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de son estime et même de son respect. Il admettait très-bien les conseils ; souvent même il allait audevant d'eux, et snr la fin de sa viç^ il s'y abandonnait entièrement, non par faiblesse, mais par l'esprit de conséquence qu'il portait partout. Il voulait ou agir par lui-même d'après ses propres vues, sans se laisser ébranler ni détourner, ou, s'il ne le pouvait, s'en remettre absolument aux con^ seils de celui auquel il aurait, une fois pour toutes, accordé sa confiance. C'est ce qu'il faisait dans les derniers temps avec M. Wasianski. Nulle réserve avec lui, nulle contestation. Il avait promis à M. Wasianski et s'était promis à lui-même de faire ce que celui-ci voudrait pour tous les détails de sa maison ; et il mettait du scrupule à tenir sa parole. « Mon cher ami, lui disait-il quelquefois, quand vous trouvez une chose utile, et que je la trouvé inutile ou même mauvaise, si vous me la conseillez, je veux la £aire. » Sa facilité était encore une suite de sa fermeté et de son habitude de se conduire en toute chose par principes.
Kant avait adopté le paradoxe d'Aristote : Mes amis, il n'y a pas d'amis. Il se servait de l'expression d'ami dans les relations ordinaires comme de celle de très-humble serviteur au bas d'une lettre, et on ne s'en étonnera pas si on songe à la manière dont il avait passé sa vie. Sa destinées'était écoulée tout entière dans son cabinet. Son rôle en ctmonde
était celui d'un penseur et d'un observateur. Il ne connaissait les passions, les souffrances et le malheur que dencjm; dévoué tout entier à ses études, il avait recïierclié et facilement trouvé des relations stfres et agréables , ians éprouver le besoin d'une affection particulière très-intime et très-profonde; mais quand avec l'âge un appui et des soins continuels lui fmrent devenus nécessaires , et qu'il les eût lirouvés dans le dévoùment de quelquesuns de ses amis et surtout de M. Wasianski , il abandonna son triste paradoxe et convint que l'amitié n'est pas une chimère.
Il conservait une reconnaissance profonde du bien qu'on lui avait fait, et jusqu'à ses derniers moments la mémoire de ses bienfaiteurs lui demeura sacrée. Il se souvenait particulièrement du docteur Franz Albert Schulze, directeur du collège de Frédéric, où il avait été élevé, et qui le premier avait reconnu ses dispositions, avait engagé ses parents à le faire étudier, et l'avait sans cesse protégé, lui et les siens, avec cette délicatesse qtii permet d'accepter les bienfaits sans en rougir. Kant ne parlait jamais de M. Schulze sans un sentimtDlit profond de respect et de reconnaissance , et il regrétlait de ne lui avoir pas rendu un hommage public dans quelqu'un de ses écrits.
Mais c'était surtout le souvenir de sa mère qu'il conservait avec une Vénération et une tendresse
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particulière. C'était, à ce qu'il parait, une femme d'un grand esprit naturel, d'une âme élevée, d'une piété sincère; et Kant, comme la plupart des grands hommes, tenait surtout de sa mère. Elle avait eu la plus grande influence sur le caractère de son fils, et il lui rapportait en partie ce qu'il était devenu par la suite. Elle n'avait pas n^ligé ses propres dispositions, et elle possédait une sorte de culture que" probablement elle s'était donnée elle-même. Avertie par M. Schulze, elle reconnut bientôt la capacitésupérieuredu jeuneEmmanuel, et prit le plus grand soin de son éducation. E]||e était profondément attachée à ses devoirs de femme ; son mari était aussi un honnête homme. Tous deux: aimaient par-dessus tout la vérité.; jamais aucun mensonge ne sortit de leur bouche ; jamais aucune querelle ne troubla leur ménage; et jamais leur fils n'assista à ces tristes scènes où les parents, par les reproches réciproques qu'ils s'adressent l'un à l'autre, affaiblissent dans le cœur dé leurs enfants le respect qui leur est dû. Ces bons exemples agirent utilement sur le caractère de Kant : son éducation ne mit point en lui le germe de défauts que plus tard la meilleure volonté ne parvient pas toujours à déraciner entièrement. Sa mère allait souvent avec lui dans la campagne, lui faisait remarquer les objets curieux de la nature, lui apprenait à connaître les herbes utiles, lui parlait
même de l'ordre et de l'arrangement du ciel selon ses faibles connaissances. Elle remarquait avec joie et cultivait l'intelligence de son fils chéri. Les questions de celui-ci l'embarrassaient soavent. Lorsqu^il alla à l'école, et même quand il était à l'université, les promenades de la mère et du fils continuèrent, mais les rôles étaient changés. C'était la mère qui faisait les questions et qui était l'écolière; c'était le fils qui expliquait et donnait les leçons; et l'heureuse mère acquérait ainsi une instruction dont elle était très-curieuse , et elle la tenait de son fils, et y voyait en même temps la preuve de ses progrès rapides qui la remplissaient d'espérance. Mais quelles que fussent ses illusions maternelles, jamais sans doute elles n'allèrent jusqu'à deviner la grandeur de la destinée de son cher Emmanuel, Sa mort laissa dans l'âme de Kant des regrets profonds, H se plaisait à raconter plusieurs circonstances de la vie de sa mère, et siu:tout celle qui l'enleva avant l'âge. Elle avait une amie qu'elle chérissait tendrement. Celle-ci était fiancée à un homme auquel elle avait donné tout son cœur , et qui trahit sa foi et en épousa une autre. La pauvre délaissée prit une fièvre de chagrin qui la conduisit au tombeau, La mère de Kant la soigna dans sa maladie, et son amie faisant diflGlculté de prendre les remèdes qui lui étaient ordonnés, sous prétexte
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qu'ils avaient mauvais goût, elle, pour la convaincre du contraire, prit elle-même une cuillerée de la potion que la malade venait de goûter. A l'instant le frisson la saisit, son imagination s* émut, et comme elle avait remarqué des taches sur le corps de son amie, elle les prit pour des signes d'une fièvre putride contagieuse, déclara qu'elle était perdue, se mit au lit le même jour, et mourut bientôt victime de l'amitié.
