‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 17 sur 62 · AUX FUNERAILLES DE M. LARAVZA · texte numérisé non relu

AUX FUNERAILLES DE M. LARAVZA

ANCim MAITRK Dl CONFBBKlfCBS ▲ L'iCOLI XOUIUJI,

Le 30 septembre 1825.

Ce n*est pas la première fois que la mort frappe un élève de l'Ecole normale, mais on peut dire que jamais elle ne choisit dans ses rangs une victime plus pure et plus irréprochable. Plus tard un autre que moi, surmontant sa douleur, nous entretiendra dignement de celui quHl a plus particulièrement connu et aimé. Invité à le suppléer en cette triste circonstance, je ne veux qu'acquitter ici en peu de mots la dette commune envers le bon et parfait camarade que nous allons quitter pour toujours.

Plusieurs d'entre nous se rappellent encore les brillants succès du jeune Larauza au lycée Napoléon, et vous savez tous quelle estime et quelle affection ses talents et son caractère lui concilièrent à l'Ecole normale. Déjà M. Larauza était chrétien rigide envers lui-même, doux et facile

pour les autres^ austère dans ses principes et serein jusqu'à la gaieté la plus aimable par la candeur de son àme et la yiy^K^ité de son imagination. Déjà il mettait dans tous ses travaux ce zèle opiniâtre de la vérité et cett^agacitérare qui peu à peu le conduisaient à des résultats inattendus. Il montra successivement ces belles qualités dans les différents postes qui lui furent confiés ; et après plusieurs années d'un enseignement honorable a Montpellier et à Alençon, il vint de bonne heure les rapporter à l'Ecole normale où il k'ouva l'occasion de les accrotoce et de les développer. Chargé de l'enseignement approfondi des langues anciennes, M. Larauza rencontra ces questions de grammaire générale qui couvrent les questions les plus épineuses de^ métaphysique. Il ne traversa pas ces graves matières sans y laisser des traces lumineuses de sa patience et de sa pénétration, et nous avons eu entre les mains plus d'une dissertation dirigée avec un esprit d'analyse qui prouve une tête pensante.

Ces occupationsfsévères avaient jusqu'alors contenu sans l'étouffer Tinstinct secret qui portait M. Larauza vers des régions plus poétiques. La suppression de l'Ecole normale en 1822, en lui faisant un loisir forcé, lui donna le temps d'allier à ses travaux littéraires des études de musique et d'harmonie qu'il poursuivit avec sa patience

accoutumée , et où les plus rapides progrès, récompensant bientôt ses efforts, permirent k cette âme pure et tendre d'exhaler en chants mélodieux Tardente sensibilité qu^l réprimait dans se^ mœurs et dans sa conduite. Pourquçû n'^st-il pas resté parmi nous à cultiver douc|ément ces heur reux talents? Mais la passion de sMnstruire l'entraîne en Italie. Le besoin de tout voir, et de tout bien voir en peu de temps, lui fiiit braver l^s plus rudes fatigues. Un problème d'érudition le retient des mois entiers autour de ces routes des Alp^, escarpées et couvertes de neige, qui se disputent rhonneur d'avoir servi de passage à Annibélt II croit, après tant d'autres, avoir résolu le célèbre problème. Il revient, mais déjà tout blaqclii çt portant dans son sein des germes destructeurs. A peine de retour, il se livre à un travail excessif, et compose en quelques mois un volume entîpr, monument de labeur, de bonne foi, de sagacité et d'exactitude. Enfin son travail est achevé; }l vî^ être admis a Thonneurde le lire devant une savant^ compagnie *; il ne s'agit plus (jue de choisir le jour; tout est prêt; il n*y a pas deux semaines encore, je m'entretenais avec lui de se^ prochains succès, de la carrière qu'ils allaient lui ouvrir ; et le voilà aujoiu:d'hui étendu sans vie^ foudroyç par une

^ (/A<6adémie des InscripUonf*

t)È M, LARAUZA. 67

maladie terrible et à jamais enlevé au bonheur et à la gloire! Voilà donc où viennent aboutir tant de nobles effi>i^s, tant de doucis Vertus^ tant de scienee et d^innocenee ! La mort vient nous chereher dans un cabinet paisible comme au milieu des hasards. Celui qui pour suivre une étoile avantureuse se jette dans les tempêtes de la vie, au risque d'y être brisé mille fois, a quelquefois traversé l'orage et regagné le port ; et toi, pauvre jeune homme, sans avoir quitté le rivage, sans avoir connu ce monde, ni ses biens, ni ses maux, ni l'inguiétude de ses espéi'ances, ni la misère de ses proi|iesses, tu tombes à la fleu^ de l'âge comme affaissé sur toi-même !

