F R A G .M E N T S INTIMES
naire de mon sincère attachement, et spécialement Le Clech, dont le souvenirm'est resté fort agréablement. Tes anciens condisciples me parlent souvent de toi, et me demandent si tu ne viendras pas à Saint-Sulpice. Alors je leur dis : « Ah ! si vous le voyiez, vous ne le reconnaitriez plus ; il est maintenant théologien, etc, etc. Il est joliment fort en philosophie, allez! c'est lui qui m'en disait pendant les vacances! il était le plus fort de sa classe. Quant à Saint- Sulpice, il n'y viendra pas de sitôt : possible qu'il vienne y faire une exploration, quand il sera diacre ou sous-diacre; encore tentera-t-il soigneusement le terrain, et il aura raison. D'ailleurs notre diocèse n'est pas enclin au sulpicianisme. Je ne sais pas, il n'y a pas d'affinité. Enfin, j'espère bien que nous le verrons : je ne doute pas qu'il [ne] s'y plaise, quand il aura peu de temps à y passer. » Voilà mes prophéties : seront-elles aLCCom^Wes? postulatum.
» N'est-ce pas que je suis un bavard de première qualité? Je ne sais jamais tarir, quand je m'entretiens avec toi. Je ne sais trop si ma lettre est arabe ou française, le fait est que son principal mérite n'est pas dans l'ordre et la finesse
des transitions. Heureusement que ce n'est pas non plus l'essentiel entre nous. Il faut pourtant que j'achève : on va sonner la lecture spirituelle, et il faut que je la mette à la poste ce soir. Adieu, mon cher Liart, tu connais ma vraie et sincère affection; je me dispense de t'en renouveler les assurances ; je t'embrasse de tout mon cœur, et de toute mon àme, mon cher et excellent ami.
» E. REXAN. »
« Je te le répète : j'attends une bonne part à tes prières le jour de l'ordination. Je penserai bien à toi, je te suivrai en esprit. Demande à Dieu de me conserver ce qu'il m'a donné. »
Monsieur
Monsieur Liart,
au séminaire
Sainl-Brieuc
Issy, 15 juillet 1842.
« Mon cher Liart,
» Je m'étais avancé trop tôt à te donner mon voyage pour certain : je m'étais aussi trop
hcité de me le promettre à moi-même, car il m'a fallu renoncer à la flatteuse espérance de t'embrasser et de revoir ma bonne mère et mon cher pays. Que veux-tu, mon cher ami? ce sera pour l'an prochain ; je ne suis pas d'ailleurs fâché de passer un an mes vacances à Issy, et à choisir, j'aime beaucoup mieux sacrifier cette année que l'année prochaine. Néanmoins, quand je pense à la Bretagne, à mes amis, à maman, ma philosophie et toutes les meilleures raisons du monde se trouvent en défaut. Je me console en pensant au redoublement de plaisir que me causera la vue de ces chers objets après une plus longue absence ; car au fait il me semble que je suis encore au lendemain de les avoir quittés. Tu vas dire que le temps ne me dure guère : soit, je te le permets ; mais il est sur que jamais au bout d'un an mes impressions de Bretagne n'avaient été aussi fraîches. Cela vient probablement de ce que l'air de Saint-Sulpice a plus d'affinité avec celui de Bretagne que celui de Saint- Nicolas, et je pense que tu n'auras pas de peine à le croire.
» Si j étais nouvelliste, et que la politique
LETTRES A LIAUT. 211
eût quelque jour dans notre correspondance. je te parlerais de l'impression vive qu'a fait sur les esprits le terrible accident arrivé avanthier au duc d'Orléans'; mais sans doute il y a longtemps que tu le sais; peut-être même l'astu su avant nous; à peu de distance du lieu de l'accident, il a fallu deux jours pour que la nouvelle en ait transpiré jusqu'à nous. Cela peut te donner une idée du fréquent commerce d'Issy avec le monde. Je ne m'en plains pas du reste, car c'est assez de mon goût. Mais il est de fait que je ne crois pas qu'il y ait un endroit au monde, où l'on mène une vie plus pacilique; nulle part on ne se sent plus soi-même, ou n'est plus livré à soi-même; pourtant le temps n'y dure guère; je laisse à ta sagacité à concilier tout cela. Nous sommes extrêmement peu nombreux ; les départs pour les vacances, qui depuis la Fête-Dieu sont presque journaliers, vont bientôt nous réduire à une trentaine ; en sorte que bientôt chacun aura pour lui un corridor. On est dispersé dans une maison très vaste, qui pourrait contenir au moins
i. La mort de Ferdiuaud-Philippe d'Orléaus, survenue à Neuilly le 13 juillet 1842.