A. la plus vive reconnaissance pour ceux qui lui avaient fait du bien, Kant joignait une indulgence extrême pour tous les hommes. Il ne parlait mal de personne. Il évitait les entretiens où il était question des vices grossiers de l'humanité, comme si en parler seulement eût dû mettre d'honnêtes gens mal à leur aise, et de moindres défauts lui paraissaient au moins un sujet peu digne de conversation. Il rendait justice au mérite et cherchait des hommes distingués pour les avancer à leur insu. Aucune ombre de rivalité , encore moins d'envie, n'était en lui. Il mettait le plus vif empressement à servir ceux qui débutaient. Il parlait de ses collègues avec la plus grande considéra tion et rendait justice au mérite particulier de chacun d'eux. Il y en avait même un, à ce que dit M. Wasianskî, qui malheureusement ne nous apprend pas son nom, que Kant mettait à côté^le Kepler, c'est-à-dire, selon lui, du penseur le plus
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profond qui ait encore existé. Avec cette bienveillance générale pour tout le monde, on se doute bien qu'il ne méprisait aucune profession. Il réservait son mépris pour ceux qui se conduisaient mal dans chacune d'elles, et encore l'exprimait-il rarement.
A mesure qu'on le connaissait davantage, on ne pouvait s'empêcher d'admirer les vertus fortes qui le caractérisaient, la fixité dans ses principes, la fermeté dans ses actions, la constance dans ses résolutions , la régularité dans sa manière de vivre , la résignation à la destinée. « Advienne que pourra, » disait-il sans cesse ; et quand les choses n'allaient pas selon ses désirs , mais sans qu'il y eût de sa faute , sa maxime était de faire bonne mine à mauvais jeu. C'était d'ailleurs le plus doux des hommes, et dans toute sa vie il n'avait pas fait de mafà un enfant. Il était d'une bienfaisance qui eût été remarquée dans une plus grande fortune, et la sienne n'était que celle d'un philosophe. Né pauvre, ses leçons et ses écrits , avec de Tordre et de l'économie, lui avaient fait peu à peu une existence honorable dans une petite ville comme Kœnigsberg.Un testament qu'il fit en 1798 portait sa fortune à 14,310 rixdalles, sans compter sa maison et son mobilier ; à sa mort elle s'élevait à 17,000 rixdalles, (environ 64,000 fi-ancs ). Son revenu était à peu près de 2,000 rixdalles. Sur
ce revenu, il donnait, au témoignage de M. Wasianski, son homme d'affaire, 200 rixdalles à sa Êimille. Il était fort attaché a ses parents, et Ton a vu combien il chérissait sa mère ; mais en général il n'aimait pas à les voir autour de lui, non pas qu'il en rougît, il était bien au-dessus d'une pareille faiblesse, mais parce qu'il ne pouvait y avoir aucun commerce satisfaisant entre eux et lui. Il s'assurait qu'ils étaient bien , leur faisait remettre chaque mois une certaine somme fixe, puis il n'en voulait plus entendre parler. Il avait fait à sa sœur, un peu moins âgée que lui , une petite pension qu'il augmenta successivement. Il finit par la prendre chez lui, et, quoique attaché à toutes ses habitudes et accoutumé à n'avoir personne autour de lui , il se fit peu à peu à sa société, et prit même son fils dans sa maison. Quand il remplaça son vieux domestique Lempe, qui avait fini par se gâter et par être insupportable, il lui fit une retraite de 40 rixdalles. D donnait chaque année à la caisse des pauvres une somme presque égale à celle qu'il consacrait à sa famille , sans parler des dons hebdomadaires qu'il faisait à beaucoup d'indigents; mais il ne donnait jamais à ceux qui lui demandaient dans la rue. Il voulait s'assurer des vrais besoins et de l'usage qu'on ferait de ses aumônes. Sa bienfaisance , jointe à sa vieillesse, lui attirait des visites où l'importunité allait quelquefois jus-
^u'à la violence : il retrouvait alors toute sa fermeté, et quoiqu'il n'eût qu'un souffle de vie , il savait se faire respecter. Une femme un jour pénétra jusqu'à son cabinet sous quelque prétexte , et allait lui prendre sa montre, quand M. Wasianskî arriva. Kant prétendit qu'il l'aïu-ait bravement défendue.
