Le texte du manuscrit est icilé-çèrement diiïérent
physiologique. Cessons une fois pour toutes de rabaisser certaines parties de la nature humaine, sous prétexte qu'elles tiennent à l'organisme et qu'elles relèvent des parties appelées inférieures. Tout est également noble dans la nature humaine; tout relève de la matière, non pas de cette matière vile et méprisable que les vieux spiritualistes opposaient à l'esprit, mais de cette matière sublime, divine, qui est la mère de l'esprit. Pourquoi être tangible et étendu rendrait-il moins noble? Pourquoi un fait psychologique provenant d'un organe serait-il moins noble qu'un fait psychologique résultant d'un autre organe, s'il est idéalement aussi beau?
L'humanité peut être comparée à un chœur à deux parties où les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, modulent à leur manière le chant divin de la vie humaine. 11 est heureusement aussi impossible que la science et la critique étouffent la religion et la poésie qu'il serait contre nature que l'élément masculin étouffât l'élément féminin, que la voix ferme et mâle de l'homme imposât silence à la douce et profonde harmonie de la voix de la femme.
Il est indubitable 1° que l'humanité aura toujours une religion; 2° que le christianisme, qui est actuellement la religion des peuples civilisés, renferme de l'inacceptable, ce que le peuple ne sait pas, et ce dont il se soucie peu; 3° que, durant une série incalculable de siècles, la religion de l'humanité, quelle qu'elle soit, renfermera une part de scories superstitieuses et d'éléments non scientifiques. Quand la religion est fière, arrogante et prétend, au nom de ses prétendus dogmes, arrêter la critique et la science, il est beau de l'attaquer. Mais quand elle ne demande qu'à A'ivre, sans persécuter la pensée, il y a quelque chose de lourd et de grossier à venir la chicaner sur des enfantillages. Il est trop clair que cela n'est pas scientifique, et c'est parce que c'est trop clair, qu'il est de mauvais goût de le dire.
Il est certain que pour les simples, qui ne peuvent recevoir l'aliment philosophique, une religion superstitieuse vaut mieux que l'irréligion. Car l'essentiel est que l'idéal ne soit pas complètement banni de la vie humaine. En dehors d'un petit nombre d'hommes capables de rendre compte scientifiquement de leur
refus critique d'adhérer au christianisme, j'estime peu les incrédules. Les incrédules ont raison, mais non pas par les raisons qu'ils pensent. Car leurs raisons sont parfois encore plus mauvaises que celles de ceux qui croient.
Il y a une foule de paysages qui n'ont leur charme que parle clocher qui les domine. Nos villes, si peu poétiques, seraient-elles supportables, si au-dessus des toits vulgaires ne s'élevait la flèche élancée ou le majestueux beffroi? Il faut conserver l'église, ne fût-ce que comme effet de paysage, et parce que sans cela l'aspect de la vie serait trop simple et trop vulgaire.
Les opinions les plus opposées des hommes intelligents sur la question religieuse sont également fondées, mais également partielles. Celui qui n'envisage le christianisme qu'au point de vue du progrès de la science et de l'esprit critique, doit n'y voir qu'une borne incommode, une barrière qui obstrue la route. Celui qui l'envisage au point de vue des besoins moraux de l'humanité, doit regarder comme des insensés ceux qui cherchent à enlever au peuple le seul mobile qui ennoblisse sa vie, et
l'élève au-dessus de l'égoïsme et des intérêts matériels.
La religion est fausse au point de vue de l'objet, c'est-à-dire en elle-même, et quant à ce qu'elle ordonne de croire; mais elle est éternellement vraie au point de vue du sujet, c'està-dire du besoin que nous en avons et du sentiment religieux auquel elle correspond. Or, ce point de vue est le plus important aux yeux du philosophe, qui sait que le d ogme n'est dans les religions qu'une partie très secondaire, une sorte d'algèbre insignifiante, qu'on accepte en vue de l'esprit et de la vie morale, qui en sont la partie essentielle. Il faut à l'humanité pour faire de belles choses un peu de métaphysique, graine qui détermine la fermentation.
Quand un bourgeois' vient me parler de dogmes révélés, qu'il croit avec son esprit étroit et positif, je suis tenté de lui dire crûment : C'est absurde. Mais quand je vois le peuple, qui ne comprend rien à ce jargon
1. Patrice onleiid ici, comme en Ijcaucoup d'autres endroits, par bourgeois, un homme qui a reçu une demi-culture rationaliste (Note d'E. R.).
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théologique, prier, se consoler, s'élever avec la religion établie, non pas parce qu'elle est telle ou telle, mais parce qu'elle est religion, oh! alors, plutôt que de le scandaliser, je me mettrais à genoux avec lui. je prierais ses saints et sa madone.
Le bourgeois doit être irréligieux, parce qu'il est superficiel : cela est dans son type, et quand il est ce qu'il doit être, il a son intérêt, comme toute ph^'sionomie de l'humanité, il a même raison jusqu'à un certain point, par le côté dont il envisage les choses. Je me révolte quand j'entends dire qu'on revient au christianisme en France. Le bourgeois français est trop peu sérieux et trop fin pour croire à une religion; c'est le voltairien par essence. C'est pour cela que je ne l'aime pas; mais je rirai bien, s'il pousse la niaiserie jusqu'à se convertir. Je voudrais bien voir de quel ton cet insipide rieur va me parler de la Trinité, de Tincarnation, du pape.
La religion est bonne et vraie en Allemagne et en Italie; elle est ridicule en France, parce qu'elle n'est pas dans le t3^pe du pays. La religion était bonne jadis, elle ne l'est plus
dans le milieu de notre culture intellectuelle. Elle est bonne encore pour le peuple, car, sous le rapport de la culture intellectuelle, le peuple est du passé; mais elle est absurde dans le bourgeois, car elle n'est pas dans son type.
L'erreur de l'école de Voltaire fut de juger tout au point de vue du siècle présent, et de manquer ainsi de critique à l'égard du passé. Une croisade au xviii^ siècle eût été une extravagance, donc les croisades du xif furent une extravagance. Grégoire VII au xviii^ siècle eût été un insensé; donc le grand pontife du xf siècle fut un insensé. Pour nous, nous sommes prêts à faire au passé la plus large part ; nous reconnaîtrons tout ce que l'on voudra, que le christianisme fut beau, aimable, bienfaisant; nous serons généreux^ nous irons, si l'on veut, au delà du vrai, pourvu qu'il ne s'agisse que du passé. Nous voudrions employer nos plus précieux parfums à embaumer le christianisme, et déposer sur sa tombe nos lacrymatoires, s'il consentait sérieusement à se tenir pour bien mort. Nous le réhabiliterons, nous ferons ressortir ses gloires, ses beautés; mais, au nom du ciel! qu'il se tienne pour
mort! Qae si un jour, fier de nos aumônes, ce vieillard que nous avons trouvé mourant de froid, couvert de boue, sur le bord du chemin, que nous avons réchauffé, ranimé, dont nous avons essuyé les souillures, se tournait contre nous, et voulait prendre comme un brevet de vie les éloges que nous avons eu la naïveté de lui donner, oh! qu'il meure alors, et que cette fois la pierre soit si bien scellée, qu'il ne ressuscite pas le troisième jour!