cent vingt élèves, ce qui donne à tout, un aspect d'un calme et d'une tristesse inexprimables. En pleine récréation, quand on est dispersé dans le parc, on dirait un vrai désert. Nous attendons que les vacances de Saint- Sulpice, qui commencent le 16 août, nous envoient une colonie de demeurants pour les vacances; du reste, je ne le désire pas; cette A'ie-ci me plaît fort, et quoi qu'en disent ces messieurs de Paris, qui prétendent qu'on y est beaucoup mieux, je doute fort que je m'y trouve aussi bien. 11 y a à Issy une simplicité et une franchise qui me vont fort bien; je ne crois pas qu ily ait dans ces pays un lieu qui ressemble mieux ù la Bretagne. Comme les nicolaïtes n'y dominent pas, l'esprit nicolaïtique y est presque étouffé; car il est bon que tu saches qu'il y a ici (comme à Saint- Sulpice) deux classes assez distinctes : ceux qui ont été à Saint-Nicolas, et qui ne peuvent que fort difficilement cesser d'être ce qu'ils sont, c'est-à-dire Parisiens de pays ou au moins d'esprit et de cœur; et les autres qui viennent des divers diocèses de France, envoyés par leurs évêques, et qui ont généralement beau-
coup plus de simplicité, de franchise, et aussi incomparablement plus de capacité, surtout pour les études sérieuses. Ce n'est pas que ces scissions soient apparentes, à Issy surtout, où il y a plus d'unité. Quant au séminaire de Paris, d'après ce que j'en ai pu juger par les promenades du mercredi, où ces messieurs viennent nous rendre A^isite, son caractère propre, c'est un incroyable mélange de tous les esprits et de tous les caractères. Chacun peut y trouver son goût; c'est une vraie tour de Babel, aussi bien pour la confusion des langues, car il y en a de tous les pays, que pour celle des esprits. Et au milieu de tout cela, ces impassibles Sulpiciens, qui sont bien la patience personnifiée. Aussi je les respecte plus que je ne saurais le dire. Nous sommes ici plus près du centre de leur esprit, qui est la Solitude, où ils vont passer un an avant d'exercer leurs fonctions. Ils sont d'une bonté et d'un dévouement admirables, si humbles et si modestes qu'il est impossible de les distinguer des élèves, à moins qu'on n'en soit averti; aussi cela ne manque jamais de donner lieu à des scènes comiques de la part des nouveaux. Tous sont
des esprits solides, et plusieurs des hommes vraiment distingués, surtout les têtes de la compagnie, M. Carbon, M. Gosselin, M. Carrière. Cela n'empêche pas qu'ils sont fins comme des merles; il leur passe tant de sujets entre les mains, qu'ils ne sont pas longtemps à vous connaître à fond, pour les talents, l'esprit, le caractère, etc. Mais jamais on ne A'ous en dit rien, et seriez-vous le plus pitoyable sujet sous tous les rapports, vous n'aurez ni plus ni moins que le plus excellent. Du reste , pendant les vacances, je vais étudier plus facilement l'esprit de la maison de Paris ; car il en reste beaucoup, et surtout un grand nombre de messieurs les directeurs.
» Quant à la philosophie, nous allons à pas comptés; depuis Pâques, nous n'avons vu que la métaphysique générale et" la théodicée, et encore assez en abrégé. On n'a rien à faire ici, et il est sur que je ne donne pas plus d'une demi-heure à la préparation de la classe, tant de mathématiques que de philosophie, et cela suffit largement; aussi celui qui ne sait pas s'occuper indépendamment de sa classe, est bien désœuvré; mais les matières que nous
LKTTRES A LTART. 215
voyons sont si fécondes, qu'il est facile d'y trouver de l'occupation. Il est A^-ai que, cette année, j'ai plus soigné les mathématiques que la philosophie, surtout depuis Pâques; il est bien plus facile de les étudier en particulier, car là c'est du positif, au lieu qu'en philosophie, c'est toujours beaucoup moins précis; il faut de la linesse en philosophie, au lieu qu'en mathématiques, il suffit de l'attention, du bon sens et du travail. D'ailleurs je suis plus persuadé que jamais que les mathématiques sont inséparables de la philosophie; aussi du premier coup d'œil il est facile de distinguer un ouvrage de philosophie fait par un philosophe mathématicien, ou par un autre qui ne l'était pas. Ainsi le traité de V Existence de Dieu de Fénelon est certainement admirable, mais on voit bien néanmoins que son auteur n'avait pas fait dix ans de géométrie; au contraire, celui de Clarke sur le même sujet, dénote peut-être moins de génie: mais aussi comme c'est concluant! cela va par axiomes, théorèmes, corollaires; aussi l'ai-je lu avec un plaisir infini. Cette différence des mathématiciens et des autres, se voit également parmi les
élèves. Ainsi M. Billion, qui est d'une force supérieure en mathématiques, est aussi très remarquable en philosophie.