Et toi qu'il m'est impossible de séparer de ton ami, toi qili reipplissais son âme comme il remplissait la tienne, mon cher Viguier, à Dieu ne plaise que je cjjierche k te consoler! Après une si longue absence, tu lé revois un jour, et il t'échappe sans retour ! La perte que tu fais est amère, inattendue, ivéparable. Elle doit être et profondément et éf.erne!lement ressentie. Mais que la volonté et l'exemple de Larauza te soutiennent. Sa première loi fut de bien faire, vis pour 'bien faire aussi. Il faut supporter Inexistence alors même qu'elle est flârie, s'attacher à cette vie que Ton méprise parce qu'on peut y être utile encore, et on peut toujours l'être ; on le peut puisqu'on le doit. Supporte donc

avec force et douceur le malheur que Dieu t'envoie pour t' éprouver, non pour t*accalller.

Et vous, Messieurs, nous surtout élèves de TEcole normale, en quittant notre digne et excellent camarade, promettons-lui de l'imiter autant qu'il sera len nous dans ses mœurs, dans ses fortes croyances, dans son zèle pour la science et dans cette fraternité d'âme qui l'unissait à chacim de nous. Débris de jour en jour plus rares d'une école qui eût pu être grande et qui voulut être utile, puisque son nom seul nous reste, soutenonsle par notre union, par notre constance, par notre dévouement à tout ce qui est bien.. Si nous ne pouvons changer la destinée, mettons-nous audessus par notre courage. Disputon»à la mort et à l'injustice des hommes le souvenir de notre école bien-aimée. Sa gloire ne pei\f plus être dans le nombre de ses enfants, mais dans les travaux et les vertus de ceux qui lui restent. Sous tous les rapports, nous ne pouvoi|i prendre ui;i meilleur modèle que l'homme vertueux et aimable auquel nous allons dire le dernier adieu. Pour moi, qui m'étonne d'être encore debout sur tant de tombes qui m'appellent, puisse- je à la fin de ma carrière ne pas paraître indigne d'avoir été un de ses amis !

Adieu, mon cher Larauza, nous te remettons avec confiance entre les mains de Dieu I

DISCOURS

PRONONCÉ

AUX FUNÉRAILLES DE J.-«w FARGY 9

BliTB DE L'iCOLB NOBHÂLB»

le 39 juillet i83i, jjpir anniversaire de ta moru

Honneur à la mémoire de Farcy !

Celui qui repose sous cette tombe était le 28 juillet 1830 un jeune homme aimable^ modéré dans ses opinions politiques^ attaché à la vie par les plus douces affections et les plus nobles projets ; fet, le 29, il-sa tout sacrifié à la patrie. Il s'est indigné qu'on eût osé jeter le gant a la France, et il l'a ramassé avec cette colère généreuse qui fait faire les grandes choses, mais qui presque toujours aussi conduit à la mort.

Adieu les frais ombrages d'Aulnay, les douces conversations, les beaux vers, les rêveries philosophiques. Il n'a pas même vu le triomphe de la sainte cause pour laquelle il a versé son sang. Mais n'ayons pas la faiblesse de croire que, mort ou want, et quelles que soient les apparences, celui qui a bien fait soit jamais à plaindre. Non, Farcy, nous te pleurons, nous ne te plaignons pas.

70 DISCOtJÉS PRONONCÉ

Là haut, tu as dû rencontrer cette Providence bienfaisante qui préside à la mort comme à la vie, et qui, sans aucun dottté, né manque" pas pliis à Tàme des héros qu'à ce brin de paille que tout transrforme et rien ne détruit. Ici bas la patrie a recueilli ton nom; il est inscrit sur les murs du Panthéon, attaché à l'un des plus grands événements de l'histoire ; longtemps il fera battre les cœurs généreux ; longtemps les braves le répéteront et l'apprendront à leurs enfants. Qui sait si trente années de travaux pénibles l'eusseiit conduit à un aussi grand résultat? L'âge mûr ne tient pas toujours les promesses de la jeunesse; la vie a ses distractions qui souvent ont enlevé à la gloire les plus heureux génies. Aujourd'hui, riea ne ♦peut te ravir l'immortalité que t'a donnée une heure d'une énergie divine. Que cette heure soit donc bénie! Encore une fois, Farcy, nous te pleurons, nous ne te plaignons pas.

