‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 30 sur 40 · Cf. Souvenirs d'Enfance el de Jeunesse, p · texte numérisé non relu

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pas approcher de la tonsure? — Oh! non, mais il m'a dit quelque chose qui me fait trembler d'en approcher. » Là-dessus s'ouvre l'explication, où ce bon M. Gosselin tâche de me calmer et de me rassurer. « Ecoutez, mon cher, me dit-il en finissant, je vous ai donné ma décision, et je ne m'en repens pas; si pourtant vos craintes continuent, comme vous êtes jeune et que rien ne presse, je vous permets d'attendre. Consultez Dieu et songez-y sérieusement. »

C'est alors, mon bon ami, que je me suis trouvé dans un état difficile à décrire. Jamais je n'avais rien éprouvé de semblable; je ne savais à qui m'adresser, je n'avais d'autre consolation que d'aller pleurer aux pieds de la sainte Vierge dans sa chapelle. Je t'assure que cela m'a appris combien on peut souffrir, je n'en avais guère d'idée auparavant. J'ai été jusqu'à trois fois en une matinée trouver M. Gosselin; enfin je lui déclare que je n'y puis plus tenir, et que j'aime mieux attendre. Du moment où la décision fut prise, ma peine fut un peu soulagée ; mais alors m'en survint une autre, d'autant plus vive que j'avais dû

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sévèrement la bannir, et n'en tenir aucun compte. J'avais annoncé la chose à maman comme certaine, cette bonne mère s'en faisait une fête, il faut que je lui ôte cette chère pensée. Jamais Dieu ne m'avait demandé un si grand sacrifice; je me serais imposé quelque peine que ce fût pour épargner la douleur à ma mère, et ici il m'était même défendu de tenir compte de celle que je lui causerais, je devais la compter pour zéro dans la balance. 0 mon Dieu, que cela m'a fait passer des moments cruels! j'étais obligé de faire abstraction complète du sentiment le plus cher à mon cœur. Mais j'ai cru que c'était un devoir, et je l'ai fait. M. Gosselin a eu la bonté d'insérer quelques mots dans la lettre que j'écrivais à maman, pour la consoler et la rassurer. Toutefois, je n'ai pu avoir de paix -que lorsque j'ai reçu une lelU'e de cette bonne mère, dans laquelle elle m'assurait qu'elle n'en était pas trop affectée.

» Voilà, mon cher Liart, le simple récit de ce qui s'est passé? Eh bien! croirais-tu que cet état si terrible a fait place à un état tout contraire, et que maintenant je remercie Dieu de

tout ce qui s'est passé. Il en est pourtant ainsi, mon cher ami. Une fois ma décision prise, toute ma peine a été du côté de maman, laquelle ayant été à son tour calmée par les lettres que j'en ai reçues, il ne m'est plus resté que la joie d'avoir sacrifié tout ce que j'avais de plus cher à ma conscience et à ce que je croyais mon devoir. D'ailleurs j'ai retiré de tout ceci des avantages immenses, premièrement, j'ai appris à souiïrir, ce qui est le plus grand bien qui puisse arriver à un homme ; en second lieu, j'ai appris en outre une foule de choses qu'il est aussi très utile de savoir, et qu'on ne peut apprendre qu'à ses dépens; enfin le plus grand avantage que j'en ai retiré, c'est que tout cela a singulièrement affermi ma vocation. Le croirais-tu, mon cher ami? N'estce pas une contradiction? C'est pourtant la vérité, quoique je ne puisse m'en rendre compte à moi-même. Toutes les hésitations que je pouvais avoir auparavant, ont comme disparu depuis cette crise. J'en avais besoin probablement, puisque Dieu l'a permise. Du reste, je dois te le dire : ce n'a jamais été là la vraie difficulté, et M. Gosselin m'a toujours fait

distinguer comme deux questions séparées celle de ma vocation et celle de mon acceptation de la tonsure pour le moment. Toutefois, ceci m'a singulièrement affermi, et j'en avais besoin à certains moments.

» Du reste, mon cher, je ne crois pas avoir bien réussi à te faire comprendre mon affaire. 11 y a eu en tout cela des circonstances si singulières que je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le doigt de Dieu. Nous en parlerons plus à notre aise dans quelques semaines. Les lettres ne peuvent expliquer tout cela qu'imparfaitement. Il me faudrait un préambule de plus de dix pages. Quel est ce fameux petit point qui est devenu ensuite une montagne? Je te le dirai. Encore c'est avec toi que j'ai été le plus explicite. Comme je n'aurais pu expliquer la chose en entier à maman, et qu'une explication incomplète lui eût fait s'en former une fausse idée, mon directeur m'a dit de lui dire simplement que de nouvelles considérations m'avaient fait reculer, sans lui en indiquer l'occasion : n'étant pas dans la position, elle n'aurait pu la comprendre. Ainsi, avec elle et avec les autres, fais comme si tu ne connaissais de ma lettre

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que la phrase précédente : il n'y aura probablement au monde que toi et mon directeur qui saurez le tout.