» Tu ne t'es pas trompé, mon cher Liart, en jugeant le Parisien (qui toutefois ne l'est pas, puisqu'il est Corse, c'est un ancien officier de Napoléon, dont il était même parent, à un degré éloigné), dont tu reçus dernièrement la visite, comme un original fieffé ; tu ne t'es pas trompé non plus en établissant quelque association d'idée entre lui et Saint-Nicolas; il en a été supérieur durant dix-huit ans'; mais tu as pu le juger trop sévèrement sur les singularités de sa personne et de son esprit. C'est un homme d'une érudition rare, surtout dans l'Ecriture sainte et les Pères, et universel dans toute la force du terme. C'est aussi un penseur, et un homme de méditation, s'il en fut jamais ; mais, par cela même, il a sur certaines choses des idées qui sortent du commun et le font mal venir auprès de ceux qui n'y ont pas pensé comme lui. Il a été professeur d'Écriture sainte à la Sorbonne, après être sorti de Saint-
1. Peut-être Tabbé Frère, cité dans les Souvenirs d'Enfance, p. 16i-165.
Nicolas, et a publié plusieurs ouvrages, qui le peignent tout entier. C'est une érudition, une hardiesse de vue très remarquable, et toujours quelque chose de très grand, de très fort, et de très peu commun : malheureusement, il a un esprit de système qui va quelquefois jusqu'au ridicule, surtout sur la cranologie; toutefois il ne faut pas s'en moquer ; car il a beaucoup étudié ces matières, et je le croirais plus volontiers que ceux qui ne s'y connaissent pas et ne jugent que par les apparences. »
10 juillet.
« Ma foi, mon cher, j'ai trop tardé àt'envo3'er ma lettre; je crains bien que tu ne la reçoives pas à Saint-Brieuc ; car je crois que c'est le 18 que tu pars; je vais néanmoins la hasarder, comme elle n'a rien de fort pressé, peu importe qu'elle ait un retard de quelques jours en allant te poursuivre en vacances. Où les passeras-tu? A Tréguier sans doute. Tu diras à maman que je suis en parfaite santé, et que je vais lui écrire dans quelques jours. Tu me répondras, quand tes vacances auront pris une couleur.
Tu vas voir ces messieurs du collège : assure-les bien de ma part du respect et de l'attachement que je leur porte, et de la privation que j'éprouve à ne pas les voir cette année. Mille choses aussi à nos anciens condisciples, et spécialement à Lissillour et Le Clech, ainsi qu'à Le Gall, quand tu le verras.
» Je n'ai aucune nouvelle à t'annoncer : Bertin a été ordonné sous-diacre à la Trinité; Heude a quitté le séminaire; il va, dit-on, entrer à l'Ecole de médecine : quelle perte pour l'Eglise de France! Quel gain pour la Faculté! Tu as probablement entendu parler de toutes les affaires de M. Dupanloup à la Sorbonne : il est probable qu'il cessera désormais d'y professer, car il est à croire que cela vient de plus haut, et des chefs de l'Université eux-mêmes, quoiqu'ils aient paru blâmer ces excès. C'est fâcheux, car on dit qu'il faisait son cours plus admirablement que jamais. Du reste, je ne l'ai pas entendu; mais ces messieurs de Paris, dont plusieurs y allaient, m'en ont parlé. L'autre jour, il vint nous voir, et me parla de toi avec beaucouj» d'amitié.
