‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 56 sur 62 · RANT · texte numérisé non relu

RANT

quelque chose d'original ; le ton en était libre et abandonné, sans manquer pourtant de la convenance et des bonnes manières qui se trouvent assez rarement dans les meilleures sociétés où il n'y a point de dames. Quand l'heure du dîner était venue, son domestique Lempe ouvrait la porte avec une certaine gravité, en disant : La soupe est servie. Kant s'empressait de répondre à cet appel, et on se rendait à la salle à manger en causant du temps et des nouvelles du jour ; car auparavant, dans le cabinet deKant^ on ne se permettait aucun propos semblable. Son cabinetétait comme un sanctuaire réservé à ses études, où l'on ne parlait jamais de nouvelles. Mais aussitôt qu'on était a table, on le voyait charmé de se délasser de ses travaux par des propos de toute espèce.

La salle k manger était fort simple^ mais d'une propreté parfaite. Le dîner se composait de trois plats préparés avec goût, avec un petit dessert et et du vin, jamais de bière ni à dîner ni ailleurs. Il était ennemi déclaré de cette boisson : quand quelqu'un était incommodé, sa question ordinaire était : ne boit-il pas de la bière le soir? ou même quand quelqu'un mourait avant l'âge, il disait : c'était probablement un buveur de bière. Enfin la bière lui paraissait un vrai poison, comme le café au médecin de Voltaire. Il ne pouvait souffrir

qu'on fît de façons à table : chacun se servait luimême. Le premier qui mettait la main au plat était à ses yeux le meilleur convive : car, entre autres raisons^ son tour à lui arrivait plus tôt. Il ne supportait aucun retard, en homme qui travaillait depuis le matin et qui n'avait encore rien mangé; et même, dans les derniers temps, il avait tellement faim qu'il pouvait à peine attendre le dernier convive. Il mangeait assez bien, surtout du second plat, qui était toujours un de ses mets favoris. Mais il faut songer qu'il ne soupait pas, et ne déjeunait qu'avec du thé. Chaque dîner était une espèce de fête. Les propos les plus instructifs sans aucun ton magistral assaisonnaient le repas, et abrégeaient le temps depuis une heure jusqu'à trois, et souvent plus tard, sans que l'intérêt et le plaisir diminuassent un moment. Il ne voulaik; pas de calmes plats, comme il appelait les rares et courts moments où la conversation languissait ; il avait l'art de créer et de nourrir une conversation générale ; il ne parlait à chacun que de ce qui l'intéressait. Il fallait que les bruits de ville fussent bien remarquables pour qu'ils arrivassent jusqu'à sa table. Il n'y était jamais question de la philosophie critique. Il était à cent lieues de l'intolérance des savants qui mettent toujours la conversation sur leurs études favorites; Son langage était tout à fait populaire, et un étranger, qui

n'aurait connu de lui que ses écrits, eût eu bien de la peine à deviner, en l'entendant parler, que ce fût là le plus grand métaphysicien du siècle. Quand la conversation se tournait sur des sujets relatifs à la physiologie, à Tanatomie, ou sur les mœurs de certains peuples, on y disait souvent des choses qui ailleurs eussent pu devenir et passer pour lestes, mais qui là étaient graves par le ton dont elles étaient dites et l'esprit général de la conversation. Kant s'appliquait à lui et à ses amis la maxime : Sunt castis omnia casla. Dans le choix de ses commensaux, outre le précepte relatif au nombre, il en suivait deux autres encore. Premièrement, il les choisissait de différents états, fonctionnaires publics, professeurs, médecins, ecclésiastiques, négociants instruits, étudiants studieux, afin de varier la conversation ; secondement, il voulait que ses commensaux fussent plus jeunes et même beaucoup plus jeunes que lui, pour que la société fût plus animée, et aussi pour s'épargner le chagrin de se voir enlever par la mort ceux avec lesquels il passait sa vie. Quand l'un d'eu^ était malade, il en était extrêmement affecté, au point qu'on eût pu croire qu'il aurait de la peine à supporter sa mort. Il envoyait à tous moments savoir de ses nouvelles ; il attendait avec anxiété la crise de la maladie, et ses travaux mêmes en étaient troublés. Le malade avait-il fermé les yeux, Kant

