‹ Fragments intimes et romanesquesChapitre 38 sur 40 · Psaumes, XC. C · texte numérisé non relu

Psaumes, XC. C

CONFESSIONS DE FELICULA. 315

soir, il me prit à part et me prêcha longuement. Il lut dans l'Évangile le passage : « Celui qui ne quitte pas pour moi son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, n'est pas digne de moi. » Puis, il me cita les exemples d'apôtres qui ont voyagé avec des sœurs demeurant vierges. L'Esprit, ajouta-t-il, lui avait révélé que j'étais la sœur destinée à suivre chacun de ses pas, et à semer avec lui la parole du Christ. Ces paroles venant d'un homme que je révérais me troublèrent profondément. « Maître, lui dis-je, j'en parlerai à mon père, et je te suivrai. » Il rouvrit l'Évangile, et me lut l'histoire du jeune homme qui, après avoir adhéré à Christ, demanda un moment pour [réfléchir] et le mot de Christ : « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas digne de moi. »

— « Eh bien, dis-je, demain, je te suivrai. »

— « Non, aujourd'hui. » — « Eh bien, dans quelques heures, j'aurai préparé mes objets de femme. » — « Non. me dit-il. tout de suite, » et il lut. « En route, n'ayez ni provisions, ni sac, ni deux tuniques; un bâton de voyage vous suffit. »

En même temps il ouvrit une porte qui

donnait sur un angiport', communiquant avec les bords du Rhône. Une barque attendait avec deux bateliers. Un petit tapis marquait deux places à l'arrière ; il s'assit à la première, laissant vide la seconde; j'hésitais, il me regarda. Je ne l'avais jamais vu si beau. Son Evangile sous le bras, il semblait un prédicateur muet. Fascinée, j'allai m'asseoir à côté de lui ; je ne pensais à rien, je crus sentir l'impression de l'Esprit. Les mariniers, d'un coup de rame, s'éloignèrent delà rive, et j'étais déjà au milieu des saules et des peupliers, d'oîi l'on aperçoit Fourvières comme un lointain vaporeux, quand je revins à moi. La pensée de mon père me déchira. Il me rappela que, dans la carrière apostolique, le regard en arrière est le plus grand des crimes. J'étais tout entière sous son empire; sa conscience" s'était substituée à la mienne. Je me rappelais ce que j'avais entendu dire aux adhérents de Pothin, que Markos séduisait les femmes par des philtres, que celles qui, après leur séduction, revenaient à l'Eglise, disaient que pendant qu'elles avaient

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