» Il est possible que je t'envoie les livres que
tu m'as demandés par l'occasion de Le Goff, celui qui est à l'Ecole vétérinaire, car l'autre est aussi à Paris, et ils m'ont écrit dernièrement pour me promettre une visite. L'un d'eux va en vacances, et il est possible, que je l'en charge, si cela n'est pas trop volumineux.
» Adieu, mon cher ami; quelque part où te trouve ma lettre, puisse-t-elle te trouver heureux et content ! Crois à ma sincère et fidèle affection.
n E. RENAN. »
Monsieur
Monsieur Vabbé Liart,
au Séminaire
Saint-Brieuc.
Issy, 31 octobre 1842.
« Mon cher Liart,
» Je profite des moments libres que me
laissent enfin les embarras de l'installation
pour m'entrelenir avec toi. Nos vacances sont
terminées depuis le 18, mais les huit jours
suivants ont été occupés par la retraite, en sorte que c'est à peine si nos occupations ont repris leur cours accoutumé. Du reste, c'est avec bien du plaisir que je les reprends. Les autres années, quand je passais mes vacances en Bretagne, je redoutais la fin des vacances» qui devaient me séparer de ma mère, de mes amis, de mon pays; pour cette année, elles n'avaient rien qui put m'attacher, et même je les ai vues finir avec joie.
» Tu croiras peut-être, d'après [cela], que je me suis ennuyé durant ces vacances. Il est bien clair que je ne me suis guère amusé, mon seul amusement étant de revoir mon pays, ma mère et mes amis; toutefois il n'est guère possible de s'ennuyer avec le régime que l'on suit ici durant les vacances; c'est une complète et absolue liberté depuis le malin jusqu'au soir; il n'y a d'exercices communs que la méditation,, la messe et les repas ; ce qui permet à chacun de se livrer à ses goûts, et avec cela on ne peut s'ennuyer. J'en ai profité pour travailler tranquillement et à mon aise. Les promenades, etc., ne sont guère de mon goût, surtout connaissant à peu près tout ce qu'on peut voir
LETTRES A LIAIIT. 221
à Paris ou aux environs; j'ai donc mené des vacances fort sédentaires. Il n'eût fallu que transplanter ma chambre de cent vingt lieues pour me rendre pleinement heureux. Du reste, si j'ai presque fui la société, c'est un peu sa faute (du moins la société du séminaire). Figure-toi une communauté d'environ quarante ou cinquante personnes, sur laquelle deux tiers d'Anglais, avec lesquels impossible de se faire entendre; les autres ou inconnus ou indifférents, à peine deux ou trois connaissances avec qui je pusse m'entretenir. Tu jugeras par là que ce qui faisait le charme de mes vacances passées, savoir la société et l'entretien de mes amis, m'a bien manqué cette année. Ce n'est pas qu'il n'}^ ait ici et à Paris des jeunes gens que j'aime et que j'estime; mais ils étaient presque tous partis, et il ne restait presque que ceux que l'extrême éloignement de leur pays en avait em|)êchés. Autant que j'ai pu conclure de mes observations, je me suis confirmé dans le jugement que je faisais du séminaire de Paris. C'est une vraie arche de Noé, remarquable au moins par la variété de ses habitants. Tout s'y trouve : des jeunes gens d'une conduite et
d'une piété édifiantes, d'autres d'une légèreté inconcevable; plusieurs d'une solidité d'esprit, et quelques-uns d'un talent remarquables; d'autres plus que médiocres, ou ce qui est pis, d'une frivolité à donner la nausée ; les uns d'un excellent ton, aisé, facile, sans grossièreté ni affectation; d'autres ou d'une afféterie ridicule, ou d'une inurbanité sensible. Ces différences, je le sais bien, se retrouvent partout où il y a des hommes réunis, mais ici elles sont plus tranchées et plus sensibles que partout ailleurs. Tout ceci n'empêche pas que je n'estime singulièrement le séminaire Saint-Sulpice, et que je ne me réjouisse de devoir 3?^ faire mon séminaire, premièrement à cause de cette variété même : on vit avec des gens qui ont été dans toutes les positions, avocats, médecins, journalistes, poètes à élégies, quasiromanciers; cela apprend à connaître les hommes, sinon toujours à les estimer .
