, mon bien cher ami, pensez, maintenant que vous êtes dans le repos de l'àme, réfléchissez, consultez même et priez Dieu de vous éclairer.
J'espère que dans quinze jours nous aurons le plaisir de vous embrasser, n'est-ce pas, mon excellent Liart? du courage !
» Adieu, mon bon ami, vous savez que je vous aime depuis longtemps.
» ERNEST RENAN
M. François Liart.
Paris, 7 septembre 1840.
« Voilà bien longtemps, mon très-cher Liart, que je retarde toujours à vous écrire ; enfin, malgré le long devoir que M. Duchesne nous a donné, je veux soustraire un moment à mon travail pour m'entretenir doucement avec vous, puisque j'ai été frustré dans la douce espérance de vous revoir au commencement de l'année. Je vais encore perdre le bon (juyomar, en sorte que je vais me trouver bien isolé, moi qui croyais tout le contraire. Pauvres amis, quel service je vous ai rendu à tous deux! Pardon, mon cher Liart, de vous avoir causé tant de pertes et tant d'ennuis, mais mon intention était bonne et d'ailleurs votre séjour à Paris, quoique si triste, n'a pas laissé de vous être utile, j'en suis persuadé. Enfin, mon cher, je conçois parfaitement vos raisons et ne croyez pas que je vous en veuille du tout; sans doute, je le regrette pour moi et peutêtre pour vous, mais je vous ai souvent répété
loO FRAGMENTS INTIMES.
que si je vous vo3'ais sortir dans les dispositions où vous êtes maintenant, mon chagrin serait mille fois [plus] amer. Enfin, mon cher, oublions tout le passé, et qu'il n'en soit plus question entre nous, si ce n'est quand vous voudrez encore être des nôtres, si par hasard un beau jour il vous en prenait envie. Seulement, mon cher, je vous supplie de ne pas discontinuer d'être mon ami, soyons toujours ce que nous avons été l'un pour l'autre, et que ce soit pour la vie. J'attends avec impatience la lettre où vous médirez ce que vous comptez faire cette année.
» Si les nouvelles de Saint-Nicolas peuvent encore avoir quelque intérêt pour vous, je vous dirai que la rhétorique a fait son premier essai sous M. Duchesne; plus tard, je vous dirai ce qu'elle en pense, mais ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas le genre de M. Bessière. A propos de M. Bessière, il est revenu, et professe encore la seconde, à son grand déplaisir, car sa classe est loin d'égaler celle de l'an dernier. M. Simonin est professeur de troisième.
M. de Chauliac sera, dit-on (car il n'est pas encore arrivé) préfet de discipline. La maison
LETTRES A LIART. loi
de Gentilly est envahie par les ouvriers, qui bientôt auront fini leurs réparations, et alors la huitième, la septième, la sixième et cinquième divisions s'y transporteront. M. Debeauvais y sera supérieur, et sera remplacé dans sa charge de préfet des études par M. Crabot jeune. Quand tout se sera formé plus décidément, je pourrai encore vous en parler. J'ai vu Bertin, au retour des vacances, vous savez qu'il les a passées avec d'Estampes, il est parti pour la Bretagne. » Plusieurs de vos anciens condisciples ont témoigné un regret sincère de ce que vous ne reveniez pa s, entre autres Féron, Teppe, Laviron et plusieurs autres. La classe est composée comme l'an dernier, à l'exception d'Hugonin et de Trillat, qui, au lieu de monter, sont descendus en troisième, et de quelques nouveaux qui sont venus en augmenter le nombre. Nous avons aussi pour condisciple Léon Billion, qui a passé de troisième en rhétorique. Il sera, je crois, assez fort, et pourrait fort bien suppléer au déficit de la classe pour un directeur de l'Académie*. Meigneux a pensé ne pas revenir;
1. Les élèves de Saint-Nicolas avaienl formé entre eux une petite académie.
on n'a pas entendu un mot de lui durant les vacances; enfin nous l'avons encore.
» Voilà bien des noms propres ; j'espère que vous me rendrez la pareille dans votre réponse, en me donnant force détails sur le pays. Je vous promets qu'il m'en a coûté singulièrement , et plus que je ne m'y attendais, de ne pas aller respirer mon air natal durant ces vacances; néanmoins, malgré quelques petits accès de mal du pays, tout n'a pas mal été sous le rapport de l'amusement.
» Adieu, mon très cher Liart, croj'^ez à l'affection sincère de celui qui ne cessera jamais d'être votre ami dévoué et véritable.
» ERNEST RENAN
Monsieu7'
Monsieur François Liart, en philosophie au Grand Séminaire,
Saint-Brieuc.
Paris, 22 novembre 1840.
« Je ne savais que penser, mon cher ami, de votre long silence, quoique je n'aie pu vous
soupçonner un moment de m'oublier. Mais il y avait si longtemps que j'attendais une lettre de vous! Jugez donc de la joie que m'a causée votre dernière, et aussi du plaisir que j'ai à vous consacrer mon étude du dimanche soir, qui, comme vous vous le rappelez peut-être, est un peu lourde à porter.