Espérons que la France de 1830, après une crise nécessaire et féconde, poursuivra paisible-^ ment ses nobles destinées, et retrouvera en Europe-' le rang qui lui appartient par l'énergie et la modération de l'esprit public , par l'expérience et la sagesse du prince que nous avons mis à notre lête, par la sympathie des peuples et la prudence des rois. Mais s*il en était autrement, si de mauvais jours revenaient pour la France, si les factions ou

AUX FUI^ÉilÂILLËâ Î)E M. FARCY. 71

si Fétranger, appuyé Stlf elles, venaient ternir ou arrêter notre belle révolution , c'est alors, Farcy, que tes amis se souviendront de toi, et que ton sang versé pour là patrie parlera K tous ceux qui sont dignes de l'enii^dre* Alors comme aujourd'hui en souffrant ou en tombant pour la France, nous répéterons avec amour : honneur à Farcy ! Vive la France !

DISCOURS

raONONCÉ

AUX FUNÉRAILLES DE Bf. LAReHIGIJIÈRE,

AU NOM Dl LA «CTION DK PHILOSOPHU«

Le 14 août 1837.

Pardonnez-moi, Messieurs, de vous retenir un moment encore sur les bords de ce tombeau; mais la section de philosophie, qu*une plus étroite confraternité d'études unissait à celui que nous pleurons tous> a souhaité gue sa douleur fût particulièrement marquée dans le deuiL commun de l'Académie; et c'est en son nom que je vous demande la permission d'ajouter quelques mots aux touchantes paroles que vous venez d'entendre.

Votre section de philosophie n'a pas été épargnée dans les pertes cruelles que vous avez faites en si peu de temps. Vous avez va^isparaitre du milieu de vous presque à la fois les plus éclatantes lumières de l'Académie , 6t ces grands publicistes dont les noms demeureront à jamais dans l'histoire de Ja liberté et de la législation en France, et les hommes qui avaient su trouver une gloire différente, mais égale, dans l'austère étude de l'es-

M. LAROMIGUIÉRE. 73

prit humain. Quand Sieyes aidait rejoindre Mirabeau^ quand Rœderer dlait retrouver et attendre ses immortels coAipagnons de l'A^mblée constituante et du Conseil d'Etat de ITBmpire, M. de Tracy était enlevé à la philosophie, et voilà qu'aujourd'hui nous venons rendre les honneurs suprêmes à M. Laromiguière. Ainsi s'en vont peu à peu et tombent, pour ainsi dire, les uns sur les autres, les glorieux restes de la forte génération de 1789. O mes confrères! et vous tous, vous surtout, jeunes geriî, qui assistez k cette triste cérémonie , conservons pieusemement ces nobles mémoires, et inclinons-nous avec respect devant les cercueils de ceux qui nous ont faits tout ce que nous sommes.

M. de Tracy et M. Làromîguière se succèdent dans la science comme ils se suivent dans la mort et dans vos regrets. Tous deux appartiennent à la même famille philosophique, et chacun pourtant a ses traits particuliers. Ils se ressemblent beaucoup, ils diflFèrent plus encore : l'un emporte avec lui ^a philosophie d'un grand siècle, l'autre commence celle de notre temps.

Le dix-huitième siècle avait établi et comme consacré la célèbre maxime*:// n'y a rien dans V entendement qui n'y soit entré par les sens. Ne pouvant donc inventer cette maxime après Condillac, il ne restait à M. de Tracy que d'en tirer le système le

plus régulier et le plus complet qu elle eût encore produit entre les mains d'aucun pigilosophe; et c'est aussi ce qu'il a fliit, avec une sévérité de méthode qui n'a él^ ni surpassée ni égalée.. De là ce corps de doctrine où la netteté et la précision des déudls le disputant à l'étroit enchaînement des parties^ et dont l'unité f^it la grandeur.

Mais quand un esprit de cette trempe s's^pliqùe à un système, il l'épuisé, et ne laisse guère à ceux qui viennent après lui que l'alternative de le répéter ou de s'en séparer.

M. Laromiguière sut trouver le secret d'être ori* ginal sans abandonner la philosophie de son illustre devancier. Comme M. de Tracy, il reconnaity il proclame que les matériaux primitifs:de toutes nos idées sont en effet dana Içs impressions ^^sensibles.. Ce principe est le lien fidèle qui rattache M. Laromiguière à M. de Tracy et à toutcla philosophie du dix-huitième siècle. Mais si les sensations sont les indispensables matériaux de nos connaissances^ pour les mettre en œuvre, pour convertir les sensations en idées, il faut un instrument différent des matériaux auxquels il s'applique, il faut une puissance indépendante des sensations sur lesquelles elle travaille, il faut une intelligence^ il faut une âme. Oui, c'est l'âmç/ Messieurs, c'est l'activité, c'est l'énergie dont elle est douée, qui tire des sensations, en y ajoutant

Page 1