D'ailleurs il suit de cette variété même que sur le nombre il doit s'en trouver avec qui on est heureux de vivre. Le second avantage que j'y trouve, c'est d'y être dirigé par des hommes d'une bonté, d'une simplicité, d'une solidité
d'esprit admirables; et cela est sans exception. Il y a sans doute parmi eux des degrés pour les talents, la capacité, et même je t'avouerai franchement qu'à part deux ou trois, qui sont remarquables, il est très facile de trouver ailleurs des professeurs plus forts; mais je n'en connais pas un seul qui n'ait cette candeur, cette bonté, cette patience, ce sérieux, qui constitue l'esprit de leur compagnie. Un autre avantage du séminaire Saint-Sulpice, qu'on peut regarder comme frivole, mais que je tiens pour réel, c'est qu'il est situé à Paris. Je crois que cet avantage est immense.
Pourquoi? Nescio. Mais je le sens. Cela est si vrai, que je suis très content d'avoir fait trois ans à Saint-Nicolas, quoique je regarde maintenant cette maison comme très médiocre, et infiniment au-dessous de celle oîi j'avais fait mes premières études.
» Tout ce que j'ai dit de Saint-Sulpice, quant aux élèves, ne s'applique pas à Issy. Ce sont deux maisons totalement différentes et qui ne se ressemblent en aucune façon. Nous sommes cette année fort peu nombreux, surtout dans notre classe. Il nous est arrivé pour la philo-
Sophie un incident bien fâcheux. Nous devions
avoir pour la psychologie et la morale, un
professeur très habile et très exercé, et voilà
que par un sort malencontreux, il demande
cette année à professer la logique, c'est-à-dire
la première année. Nous serons donc réduits à
notre professeur de l'an dernier, qui est bien
jeune et bien nouveau. C'est un échange qui
m'a bien contrarié, moi et bien d'autres, car le
professeur que nous perdons est un homme
que j'aime autant que j'estime, d'une érudition
philosophique et d'un jugement rares. Nous
sommes plus heureux pour la physique : nous
avons le père Pinault, qui est un vieux routier
là-dessus. Comme il a été à l'école Normale et
à l'école Polytechnique, il a tout à fait l'esprit
de la science, et la possède à fond. De plus,
comme il a connu autrefois les sommités
scientifiques de l'époque, il a tout à fait le ton
et le îcenre de l'Université. Il est si drôle et si
original avec cela, qu'il nous fait pùmer de rire
pendant toute la classe.
» J'ai reçu il y a quelques jours une visite bien inattendue. C'est celle d'un élève du séminaire de Saint- Brieuc, nommé Ï'a3'et,
LETTRES A LIAT. T. 22d
maintenant au séminaire de Versailles, et que j'avais vu une fois ou deux en Bretagne. Il vint me chercher pour me prier d'aller avec lui faire sa première excursion à Paris, ce que j'ai fait avec plaisir. Il m'a beaucoup parlé de toi, et m'a parlé d'une colonie de Bretons, qui, à ce qu'il paraît, est venue se fixer à Versailles. J'avais formé le projet d'aller les voir, avant la fin de mes vacances. Mais ma paresse a expiré devant l'exécution.
» Je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à t' annoncer. Bertin est professeur à Gentilly. Heude, après bien des hésitations, et avoir essayé toutes les carrières, s'est enfin fixé à celle de l'enseignement, qu'il a jugé lui mieux convenir, et il faut convenir qu'il a bien choisi. Son établissement est rue Saint-Denis, n" 384. Si tu as quelque pupille à placer, cette indication, je n'en doute pas, te sera utile. J'ai vu son prospectus : en voici quelques phrases textuelles : « M. A. Heude, bachelier es lettres, professeur gradué de l'Académie de Paris, a l'honneur de vous informer que, sous la direction de cette Académie, il vient de
succéder à M*** dans l'institution... Cet établis-
sèment, fondé depuis plus d'un siècle, et avantageusement connu par les sujets distingués qui en sont sortis, l'expérience que M. Heude a acquise depuis plusieurs années dans les meilleures institutions de l'Académie de Paris, les fonctions de précepteur qu'il a aussi antérieurement exercées avec succès et distinction, les nombreux élèves qui déjà ont été formés par ses soins, sont autant de titres qui lui ont toujours mérité et obtenu Cestime jjublique, et qui en ce moment lui donnent la ferme assurance qu'il répondra avec succès à la confiance dont vous voudrez bien l'honorer... Madame la directrice (mon épouse) exerce sur les enfants une surveillance toute maternelle et de tous les instants, et a pour eux^ sous tous les rapports, les attentions les plus minutieuses... etc. etc.. » Voilà ce qui s'appelle mentir effrontément.