» Du reste, je dois aussi te parler d'une consolation que j'ai reçue en tout ceci, et qui m'a été bien sensible : c'est l'amitié que j'ai trouvée en MM. les directeurs. Ces bons Sulpiciens, on dirait qu'ils sont froids comme glace, mais c'est quand on est dans la peine, qu'on sent combien ils sont bons. Cela m'a appris que ceux qui parlent le moins du cœur sont ceux qui en ont le plus, et vice versa. Je recevais à tout moment la visite de quelqu'un d'entre eux qui venait me soutenir et me consoler. Les uns avaient l'air de m'approuver, les autres de me désapprouver; enfin j'ai fait ce que j'ai cru devoir faire. Du reste, je n'ai pas été une exception; cette année, c'a été une maladie générale, surtout parmi les anciens; sur quatre qui ont été appelés de notre classe, un seul a cru devoir accepter. Je ne puis te dire, mon cher, tout ce qui a roulé dans ma tête depuis toutes ces affaires. Tu rirais, si je te disais toutes les pensées folles et extravagantes qui me sont venues. Mon Dieu! si c'est comme

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cela par la suite, comment ferai-je pour arriver jusqu'au bout? Mais j'espère que ceci comptera une fois pour toutes. Ah! mon cher Liart, comme il y a à souffrir en ce bas monde! Je t'assure que cela m'a fait envisager sérieusement bien des choses, et faire fi de plusieurs. Cela m'a valu la meilleure retraite, et la meilleure tonsure, au moins pour les fruits.

» Je ne puis te dire combien ta pensée m'a poursuivi en tout ceci. Voilà, me disais-je, Liart sous-diacre, et moi, je ne suis rien du tout, Liart, qui a presque fini sa théologie, et moi j'ai à peine fini ma philosophie; cela ne fait rien, il ne m'en aimera pas moins, je pense. Je t'assure que j'aurais acheté bien cher un quart d'heure de ta présence à certains moments. J'ai soif de te voir, ainsi que maman et ma chère Bretagne. Issy pourtant emportera de moi des regrets sincères; quoique j'y ai beaucoup souffert, j'en emporterai de doux souvenirs, plus doux certes que de Saint- Nicolas; j'y ai trouvé plus d'amitié, de vérité et surtout de tranquillité. Je ne sais ce qu'il sera de Saint-Sulpice : tout ce que je sais, c'est que les deux maisons ne se ressemblent guère.

» Mon départ pour les vacances aura lieu probablement entre le 20 et le 28 juillet. Comme les vacances étaient ici réellement trop courtes, elles duraient à peine six semaines, on a établi un nouveau règlement, d'après lequel il y aura vers la fin juillet un premier examen et un premier départ pour ceux qui auraient quelque raison d'anticiper. Je pense être de ce nombre. Il est possible qu'à mon passage à Saint-Brieuc, tu sois déjà parti : si tu y étais encore, compte bien sur ma visite; il est possible que nos jours se rencontrent, de manière à ce que nous partions ensemble de Saint- Brieuc. Enfin nous verrons cela. Mais il y a une pensée qui me préoccupe, mon bon ami. Passeras-tu tes vacances à Plouguiel ou à Tréguier? Au nom du ciel, tâche que ce soit à Tréguier; nous serons sans doute en tout cas assez rapprochés l'un de l'autre, mais néanmoins pas comme dans la ville. Ah! si celait à moi à arranger l'afTaire ! je te la recommande, entends-tu? Je serais désolé si tu j)référais Plouguiel. Tout l'espoir de mes vacances est fondé sur toi et maman; ne m'enlève pas la moitié de leur douceur.

» Adieu, mon bon ami, tu connais la vérité de mon affection : j'ai éprouvé une grande douceur à te dire aperlo corde tout ce que j'avais dans l'âme : j'espère que c'est un bien que Dieu voudra bien me conserver toujours; j'en serai plus fort pour soutenir les peines qu'il voudra m'envoyer.

>) E. RENAN,

» Mille amitiés à nos connaissances, et surtout à Le Clech, Lissillour, etc. J'ai oublié de te remercier de toutes les peines que tu as prises pour mes papiers.