se montrait résigne, tranquille, et on eût pu dire presque indiflPerent. C'est qu'il regardait la vie, et particulièrement la maladie, comme une chose mobile et perpétuellement changeante , qui mérite bien qu'on s'en inquiète, tandis qtie la mort est un état fixe et immuable dont il n'y a plus de nouvelles à demander. Alors il reprenait ses travaux sans aucun trouble, sa sollicitude n'ayant plus de but. Malgré ses scrupules k observer ce second précepte dans le choix de ses commensaux, il en perdit plusieurs par la mort, et son stoïcisme eut surtout à soufirir de la perte de M. l'inspecteur Ehrenboth, jeune homme d'un esprit supérieur et d'une instruction très-étendue. C'était principalement la politique qui faisait les frais de la conversation. On y traitait à fond des nouvelles du jour que rapportaient les gazettes. Kant n'avait foi a aucun événement dont on ne donnait ni la

date ni le lieu, cet événement fût-il d'ailleurs le plus vraisemblable ; il ne voulait pas même qu'on s'en occupât. Son coup d'œil politique était si étendu et si perçant, et pénétrait si avant dans le fond des affaires, que souvent on croyait entendre un diplomate versé dans les secrets des cabinets. Pendant les guerres de la révolution française, il avança, surtout par rapport aux opérations militaires, des conjectures et des paradoxes qui se vérifièrent ponctuellement, comme s'était vérifiée sa

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grande conjecture astronomique i, qu'entre Mars et Jupiter il n'y avait point de lacune dans le système planétaire, conjecture qu'avaient pleinement justifiée, de son vivant, la découverte de la Cérès par Piazzi à Palerme, et celle de la Pallas par Olbers à Brème. Une de ses opinions singulières était que Bonaparte n'avait pas le dessein d'aller en Egypte; et il admirait extrêmement l'art avec lequel il masquait, par ce feint projet, son dessein véritable d'aller en Portugal. Le Portugal ne .lui paraissait plus qu'une province anglaise, dont la conquête pouvait porter un coup mortd à l'Angleterre, en empêchant l'importation des produits des manufactures anglaises en Portugal et l'exportation du vin de Porto, cette boisson favorite des Anglais. Accoutumé aux démonstrations à priori, il persista à combattre l'expédition en Egypte, alors même que les journaux l'annonçaient déjà comme heureusement terminée, et il prétendait que cette entreprise était tout à fait impolitique, et que les Français ne pourraient tenir en Egypte. Les événements firent voir qu'il ne s'était pas trompé sur Tissue de cette expédition ^. Tous les grands

1 Dans son Histoire naturelle du monde et théorie du ciel, d'aprèt let principet de Newton, 1755. Herschel lui rendait juslice, et exprime plus d'une fois son admiration pour lui.

« Cesl un autre philosophe allemaTiii , Leibnilz, qui conseilla le premier à la France, à Louis XIV, celte expédition dont l'utilité e^t évidente; mais il n'est pas moins évident qu^une pareille cxpé-

événements du jour étaient ainsi débattus en tous sens à sa table, au grand profit et agrément de ses convives.

Sans doute la politique était ce qui l'intéressait le plus; mais il suivait aussi avec un extrême intérêt tous les progrès des connaissances humaines, et les découvertes récentes en tout genre , surtout dans la géographie et dans l'histoire. Il parlait si fréquemment des voyages de Hornemann et de Humboldt , que son domestique pouvait venir à son secours lorsqu'un nom lui échappait. Les découvertes de Piazzi, d'Olbers et d'Herschel faisaient sur lui la plus grande impression ; il en parlait souvent , mais sans rappeler qu'il les avait prédites longtemps à l'avance. La cranologie de Gall le frappa beaucoup. Sans faire usage des médecins pour lui-même, il recherchait leur société, à cause de leurs connaissances accessoires , et se plaisait à causer avec eux d'histoire naturelle , de météorologie, de la chimie, qu'il aimait beaucoup et dont il présageait des merveilles , et, sur la fin de sa vie, du galvanisme, qui malheureusement le trouva trop avancé en âge pour qu'il ait pu s'en

dition exige un vaste déploiement de forces de terre et de mer, soutenu avec une constance inébranlable , et , sinon le concours, ' du moins le consentement de TAngleterre, toutes choses que l'on pouvait bien demander à Louis XIV, mais dont le directoire étai| incapable. Ainsi les deux philosophes avaient raison chacun dans leur point de vue.