» Assure de mon amitié toutes nos connaissances de Saint-Brieuc, spécialement Le Clech. M. Gourion m'a appris, dans une lettre que j'ai reçue dernièrement de lui, que le collège avait envoyé cette année un renfort considérable au séminaire. S'il en est parmi eux de notre connaissance, tu leur diras bien des
choses de ma part. Pour toi, mon ami, tu sais quelle est mon affection pour toi. Ne m'oublie pas dans tes prières au commencement de cette année, qui sera bien importante pour moi. Demande à Dieu qu'il ajoute de nouvelles lumières à celles qu'il lui a déjà plu de me donner par mon directeur sur le point le plus important pour moi, celui de ma vocation. Qu'il est difficile de prendre des décisions sur des choses de si grande conséquence, et qu'on est heureux de trouver des hommes qui les prennent pour vous et ne vous laissent pas languir dans le doute ! J'ai eu ce bonheur dans M. Gosselin. Il m'a conduit en tout cela avec une clarté et une simplicité admirables. C'est une grande grâce que Dieu m'a fait de trouver un homme qui m'aille aussi parfaitement.
» Adieu, mon cher ami, la cloche m'appelle; je ne te renouvelle pas les protestations de mon amitié, tu sais combien elle est vive et sincère.
» E. RENAN
228 FRAGMENTS INTIMFS.
Monsieur
Monsieur Liarf,
au Séminaire
Saint-Brieuc.
Issy, 20 juin 1843.
« Mon cher ami,
» J'en aurais cette fois bien long à te conter, si la perspective de notre prochaine réunion ne me promettait plus de loisir pour m'entretenir avec toi. Jamais, je t'assure, les événements et les réflexions n'avaient été aussi serrés dans ma vie, que depuis quelques semaines. J'éprouve un grand besoin, mon cher, de m'en ouvrir avec toi, car tout cela n'a pu se passer sans que j aie beaucoup souffert, et d'autant plus que, dans certains moments, l'isolement a pesé sur moi d'une manière véritablement effrayante. Je n'avais jamais si bien senti quel mal c'est d'être loin de ses proches et de ses amis.
» Tu as su, mon cher ami, que MM. les
directeurs avaient jugé à propos de m'appeler à la tonsure; mais la suite, tu l'ignores encore probablement. Après les premières réflexions que me suggéra l'invitation à une démarche que je m'étais accoutumé à regarder comme fort importante, j'eus recours au mo^'en si salutairement établi en ces sortes de rencontres : j'en communiquai avec mon directeur. Je trouvai toujours en lui sa bonté et sa sagesse ordinaires, il me marqua les divers points sur lesquels je devais spécialement m'examiner, et nous eûmes ensemble quelques conférences dans lesquelles il ne voulut pas encore me donner de décision positive. Tout allait à merveille; il n'y avait qu'un petit point qui faisait quelque difficulté, et sur lequel roulèrent presque tous nos entretiens. Je lui exposai la chose aussi crûment que je pus, il y réfléchit, et enfin il crut devoir me donner une décision affirmative. Comme je m'étais astreint à suivre ses conseils, je ne songeai plus qu'à prier Dieu de me préparer à un acte dont je me sentais si profondément indigne, et je chassai même de ma pensée la difficulté qui m'avait si fort agité auparavant.
Tel était mon état, lorsque, quelques jours avantla retraite de l'ordination, survint un incident fort singulier, qui me replongea d'abord dans d'indicibles anxiétés, mais que j'ai béni ensuite comme ménagé par la Providence, qui procure notre bien par les moyens qui y semblent les plus contraires. Pour une raison presque fortuite S je fus amené à un entretien particulier avec mon professeur ; le sujet que nous traitions nous amena à toucher le point scabreux : quelques mots de son entretien réveillèrent toutes mes anciennes craintes plus fort que jamais, me voilà replongé dans toutes mes perplexités. De nouvelles considérations viennent aggraver les anciennes, la vue plus fixe d'un engagement qu'auparavant je n'envisageais que dans le doute, tout cela m'effraie, je cours chez M. Gosselin : « Qu'avez-vous donc mon cher, me dit-il, vous avez l'air tout troublé. — Ah! monsieur, lui dis-je, M. Gottofrey vient de me dire quelque chose qui me met dans un état terrible — Quoi! est-ce qu'il vous a dit de ne