» Je désirerais bien que nous pussions nous arranger pour nos voyages, peut-être pourrionsnous faire ensemble le vovaije de Saint-Brieuc à Tréguier. Tâche que maman sache le jour de ton départ, si tu ne m'écris pas avant nos vacances.

» Adieu, mon cher ami. »

Monsiew

Monsieur Vabbé Liart,

au Séminaire,

Sainf-Brieuc.

Paris, 18 Doverabre 1843.

« Mon cher ami,

» Depuis que nous nous sommes dit adieu, bien des impressions différentes se sont croisées dans mon âme, et c'est à peine si maintenant j'en suis complètement rassis. Passant par-dessus mon voyage de Saint-Malo et l'apparition instantanée que je fis au séminaire de Saint-Brieuc, où je n'eus pas le plaisir de te voir, j'arrive immédiatement à Saint-Sulpice, c'est-à-dire à un séjour nouveau pour moi sous presque tous les rapports. Je t'avoue, mon cher ami, que les premiers jours que j'y ai passés n'y ont pas été agréables. Le bonheur dont j'avais joui auprès de ma bonne mère et dans mon pays m'avait rendu difficile. Jamais en effet je n'avais passé des vacances aussi

douces, peut-être à cause de leur contraste avec les peines qui les avaient précédées. Quoi qu'il en soit, tu peux concevoir que la transition de cette vie si heureuse, si tranquille, si riche en affections, à une autre où je ne trouvais que de l'indifférence, ou une amitié de règle, m'a dû être bien pénible. J'ai presque eu le mal du pays, au moins durant la retraite, et ce n'est que quand j'ai recommencé à tenir l'esprit occupé par l'étude, que le cœur a cessé de crier famine. C'est un remède que j'avais déjà employé, et dont j'ai mieux que jamais reconnu l'excellence. 0 mon cher, que cela m'a fait faire des réflexions, et que j'ai bien compris que ceux-là sont vraiment heureux qui mettent leur bonheur en Celui que l'on trouve partout, et que l'on ne saurait perdre! Il y a dans cette théorie un"e si profonde connaissance du cœur humain, que je crois qu'elle suffirait pour convaincre de sa divinité un homme qui y réfléchirait. Je me demandais à moi-même : et si ma pauvre mère venait à mourir, que deviendrais-je? Je ne pouvais y penser sans frémir. Heureux ceux que Dieu a détachés de tout pour les attachera lui seul!

Mais cela ne vient pas de l'homme, et non datur omnibus.

» Le temps que j'ai passé dans cette maison m'a suffi pour me faire connaître et le ton général qui y règne et la couleur des années que je devais y passer. En somme, je m'en étais fait une idée assez peu juste, n'ayant tiré mes inductions que de la maison d'Issy, et des vacances que j'y avais passées avec quelques élèves de cette maison. Il y a plus de piété que je ne croyais, et surtout une piété plus solide. L'esprit y est bon, exempt de cette critique et de cette causticité que je me figurais être un de ses défauts. L'esprit nicolaïtique, dont il restait quelques vestiges à Issy, est ici complètement noyé dans la foule, vu que les nicolaïtes ne font qu'un point imperceptible au milieu de ceux qui viennent des autres diocèses, et qui ont généralement un meilleur esprit et des têtes plus solides. Après cela. tu conçois qu'il doit }' avoir un peu de bigarrure ; nous avons même plusieurs types dignes de l'analyse psychologique. Mais après tout, au milieu de ce mélange, il y a plus de

simplicité qu'on n'en devrait attendre. Il y a

quelques jeunes gens d'un talent remarquable, et surtout des travailleurs fieffés, mais peu de têtes philosophiques et ruminantes, comme nos Bretons.

La vie après tout serait ici assez douce, sans la froideur qui règne dans les relations des élèves avec les directeurs ou des élèves entre eux. La plupart n'étant ici que pour passer un ou deux ans, et devant après cela retourner dans leur pays, se soucient peu de lier des affections qu'ils seraient obligés do rompre bientôt. D'ailleurs on est si nombreux, qu'on se connaît à peine (nous sommes environ deux cent vingt, et il en arrive tous les jours). On se trouve peut-être l'un avec l'autre une fois tous les deux mois, et voilà comme la vie se passe. Ce sont des égards parfaits, et même on est d'abord surpris du décorum qui règne dans le ton de la maison; ce peu de familiarité a même un avantage; c'est que par là sont exclues des conversations toutes les petitesses, qui en font le sujet ordinaire, quand on est du même pays et qu'on se connaît dès l'enfance; mais, je t'assure, et tu peux bien le sentir, cela laisse un grand vide; sans doute, si l'on se