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bien rendre compte y maigre tous ses efforts. Il ne cessa de lire jusqu'au dernier moment les ouvrages qui paraissaient sur cette matière. Un entare autres a été trouvé sur son bureau , avec des marques au crayon sur les marges. Il invitait à sa table tous les jeunes médecins qui revenaient de vojages scientifiques : par exemple, MM. Motherbj, Reusch, Oelsner, Lobmeyer et autijf^y et il leur Élisait raconter ce qu'ils avaient vu ou appris dé nouveau. Le système de Brown lui paraissait la découverte capitale de la médecine de l'époque , et il l'étudia avec le plus grand soin aussitôt que Weichardt l'eut fait connaître en Allemagne. Il le regardait comme un progrès de la plus haute importance 9 non -seulement pour la médecine, mais pour l'humanité^ et commemn produit naturel de la marche de l'esprit humain y qui, après beaucoup de détours, finit toujours par revenir du composé au simple. H s'en promettait le plus grand bien, et aussi sous le rapport de l'économie, la pauvreté empêchant plus d'un malade de se procurer les remèdes chers et composés. Il souhaitait ardemment que ce système s'accréditât et se répandit. Il n'en fut pas ainsi de la découverte du docteur Jenner ; il ne reconnut pas^ d'abord , ni môme plus tard, l'utilité de la vaccine. II trouvait qu'il n'était pas sans danger pour la nature humaine de se familiariser ainsi avec la nature ani-

maie, et qu'il était à craindre que le mélange des miasmes animaux avec le sang, ou du moins avec la lymphe, n'introduisît dans l'organisation humaine le germe des maladies animales. H doutait même; faute d'expériences assez nombreuses et bien constatées, que ce fûit un préservatif réel contre la petite vérole. Les essais de Beddoes sur Tair vital, ainsi que la méthode de Reich pour enlever la fièvre, excitèrent vivement son attention. H attachait une extrême importance en médecine à la constitution atmosphérique , et au rôle qu'y joue l'électricité. Il rapportait à cette cause, et à son influence cachée, une foule de phénomènes pathologiques , inexplicables d'ailleurs. Alors même qu'il avait tort, ses amis trouvaient encore un vif intérêt dans ces discussions approfondies, qu'il semait de mille traits ingénieux , et qu'animait un amour sincère de l'humanité et de la science.

Les recherches de l'érudition , de la philologie et de la linguistique l'intéressaient aussi par leur rapport à l'histoire et à la philosophie; et M. Hasse nous dit qu'il avait même du goût pour les étymologies. Mais il ne faut pas oublier que M. Hasse était lui-même un éty mologiste déterminé; etKant, ayant le soin, au rapport de ses deux biographes, de mettre ses convives sur les matières qui leur étaient le plus familières et le plus agréables, il est fort possible que M., Hasse ait pris pour im goût

particulier de Kant ce qui n'était de sa part qu'une politesse. Il était d'ailleurs fort naturel que celui qui mettait tant de soin à la détermination précise des idées n'en mit pas moins à celle des jnots qui les expriment > et partout nous le voyons dans ses ouvrages, voulant exprimera tout prix les nuances diflférentes des idées par des expressions exactement correspondantes , sortir de la langue populaire encore peu développée et dont il ne connaissait pas toutes les ressources, franchir la langue latine^ la moins philosophique des langues et la plus dépourvue de nuances, et remonter jusqu'à la langue grecque, si riche,^si nuancée, si expressive. De là les mots à^ antinomie, d^auionomey d'eïeronomie, et toute cette terminologie dont il bravait la bizarrerie par besoin de précision et par scrupule d'exactitude. Souvent, ditM. Hasse, il s'informait de la manière dont certaines idées étaient exprimées dans des langues qu'il ne connaissait pas, et il donnait la plus grande attention aux mots étrangers qu'il rencontrait dans ses lectures de voyages. M. Hasse entre à ce sujet dans une foule de détails que nous supprimons dans la crainte que le lecteur s'y plût un peu moins que le savant narrateur. Nous dirons seulement que Kant aimait singulièrement son prénom d'Immanuel , et il aimait à s'en faire expliquer le sens hébreu, syllabe par .syllabe, /m avec, Immann avec nous, El Dieu : Inh

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manuel , Dieu est avec nous. Et peut-être même poussons-nous trop loin la fidélité de rapporteur en donnant ici le dialogue suivant qui eut lieu à table» le 15 juin 1802 , entre Kant et M. Hasse , dialogue que celui-ci écrivit le jour même» et qu'il cite tout au long avec la complaisance d'un homme qui joue le premier rôle.