» Quelle perte douloureuse le Seigneur nous a fait éprouver, mon cher ami, en nous enlevant notre meilleur ami. Pauvre Guyomar! Je l'aimais bien pendant qu'il vivait, mais il me semble que maintenant je l'aime mille fois davantage. Le souvenir de ses vertus revient sans cesse à mon esprit, et il faut avouer que je suis bien coupable de n'être pas meilleur que je ne suis, quand il m'a été donné de contempler de près le spectacle touchant d'une Ame si pure. Je l'ai toujours regardé comme un jeune homme d'une éminente piété, mais quelques conversations que j'ai eues avec lui durant les dernières vacances que nous avons passées ensemble m'ont appris jusqu'oii allait su perfection et son détachement entier des créatures. Je ne puis me consoler de n'avoir pas assisté à ses derniers moments. Hélas! je
ne prévoyais que trop en lui disant adieu, que cet adieu serait éternel!
» La nouvelle de votre installation au grand séminaire m'a comblé de joie, mon bien cher ami. Hum! vous voilà en philosophie! 11 ne faut plus que je badine avec vous! Je crois vous voir grave, sérieux, absorbé dans des profondes études, en un mot philosophe. Pour moi, qui ne suis encore qu'en rhétorique, il m'est encore permis de rire. Cependant j'espère que les sublimes méditations auxquelles il se livre n'empêcheront pas mon cher Liart de penser quelquefois à son ancien ami, et de lui écrire de temps en temps. Oh! ce serait pour moi une trop grande privation; au moins, puisque je ne puis avoir de compatriotes pour me livrer avec eux aux dulces.susurri, qu'il me soit permis de les entretenir par lettres! J'ai bien à côté de moi, à l'étude, un Breton, assez dans le même genre que Berlin, aussi spirituel, quoique bien plus grave. Mais dois-je appeler compatriote quelqu'un qui est né à plus de trente lieues, de notre bonne ville de Tréguier! Du reste, il est assez breton de caractère et d'esprit, et montre le jugement le plus droit
et le plus sain qu'on puisse imatriner. Pas besoin de vous dire qu'il n'est [plus] en rhétorique, puisqu'il a déjà fait sa philosophie et qu'il a reçu la tonsure. Il a été condisciple de Bertin, qui, comme vous le savez probablement, est à Saint-Sulpice. Tous ses autres condisciples, les rhétoriciens de l'an passé, sont à Issy, à l'exception d'Arnaud et d'Edmond de Nanteuil, de Louis AVirquin et d'Henri Avenel. Pour le premier, speratur, pour Wirquin, dubitatur, quant à Avenel, desperatur, idem d'Edmond de Nanteuil.
» Quant à la rhétorique actuelle, rien de nouveau, sinon que Nollin est directeur de l'Académie, ou directrice, comme on l'a malignement appelé. A propos d'Académie, nous avons eu hier une séance qui nous a vivement intéressés, par la présence de plusieurs personnages distingués et surtout d'un homme que j'ai été ravi de voir. Je vous le donnerais en cent, vous ne le devineriez pas. Cependant si je vous disais que c'est un Trappiste, je crois que vous finiriez par nommer le Père de Gérambe, car il est assez rare de voir des Trappistes présider des séances acadé-
miques. Il n'était pas en habit religieux, parce que partant ces jours-ci pour Rome, il les a fait partir devant lui. Il a un air extrêmement distingué et il a assez répondu à l'idée que je m'étais formée de lui d'après ses ouvrages.
» J'espère, mon cher Liart, que dans votre prochaine lettre, vous voudrez bien me donner quelques détails sur votre vie actuelle, sur vos études, etc., car tout ce qui vous touche m'intéresse. C'est un bien grand plaisir pour vous de vous trouver au milieu d'anciens condisciples et compatriotes, et surtout de vivre avec M. Constant Ollivier. Le nom de monsieur votre professeur me fait juger des agréments que a'Ous devez avoir à étudier avec lui.
» J'ai reçu, il n'y a pas lonprtemps, une lettre de ma chère maman, mais elle ne m'apprenait rien de nouveau sur Tréguier. Une vieille nouvelle cependant me revient. Il paraît que ce bon Père Duchesne, notre professeur de mathématiques, vous a suivi, ou plutôt précédé dans les régions briochaines, car j'ai appris qu'il avait quitté le professorat et qu'il était maintenant à Langneux. Je ne sais pourquoi,
c'est le professeur dont j'ai conservé et conserverai toujours le plus doux souvenir, avec M. Bessière ; vous saurez que ce dernier n'est plus à Saint-Nicolas. Il désirait quitter le professorat et, en effet, au bout de deux mois, M. l'archevêque nous l'a retiré pour le mettre à la tête des catéchismes de la Madeleine, place qu'a autrefois occupée M. Dupanloup .
