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Saint Paul, II Gor

CONFESSIONS DE FELICULA

CONFESSIONS DE FELICULA'

Je naquis dans cette contrée montagneuse qui sépare les eaux du Rhône de celles de la Loire, et sert de siège principal à la tribu gauloise des Ségusiaves. Mon père était un des principaux de sa tribu et fut délégué pour la représenter dans la grande assemblée permanente des peuples de la Gaule, groupée autour de l'autel de Rome et Auguste. On était alors sous le règne du pieux Ant(min. Toutes les pensées, bonnes et mauvaises, se produisaient

1. La scène de ce petit roman se passe à Lyon au ir' siècle de l'ère chrétienne.

en toute liberté; c'était un bonheur, une joie (le vivre. Ceux qui n'ont pas vécu en ce temps ne peuvent se figurer combien on y a vécu. Tout était mis en discussion; le cœur n'était pas séparé de l'esprit. On passait les nuits à s'entretenir des doctrines nouvelles qui naissaient de toutes parts. Je me souviens, en particulier, d'un vieux Juif qui arriva, un jour, à Lyon, peu après les dernières crises de sa patrie. Il semblait tout sanglant encore, à moitié fou, totalement égaré. Un matin, je le rencontrai sur les hauteurs de Fourvières, d'où l'on voit les neiges des Alpes; le soleil se levait.

— Ma fille, dit-il, c'est le commencement du royaume d'Israël.

Tous furent charmés et entraînés quand le bienheureux Pothinos, avec une troupe d'Asiates et de Phrygiens, aborda au quai d'Athanacum et commença de prêcher. La timidité de nos bonnes et sérieuses races gauloises fut d'abord étonnée de ces insinuations, de cette grâce de femme chez des hommes, de cette façon de flatter et de chercher à plaire. La plupart des notables de la colonie

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romaine établie à Fourvières, presque tous les délégués qui habitaient sur les pentes situées au-dessus de l'autel d'Auguste, raillaient ou s'indignaient.

Mais d'autres, comme mon père, étaient surpris et convaincus. Les prédicateurs nouveaux, annonçaient le mystère du Christ, son Evangile salutaire, sa doctrine conforme à celle des apôtres, ainsi que l'attestait une succession non interrompue de témoins; car Pothinos avait connu Polycarpe et Polycarpe avait connu Jean, qui avait reposé sa tète sur la poitrine du Christ. Pothinos aimait à raconter ce que lui disait Polycarpe du disciple de Christ, et en écoutant ces récits, nous nous croyions transportés en Galilée, sur les bords du lac où Jésus i;épandit sa parole divine et ses chastes enseignements.

Mon père adhéra entièrement à la parole nouvelle et reçut le sceau du salut. Ma mère reçut en même temps le caractère du salut. Ma grand'mère Genovefa était morte sans que je l'eusse connue; mais mon père était si sûr de sa vertu qu'il ne doutait pas qu'elle ne fût sauvée. Pothinos, en effet, disait souvent que

la chasteté était une si belle vertu qu'un païen chaste est nécessairement chrétien, qu'il n'y a pas de miracle que Dieu ne fasse pour le sauver. Or, est-ce un plus grand miracle pour Dieu d'étendre la grâce du salut à ceux qui sont morts, mais vivent dans son sein, que de les ressusciter, comme il le pourrait, pour recevoir le sceau de la réconciliation?

Le Rhône nous apportait chaque jour des prédicateurs nouveaux qui, tout en plaçant avant tout autre nom celui de Christ, parlaient de lui en une tout autre langue que Pothinos. Pothinos et ses Smyrniotes, les écoutaient avec défiance, souvent avec indignation. Valentin était leur maître, et ce qu'ils disaient d'après lui, était parfois surprenant de grandeur. Ce que racontait Pothinos, d'après les apôtres, était une simple et divine histoire, qui s'était passée il y a cent cinquante ans. Les valentiniens souriaient de cette simplicité : « Comment pouvez-vous croire, disaient-ils, que l'œuvre de la rédemption de l'humanité se soit passée uniquement dans un point de l'espace et du temps? » Jésus était pour eux une révélation de la raison infinie, la dernière et la plus

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grande de toutes; mais il n'était pas l'unique. « Vous dilatez Jésus, jusqu'à le faire éclater », disaient les docteurs orthodoxes. « Vous rétrécissez Jésus, jusqu'à l'anéantir », répondaient les valentiniens. Leur piété n'était pas moindre que celle des orthodoxes, et leur esprit était supérieur. ]\Jon père et ma mère goûtèrent leur manière de prêcher et admirent la plupart des manières de parler de Christ qu'ils cherchaient à faire prévaloir. Quand ma mère mourut, mon père lui composa lui-même l'épitaphe suivante (lacune).