Kant avait parlé à ses connaissances de la peine extrême qu'il avait éprouvée le matin à déterminer avec précision l'idée propre de la philosophie dans un des chapitres de l'ouvrage important auquel il travaillait avant sa mort et qu'il n'a pu achever.

Hasse. Les philosophes ne sont donc pas d'accord sur ce qu'est proprement la philosophie?

Kant. Gomment, le seraient-ils? Ils disputent encore s'il y aune philosophie.

Hasse. Mais^ puisque les mots de philosophe et de philosophie existent, ils doivent renfermer quelque idée. Assurément les Grecs devaient attacher une certaine idée à ces mots : sofos et sofia^ et c'est cette idée qu'il faudrait chercher, d'autant plus que les anciens exprimaient, ou du moins pensaient exprimer avec les mots l'essence des choses*

Kant. Mais ici Fétymologie ne sert pas à grand' chose, et tout finit à sofos. Sofos est le sapiens des Latins, philosophia est sludium sapientiœ, comme dit Cicéron, et voilà tout.

Hasse. Pardon, sapiens est la traduction du mot grec ^afes, et ndn de sofbs^ et il reste à éavoir ce que safes veut dire. Nous autres Allemands, nous avons appelé philosophe (weiser) celui qui sait beaucoup {der viel weiss) . C'est bien là le savant, mais non pas le philosophe dans le sens grec; et quand Cice'ron explique la sapientiaj il fait une définition de choses, comme il le dit lui même, définition qui ne rend pas compte du mot sapientia.

Kaitt. Eh bien! avez- vous mieux?

Hasse. Permettez-moi : les Grecs n'étaient pas des génies inventeurs. Ils n'avaient pas inventé la philosophie ; ils l'avaient reçue et développée. Il faut donc chercher à quelle nation ils avaient emprunté la chose, et par conséquent le mot, et quel est dans cette nation le sens primitif de ce mot,

Kant. Ce ne pouvaient être que les Egyptiens et les Phéniciens.

Hasse. En cophte et en égyptien, philosophie n'est pas un mot primitif. Sa racine est phénicienne et hébraïque,

Kaitt. Alors il faut qu'il ait été porté là par les Grecs, car les Phéniciens et les Hébreux n'étaient pas philosophes,

Hasse. Cependant ils ont le mot ; et pensez, je vous prie, que ce n'est pas des contrées voisines, que ce n'est pas de l'Egypte qu'est venue la con-

naissance de l'unité de Dieu, connaissance cfui, en supposant qu'elle n'émane pas d'une révélatiôi^ surnaturelle (je parle à un philosophe), témoigne certainement d'une culture philosophique trèsélevée. Ensuite la chronologie s'opj^ose à ce que le mot sofos soit venu de la Grèce dans TOrient; car les Hébreux appelaient leurs prophètes dès philosophes (sofihm)y à une époque oii les Grecs cultivaient à peine les sciences; et Sanchoniaton parle de sofah semin , c'est-à-dire de philosophes célestes, dans un temps où les Grecs n'avaient pas encore d'existence nationale, et mangeaient le chêne au-, tocthone.

KLant. Et que signifie ce mot hébreu?

Hasse. En hébreu, le verbe safah signifie specu^ larif spéculer. L'adjectif «o/if/i le sofos des Grecs, un spéculateur, et le substantif 5oyîaA, spéculation^

Kant. Cette étymologie rend très-bien compte de l'idée fondamentale de la philosophie : ne voulez-vous pas développer cela et le donner au monde savant ?

Hassë. Je craindrais qu'on n'y vît que des subtilités et des minuties verbales.

Rant. Je ne regarde point de pareilles recherches comme inutiles.