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trouve avec des parfaits, ils vous témoigneront beaucoup d'affection; mais on voit que c'est une affection de commande, et pour satisfaire au règlement. Or dire à quelqu'un : Je vous aime, parce que c'est la règle, c'est à peu près lui dire : je vous aime, mais je ne vous aime pas. D'ailleurs les directeurs ne devant avoir presque aucune relation avec les élèves après leur sortie de la maison, et en voyanttant passer sous leur main, font cela par devoir, ont pour vous toutes sortes de soins, des attentions même, auxquelles on ne s'attendrait pas; mais au fond, on sent que c'est comme mécanique, et qu'ils en feront tout autant au premier venu. En un mot tout est de forme et de règle.

Du reste, j'ai été surpris du nombre d'hommes distingués et savants qui se trouvent parmi eux : ils sont tout entiers à leurs études, et à une ou deux exceptions près, de vieux professeurs, dans toute la force du mot. M. Carbon, directeur-supérieur, ,M. Garnier n'en a3'ant plus que le titre), ressemble assez à M. Auffret, pour l'extérieur et ïa manière générale. Son abord est froid et même dur : mais, quand on le connaît, c'est le

plus excellent homme du monde, d'une franchise inimitable, et d'autant plus frappante, que ce n'est pas l'esprit du gouvernement de Saint-Sulpice, et en général du gouvernement ecclésiastique. Il vous dit les choses crûment, mais si rondement que cela plaît beaucoup. Notre professeur de morale est un homme d'une finesse et d'une sagacité, sinon d'une profondeur, remarquables, outre qu'il a la plus longue habitude du professorat. Quant au professeur de dogmes, nous avons le malheur d'avoir un commençant, ce qui me contrarie d'autant plus que nous devons voir sous lui les deux traités pour lesquels j'aurais le plus de goût, et sur lesquels même je comptais d'une manière toute spéciale pour ma satisfaction personnelle, savoir la religion et l'Eglise. Les traités que nous voyons en morale sont les traités généraux, savoir : actes humains, lois, conscience, péchés, et le commencement du Décalogue. Au cours d'Écriture sainte, nous voyons les Epitres et l'Apocalypse. J'ai entrepris, mon cher, une autre étude, pour laquelle j'ai beaucoup d'attrait, et que je crois fondamentale pour l'étude de l'Écriture sainte, au

moins de l'Ancien Testament : c.est celle de l'hébreu. Nous avons un professeur d'une force étonnante; c'est un véritable érudit, il sait la plupart des langues orientales et plusieurs langues modernes, en sorte que ses classes ont un intérêt ravissant. C'est un vrai cours d'Écriture sainte, et d'après ce qu'il nous a dit et ce que je vois, il me semble que, sans cette étude, on n'entend pas grand'chose à la Bible. Aussi vais-je y travailler très vigoureusement cette année. Après tout, les difficultés n'y sont que médiocres, quand on s'est familiarisé avec la bizarre écriture de cette langue. Figure-toi un livre où il n'y a que des consonnes, et où chaque lettre a deux ou trois sons différents, et tu auras une idée d'une bible hébraïque. Mais cette langue est si curieuse par sa singularité, la profondeur de ses règles, et surtout par les résultats auxquels mène son étude, que je ne regrette pas le temps que je serai obligé d'y donner.

» A tout cela vient encore se joindre un surcroît d'occupations, dont il faut que je te parle. Tu sauras qu'il 3^ a sur la paroisse Saint-Sulpice plusieurs catéchismes, tant pour

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la première communion, que ceux dits de persévérance, où se réunissent tous les dimanches des jeunes •j.ens de douze à vingt ans pour entendre des instructions suivies, homélies, etc. , enfin à peu près comme à Saint-Nicolas, au ton près qui est fort différent. Tu sauras de plus que de temps immémorial, la direction de ces catéchismes, le soin des instructions, etc. , a été confié aux élèves du séminaire Saint-Sulpice. Tu sauras en troisième lieu que j'ai été choisi pour être du nombre de ceux qui en sont chargés. La première proposition qui m'en fut faite me mit dans un terrible embarras, et croyant que c'était pour un catéchisme de première communion, et me sentant incapable de prendre avec ces enfants le ton convenable, je refusai, alléguant pour raison i° l'impossibilité susdite, 2° que ne me croyant pas appelé au ministère paroissial, je croyais que mon temps serait mieux employé à autre chose. A la première raison, on me répondit qu'on y avait pourvu en me mettant à la persévérance, à la seconde, on opposa divers arguments, qui me décidèrent à accepter à titre d'essai. Nous avons déjà eu deux séances, et je vois à peu