Quelque temps après, de nouveaux frères arrivèrent d'Orient, et nous étonnèrent par leur manière, inouïe jusque-là, d'adorer Christ. Ceux-ci venaient de Phr3'gie, de Galatie, et parlaient une langue que nos Gaulois comprenaient presque. Ils observaient une abstinence de toutes les œuvres de la création. Les nourritures ordinaires, que, selon les antiques Ecritures, Dieu a permises à l'homme, en ne faisant de réserves que pour celles qui sont impures par

elles-mêmes, leur paraissaient mauvaises. Ils ne vivaient que de choses sèches, n'ayant jamais vécu, de légumes et d'huile. Ils avaient des extases qui duraient des heures, priaient les doigts appuyés contre le nez, si bien qu'en grec on les appelait passalorynchiles, et dans la langue de leur pays, peu différente de celle de nos compatriotes, ^ascodnt^^ïes. Ils parlaient sans cesse des prophéties d'un inspiré nommé Montanus, d'une femme nommée Priscille. Ces saints de Phrygie, saisis par l'Esprit saint, parlaient toutes les langues, annonçaient des fléaux terribles, la fin de l'empire romain, le retour de Néron sous forme à'Antichristos, l'opposé en tout du Christ, la prochaine fin du monde mauvais, œuvre de Satan, la descente de la Jérusalem céleste dans un lieu qu'ils indiquaient et qui s'appelait Pépuze, en Phrygie. La virginité absolue était selon eux un devoir; continuer un monde mauvais, c'était se rendre responsable de tout ce qui s'y faisait de mal. Les femmes devaient toujours être voilées, ne fût-ce qu'à cause des anges. Notre simple et gracieux costume des pays ségusiaves leur paraissait d'une suprême inconvenance.

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Ces frères de Phrygie étaient des hommes très saints, et tous nous les respections beaucoup. Pothinos et son disciple Irénée les traitaient comme des frères, bien que, sans les nommer, il fissent des critiques, des observations discrètes qui se rapportaient à eux. « Oui, sûrement, disaient-ils, la virginité est bonne et supérieure à tout; celui qui la prend a choisi la bonne part; mais elle n'est pas un devoir. Plusieurs apôtres, à commencer par le bienheureux Pierre, qui a glorifié Christ par sa mort, étaient mariés. Toutes les nourritures, sauf celles que Dieu interdit à Noé, sont bonnes, pourvu qu'on les prenne sobrement et avec actions de grâces. Dieu confère à ceux qu'il veut le don de prophétie, comme il fit dans les temps nouveaux à Amonias, à Agab, aux filles de Philippe; mais ce don est rare; le premier venu, sans l'autorisation de l'évêque et des anciens, ne peut se l'attribuer. Nous attendons tous la fin du monde et la venue du Christ à grand triomphe dans les nues; mais Christ lui-njême a défendu de supputer les temps. Ces hommes sont saints et par moments nous croirions voir en eux Elie ou Jean-Baptiste

ressuscites; mais ils n'obéissent à personne; ils n'ont pas d'évêques en leur pays; les autres évêques d'Asie, à qui nous avons écrit, ne paraissent pas les approuver. Ce que Clirist veut avant tout, c'est l'obéissance à l'Eglise et la docilité. »

Mon père sur ce point était de l'avis de Pothinos, et pour moi, j'éprouvais pour ces saints une sorte d'aversion. Ils me faisaient scrupule du moindre ornement, d'une coupe élégante de la robe noire que portaient toutes les sœurs, d'une disposition heureuse de la bande de pourpre que leur condition permettait à certaines. Un tour heureux donné aux cheveux leur paraissait un crime. J'avais pour disposer les bandeaux blonds de ma chevelure un petit art discret de jeune fille. Ramenant sur l'arrière les abondantes masses que me fournissaient les tempes et le sommet de la tète, j'en formais par derrière une masse enroulée que retenait une bandelette infîbulée d'or. Ils blâmaient ce très innocent artifice. Cette horreur de la beauté me paraissait un blasphème. Pourquoi Dieu a-t-il créé la femme belle, si cette beauté est pour le mal?