Ce même jour, 13 juin 1802, Kaiit dit à M. Hasse qu'il avait aussi beaucoup pensé à l'idée de Pieu, et que cela l'avait beaucoup fatijjué. Il

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ajout^iit que cela ne venait point de l'âge ou de la faiblesse de sa tête, mais de la difficulté même du sujet. -

Sa conversation a table était, comme on le voit, forte et instructive. Mais il ne faudrait pas croire qu'elle fût toujours d'un genre aussi sévère ; qiund elle avait pris quelque temps un tour sérieux, il s'empressait de l'égayer, et voulait que tout le monde s'amusât. C'était alors l'hôte le plus aimable. Quelquefois pour mettre ses convives en bonne humeur, il récitait des vers singuliers qu'il avait appris dons sa jeunesse, et qu'il disait du ton le plus naïf, à faire pâmer de rire ses amis. Il racontait des anecdotes sur lui-même et sur les autres; par exemple sur Frédéric le Grand, qu'il admirait beaucoup, ainsi que Bonaparte. Pour s'amuser, il demandait à son domestique qui était roi d'Angleterre. Celui - ci devait répondre : M. Pitt ; et cette idée peu à peu s'empara- si bien de son esprit qu'il ne voulait plus entendre parler d'un autre roi en Angleterre. Il avait les réparties les plus heureuses, et il lui échappait une foule de mots pleins de finesse et de grâce, comme on en trouve plus d'un dans ses ouvrages : par exemple, celui sur la philosophie comme servante de la théologie. Oui, disait-il; mais il s'agit de savoir si c'est son porte-flambeau ou son porte-queue.

Nous venons de faire connaître les dîners de

• Kant, c'esl-k-dire sa conversation. Voici maintenant quelque^ détails sur sa manière de vivre, ses habitudes domestiques, ses petites singularités, les excellentes qualités de son cœur et la tournure de son caractère.

Son tempérament était extrêmement sec» Il ne transpirait ni jour ni nuit. Il lui fallait dans son cabinet une cbaleur constante de 75 degrés Farenheit; il était malheureux quand il en manquait un seul; et même en juillet et en août, quand la température ne montait |>as jusque-là, il faisait du feu dans son cabinet jusqu'à ce que son thermomètre arrivât à ce degré.

Autant il était ennemi déclaré de toutes les petites délicatesses et des soins qu'on prend de soimême, autant il était observateur scrupuleux des règles d'hygiène qu'il s'était prescrites. Ainsi il portait touiours des bas de soie, qu'il ne liait pas autour de la jambe par des jarretières, mais qu'il soutenait par des cordes à boyaux, attachées à de petits ressorts élastiques qui étaient fixés dans deux petits goussets pratiqués tout exprès à coté de ses goussets de montre. Tout cet arrangement, aussi compKqué que celui d'un de ses traités de métaphysique, avait pour but de maintenir la libre circulation du sang.

Kant, qui se servait si bien de sa plume, ne savait pas la tailler. Il était fort bon mécanicien en

de sa journée. Un jour que M. Wasiansli était venu de très-bonne heure pour quelque affaire, il trouva Kant à la table à thé, et sans façon lui demanda à partager son petit déjeiuer. Kant j coa-^ sentit avec sa politesse accoutumée. « Je m'açsi^ donc auprès de lui^ dit M. Wasianski ; maiç je vif bien que quelque chose le troublait. A la fin, i} me pria de vouloir bien me placer de manière qu'ij ne me vît pas, car il y avait plus d'un demi-siècle qu'il n'avait pas eu une âme auprès de lui en prenant son thé le matin. M. Wasianski se prêta bien volontiers à son désir, et Kant reprit sa tranquillité ordinaire. Quoiqu'il ne fît plus de leçons, et qu'il ne composât plus guère, cette habitude d'uja demi-siècle de se recueillir un moment seul avant de commencer sa journée 'était si forte en lui qu'elle avait survécu aux motifs qui l'avaient fait naître.

n ii'était pas accoutumé a la contradiction « lia supériorité reconnue de son esprit^ sa moralité sans tache, l'étendue de ses connaissance-, sa gaieté ^ quelquefois caustique, le rendaient à la fois trop respectable, trop aimable et trop redoutable, pour qu'on s'avisât de le contredire. La faiblesse de l'âge ne pouvait que lui rendre cette habitude plus chère. Cependant il détestait toute flatterie, et faisait un cas iufii^i de la droiture et de la franchise. Une contradiction bienveillante et amicale était assurée

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