près ce que c'est. Le ton en est assez sérieux pour que le temps qu'on donne ù leur préparation ne soit pas un temps perdu; et en somme, je crois qu'il en résulte une utilité réelle pour tous ceux qui y sont employés, et une utilité incalculable pour ceux qui se destineraient au ministère de la parole. Toutefois je suis encore à me demander si j'ai bien ou mal fait d'accepter. Nous sommes cinq catéchistes, et environ deux cents catéchisés. On a à peu près à parler tous les quinze jours, soit pour instructions, soit pour homélies, etc. Tu peux concevoir d'après tout cela, que je n'ai pas beaucoup de temps à perdre.

» On m'a encore appelé à la tonsure pour Xoël. Mon pauvre ami, me voilà retombé dans mes anciennes perplexités. Je n'avais été heureux durant les vacances qu'en secouant cette pensée. Je crois que je reculerai encore. Plus je vais, mon cher, plus je crains. Plut à Dieu que ce fût uniquement par des vues de foi ! Mais ce que je redoute par-dessus [tout], c'est l'autorité ecclésiastique, les engagements que l'on prend, surtout pour l'esprit et la pensée, l'obligation irrévocable de soutenir une cause

que l'on croit vraie, étant jeune homme, mais que l'on serait comme obligé de soutenir encore, quand la maturité delà raison mènerait à une autre conclasion. Ce n'est pas que je doute actuellement, grâce à Dieu, mais qui peut jurer de l'avenir? sans doute, il me paraît bien que cela n'arrivera pas; mais cela devrait arriver, que les choses me paraîtraient de la même manière. Je t'assure que cela me fait faire de cruelles réflexions, et que je remercie Dieu de ne m'avoir pas permis de marcher. Prie pour moi. mon bon ami; je n'aurai pas de paix, que cela ne soit décidé; il faudra qu'il le soit ou à peu près pour la Présentation. Ne dis à personne qu'il est question pour moi de la tonsure, je n'en ai dit mot à maman, et si j'accepte, je ne lui en parlerai que la veille ou l'avant-veille du jour oîi je la recevrai. Mon Dieu! mon cher, que je voudrais t'avoir ici, pour causer avec toi là-dessus. Ce qui me fait croire que mes difficultés sont des sophismes, c'est que si elles étaient bonnes, personne ne devrait se faire prêtre, conséquence un peu dure. Mon directeur me dit encore d'avancer, mais je ne sais pas s'il a bien compris mon véritable état.

» L'espace me manque, mon cher Liart. Je te le répète, prie pour moi, c'est le meilleur service que tu puisses me rendre en l'embarras où je me trouve. Adieu, tu connais l'aiïection et l'abandon sans réserve de ton ami,

» E. RENAN

« J'ai vu il y a quelque temps M. Laouénan. J'ai aussi reçu la visite de M. Le Turdu, envers qui je me suis acquitté de ta commission, et qui m'a chargé de mille amitiés pour toi et M. Périchon, à qui je te prie aussi de présenter l'assurance de mon respect et de mon affection, ainsi qu'à toutes nos anciennes connaissances. Nous sommes ici un très grand nombre de Bretons, même Bretons bretonnants, mais aucun des Côtes-du-Nord. Nous avons pourtant un habitant non natif de Quintin, nommé M. Chesnel. C'est un jeune homme de moyens, chef du catéchisme dont je fais partie. En somme, mon plus prochain compatriote, c'est le professeur d'hébreu, né à Morlaix, et nommé M. Le Hir,

» Ecris-moi bientôt, s'il te plaît. »

230 FRAGMK.NTS INlIMtS.

Monsieur

Monsieur l'abbé Liart,

sous-diacre, au Séminaire,

Saint-Brieuc.

Paris, 29 mars 1844 '.

« Mon cher ami.

» J'ai été ravi, mais non surpris en apprenant

que tu avais fait enfin le pas irrévocable. Je

n'avais jamais douté que toutes les inquiétudes

dont tu étais agité, et qui devront toujours

s'élever dans l'âme de celui qui envisagera

sérieusement le sacerdoce, ne dussent aboutir

à ce résultat. Ce sont des épreuves bien pénibles,

mais au fond honorables et salutaires, et je

n'estimerais pas beaucoup celui qui arriverait

au sacerdoce sans les avoir éprouvées. La

peinture que tu me fais de l'état de paix et de

calme qui a succédé à tes perplexités m'a

d'autant plus frappé que j'ai cru y trouver la

description des sentiments qui se sont succédés

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