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Dieu tenterait donc à plaisir sa créature? Non, j'ai toujours cru et je crois encore, malgré les malheurs de ma vie, que la beauté vient de Dieu, et constitue le meilleur trésor de la femme, même quand elle la garde pour elle seule. Les dons de l'homme sont la force, le courage, la science, le génie. Le don de la femme est la beauté. Par l'éclair seul de sa beauté, elle apprend et prouve ce que le docteur enseigne péniblement et avec de longs détours. Elle est un abrégé de la bonne création, l'argument suprême de Dieu; car sa beauté n'est au fond que l'argument de sa bonté intérieure, de ses vertus.

Je sais bien que l'insupportable Fulgentius faisait quelquefois en ma présence d'odieux sophismes sur ce point. « La beauté (il disait quelquefois la modestie) des femmes, disait-il, me rappelle les temples de l'Egj^pte. Le dehors ne prouve rien pour le dedans. Voyez le dehors; que c'est beau! que c'est saint! Entrez-y; savez-vous ce qu'il y a derrière tout cet appareil? Quelque bête immonde, un bouc, un serpent. » Oh! le vilain homme! Qu'il était loin des voies de Dieu!

306 FRAGMENTS liN TIMES.

La preuve, c'est qu'une femme bonne n'est jamais laide. Sa bonté peinte sur sa figure est sa beauté. Nos vieilles diaconesses ne sont jamais laides. Une jeune fille charmante et modeste est toujours assez belle.

Pothinos voyait bien mes innocents artifices et ne les blâmait pas. Irénée ne les voyait pas. 8a sainteté était née avec lui et l'occupait tout entier. Jeune, il était vieillard pour les sens et la sagesse. Quand je voyais louer les grands artistes qui ont fait les statues célèbres qu'on propose à notre admiration, je ne pouvais m'empêcher de penser que la femme qui se pare ou travaille à parer les autres est un grand artiste aussi. Dans l'âge actuel du monde, âge de péché et d'intempéries, la nudité étant justement interdite, l'art de parer la femme avec ses vêtements est le premier des arts. Et peut-être qu'un jour, quand, avec l'innocence et le chaud soleil du royaume de Dieu, reviendra le temps où tous iront nus sans rougir, regretterat-on le temps où l'attrait divin de nos formes était dissimulé en partie et rendu par là plus attrayant. J'imagine qu'on en conservera quelque chose, et qu'après la résurrection, il y

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aura place encore pour cet art divin, par l'emploi discret de certaines bandelettes, par l'agencement de certains bandeaux.

Peu après les sectaires de Phrygie, arriva un docteur, dont l'arrivée fut l'heure fatale de ma vie, quoique, tout en le maudissant de bouche, je n'aie jamais pu consentir à le maudire en mon cœur. Il s'appelait Markos, était né à Antioche, et n'avait embrassé la doctrine du Christ qu'après avoir étudié toutes les religions et toutes les philosophies de l'Orient. Il en résultait un mélange singulier. Comme les disciples de Valentin, il alliait à Christ un alliage étranger. P3^thagore, Orphée, Linus, /amolxis, Zoroastre, Zostane lui paraissaient des révélateurs. Il leur dressait des statues, It'ur offrait un culte, tout en posant en première ligne l'image de Christos, en Sophia Pronoia, semblable à celle qu'éleva l'hémorrhoïsse de Panéas, que Jésus guérit. Il ne voulait pas entendre parler de l'homme-Dieu, Jésus, lui refusait la divinité, la réservant pour la Sophia, base toujours pure de toutes les inspirations, conseillère de tous les inspirés. Il composait des hymnes, des psaumes. Je n'entrais pas