» M. Lemercier, que j'ai vu il y a quelque temps, m'a prié de vous dire mille choses amicales, ainsi qu'à tous ces messieurs du séminaire, qu'il a connus autrefois. Veuillez aussi assurer M. Ollivier et tous nos anciens condisciples que leur souvenir m'est bien cher, et que quelquefois je désirerais bien leur être adjoint, quoique je me plaise parfaitement ici.
» Pour vous, mon bien cher et excellent ami, je vous supplie de croire à la sincère et bretonne affection de votre
» ERNEST
Monsieur
Monsieur François Liart, élève de philosophie au Grand Séminaire,
Saint-Brieuc.
Paris, 3 février 1841.
« J'ai bien tardé, mon bon ami, à répondre à ta lettre du premier jour de l'an. Excuse-moi, je t'en prie, à cause des préoccupations qui, depuis quelque temps, sont venues m'assaillir, et je t'assure qu'elles durent encore. Le départ de ma chère Henriette et le vide que son absence laisse dans ma vie, m'a un peu assombri les idées, et je t'assure qu'il s'est passé je ne sais quel changement dans mon esprit depuis quelque temps. Je commence à tout voir d'un autre œil, et l'avenir ne me sourit plus guère comme autrefois. Ton départ, celui de notre pauvre Guyomar, le départ de ma bonne sœur, tout cela m'a attristé, etj'aime à te le dire, parce que je ne te cache rien. Je n'ai jamais tant soupiré après les vacances,
LKTTRES A LIA UT. 159
j'ai faim en quelque sorte de revoir la Bretagne et ma chère maman, et toi, mon cher Liart. Mon imagination vole sans cesse vers ces lieux où nous nous promenions ensemble, et c'est mon plus doux loisir de me laisser aller à ces pensées. Enfin, mon cher ami, dans cinq mois, nous serons ensemble.
» J'ai reçu hier une lettre de maman, où elle me parle de toi. Elle t'a vu à Saint-Brieuc, et m'a exprimé le regret de n'avoir pu voir M. Ollivier. Elle t'aura sans doute appris comment j'ai été frustré de l'espérance de la voir à Paris; cette excellente mère me propose sans cesse pour me tranquilliser de venir habiter ce pays, si mon isolement me paraît insupportable, mais il faudrait qu'en effet il soit bien insupportable pour que je consente à ce voyage, qui me rendrait, il est vrai, pleinement heureux, mais je croirais mon bonheur acheté trop cher par les ennuis et la vie désagréable que ma pauvre maman serait obligée de mener.
» Je vois (jue les études de philosophie ne sont pas aussi accablantes par le travail qu'on se plaît à l'imaginer. Je suis presque tenté de
IGO FRAGMENTS INTIMES.
te féliciter de n'avoir pas fait de rhétorique : rien n'est plus ennuyeux, plus pédantesque, plus monotone, plus absurde, plus exécrable : il paraît bien que je ne suis pas bâti pour être orateur, et souvent je doute de la vérité de cet axiome : Fiunt oratores. Quoi qu'il en soit, cela ne va pas du tout; pas mo3^en de tirer un pauvre petit discours de cette tête sèche et aride. Oh! la diabolique invention que la rhétorique! Ne valait-il pas mieux parler tout bonnement, tout simplement, sans aller chercher ce fracas de périodes rondes, carrées, cornues, biscornues, et tout cet assortiment de mots baroques à vous rompre la tète! Quoique la peinture que tu me fais de la philosophie ne soit pas très délicieuse, je l'appelle cependant avec empressement; ne crois -pas pour cela que je m'ennuie trop : la rhétorique, je le répète, n'a jamais eu d'élève plus revêche et moins apte que moi à saisir ses leçons, mais la littérature, que je distingue fort de la rhétorique, fera toujours mes délices, et me fait passer encore de bien doux moments. Du reste le succès répond assez à ces belles dispositions, et si j'en ai eu quelques-uns, c'est toujours
LETTRES A LIART. i61
dans des matières étrangères à la rhétorique. » Je suis de bien mauvaise humeur aujourd'hui, n'est-ce pas, mon cher Liart? Dame, vois-tu, c'est qu'un Breton prend difficilement racine dans une terre où il est seul de son espèce. Je t'avais parlé d'un nouveau, qui avait remplacé Bertin à Saint-Nicolas; pas moyen de le garder; il nous échappe un beau jour, et est allé revoir sa Bretagne. Quant à Bertin, il paraît qu'il se trouve admirablement bien à Saint-Sulpice. Je ne t'engage pas à fortifier celui dont tu me parlais dans ta dernière lettre dans son attraction vers Paris; d'autant plus que je crois que les motifs de l'attraction ne sont pas très purs; crois-moi, n'écris pas pour lui; s'il persiste dans son envie, il écrira à qui bon lui semblera. Quoique je continue à estimer la maison où Dieu m'a placé S et que j'apprécie tous les jours de plus en plus le supérieur qui la dirige, je n'engagerai personne à y venir, parce qu'on peut s'y plaire ou s'y déplaire, d'après mille circonstances diverses, très indépendantes de la volonté de