dans toutes ces subtilités. Pourvu qu'on prononçât avec amour le nom de Jésus, j'étais contente. Mais tout d'abord, Pothinos et Irénée se révoltèrent. Ils déclarèrent que les idées de Markos étaient la néi^^ation de la tradition apostolique, que les hommages qu'il rendait à Jésus étaient autant de blasphèmes. Markos n'avati pour nos évèques et nos anciens que du mépris. Il les traitait de gens arriérés, qui ne connaissaient pas les progrès récents accomplis par la prédication chrétienne, ni les grandes écoles d'Alexandrie, d'Antioche, oîi le christianisme se créait et se rajeunissait tous les jours. On lui refusa la liberté d'enseigner dans l'Eglise; il eut son Eglise à part. Mon père y alla, malgré l'aveu de Pothin et d'Irénée. Pothin alla jusqu'aux larmes, rappela l'enseignement de Polycarpe, allégua la colère que le saint vieillard eût éprouvée si Dieu l'eut réservé à des temps aussi pervers. Markos était plein de séduction. Mon père trouva son enseignement supérieur à celui de l'Eglise ordinaire. Pothin avait beau lui dire que ce qui est destiné à tous doit être de portée moyenne, afin de ne pas dépasser la portée du

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plus grand nombre. Mon père était trop lettré pour se contenter de l'Eglise commune; je le suivis à l'Église de Markos. D'autres femmes en faisaient déjà partie. Elles appartenaient aux classes les plus honorables. Au lieu de cet aspect sombre qu'offrait l'Eglise des Phrygiens, remplie de femmes voilées de la tête aux pieds, celle de Markos était pleine d'élégance. On n'y trouvait que des personnes instruites et bien élevées. Pas une robe de femme qui neùt la bordure de pourpre, indice d'un rang distingué, ^farkos avait la taille élevée et une tète d'une grande beauté, rappelant celle qu'on donne aux philosophes grecs dans les bustes qui remplissent les gymnases et les écoles. Son costume était le costume gréco-oriental, dans toute sa majestueuse simplicité. Ses beaux cheveux blonds, séparés sur le sommet de la tête, le faisaient par moments ressembler à un Dieu. Quand il parlait, on eût dit Hermès, le maître de la parole. Sa parole était un fleuve qui entraînait tout, une chaîne qui retenait et attachait. Il avait un Evangile très différent des simples récits où s'attachait Pothin, un Evangile relevé, sublime, tout selon l'esprit.

OÙ les circonstances matérielles de la vie de Jésus, qui prêtent à la division, étaient omises. Sa conversation au sortir de l'Eglise n'était pas moins attachante. Mais c'était surtout son rit eucharistique qui paraissait fort supérieur à la simple Cène que l'Eglise commune célébrait, sans bien en comprendre la portée.

Tous ses sacrements étaient à l'avenant, avait pour toutes les circonstances de la vie, surtout pour les mourants, des onctions, accompagnées de prières sublimes. En possession des charismes qui confèrent l'esprit divin, il nous faisait assister à la descente de cet esprit, et nous en rendait les organes vivants. C'étaient les femmes, selon lui, qui étaient les instruments les plus propres à rendre les sons de la harpe divine. Dans l'Eglise, au moment le plus solennel, il s'approchait de l'une d'elles, et lui annonçait le don qui allait lui être accordé. Il relevait en peu de mots l'immensité du privilège qui allait lui être accordé. Nous tremblions fort à ce moment, notre cœur battait outre mesure. Plusieurs s'excusaient, déclaraient n'avoir aucun droit au titre de prophétesses. « Nous ne saurons que dire »,

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disaient-elles. Lui, d'un air impérieux : « Qu'importe, disait-il, tout ce que vous direz sera prophétie ! Nos sœurs tombaient alors dans une sorte d'extase, prononçaient des syllabes entrecoupées. Lui recueillait avec empressement ces sons indistincts, les rapprochait, en tirait des sens sublimes.

Ce qui d'abord avait excité chez nous une vive répulsion, finissait par nous être agréable. Un sentiment dont nous ne nous doutions pas s'y mêlait. Fulgentius, qui venait parfois à l'Eglise avec mon père, me disait souvent ces mots dont je ne voyais pas la portée : FaUit te incantam pietas tua\ Toutes nous étions pures; nous ne soupçonnions pas que, dans la joie que nous éprouvions, il y avait le sentiment secret de toucher le Dieu par l'intermédiaire d'un homme. Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que ces sortes de scènes prophétiques ne" se passaient pas seulement dans l'Eglise. Quelques-unes de celles qui étaient le plus favorisées allaient voir le maître chez lui, et là, sous le regard de Dieu seul, s'aban-

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