Avec le cœur le plus débonnaire était chez lui une fermeté inébranlable. Quand une fois il avait donné' sa parole , il la tenait plus religieusement que d'autres leurs serments ; et M. Wasianski rapporte qu'il se servait de cette fidélité de Kant à sa parole pour Tempêcher de faire des choses nuisibles à sa:. santé, et de céder à certaines habitudes qui ne convenaient plus à son âge. L'important était d'obtenir sa parole qu'il s' abstiendrait dételle ou telle chose; la parole donnée était inflexiblement tenue > et les désirs les plus ardents mis au néant. Ainsi Kant souffrit longtemps les défauts de son vieux domestique , qui , s' autorisant de ses longs servives, abusant des bontés de son maître, et se fiant à sa répugnance bien connue pour changer ses habitudes, devint inexact, paresseux, insolent
avecIesamisdeKantetavecKantlui-même. Lempe comptait que jamais Kant n'en viendrait jusqu'à se séparer de lui , et la patience du philosophe fut , en effet, très-grande. Mais Lempe fut perdu le jour où Kant prit et annonça la ré-
iOO &A?rr
solution de s'en déÊiire. Dès lors ni promesses ta prières ne Témurent. Il le traita convenablement, et lui fit une pension ; mais a la condition expresse que ni lui ni les siops ne remettraient les pieds à la maison.
Il détestait en toutes choses l'affectation^ le genre solennel et sentimental^ qu'on ne lui épargnait pas toujours , et qui était pour lui d'une fadeur insupportable. Tout ce qui était exagéré, ^oit dans les manières ^ soit dans le langage , le mettait au supplice. Il n'aimait que ce qui était simple, naturel et tout uni. Aussi les professeurs d'éloquence étaient-ils assez mal venus aupr^ de lui , comme on le voit dans son Anthropologie; illesi^îomparait aux avocats. H recherchait peu les théologiens et les juristes. C'était le moraliste dansStaudlin^ dont iifaisait cas, et il fallut une circonstance particulière pour lui faire faire attention aux écrits de Schmalz^. Ses favorî^ étaient ceux qui s'occupaient des sciences exactes et des sciences naturelles^ surtout, comme nous l'avons déjà dit^ les médecins^ dontil estimait infiniment les connaissances accessoires.
^ Cdlèbre théologiea de PUniversilé de Gottingen. Voyez le Monuêl d$ rmtioirê de la philoiophie de Tennmann, traduction françaîie, 2« édit. t. II. oh. 389, parlitam de Kant , p. 249.
• Jurîiconiulte disfîngné de l'école de Kant Voy. Tennemann, ikfH^ |i. S51.
DAMS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. 40i
Sa bibliothèque était très-peu nombreuse ; elle ne contenait pas plus de 450yolumes9 et encore la plupart ëtaient-ils des cadeaux. Il n'avait pas eu besoin d'avoir des livres à lui, ayant été précédemment bibliothécaire de la bibhothèque royale de Kônigsbergy où il trouvait tous les bons ouvrages» et en particulier une riche collection de voyage^ qui lui avaient servi pour sa géographie physique. Depuis, il s'était arrangé avec son libraire pour avoir en communication les ouvrages nouveaux. Il les lisait rapidement et les renvoyait.
n recevait chaque jour des lettres de toutes les parties de l'Allemagne et des pays étrangers , de HoUattde, de France, de Suisse, d'Italie, dans des langues et des dialectes que souvent il n'e comprenait pas; il se les faisait traduire, par exemple les lettres d'Italie ^ par M. Hasse , et répondait à un très-petit nombre, souvent par la main de M • W a-* sianski; sur la fin il ne faisait plus attention à aucune. Il en était devenu à peu près de même des livres qu'on lui envoyait ou qu'on lui dédiait. Dans les derniers tempt ces envois n'obtenaient ni réponses ni remercîments, et il y était tout a fait insensible ; Quand il reçut les Fragments pour une biographie de KarU, il les mit sur sa table sans avoir l'air de prendre en mauvaise part qu'on eût fait son histoire de son vivant , et après les avoir parcourus il n'en dit absolument rien , sinon qu'il y
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avait une ftiute d'impression qui était encore aug^ mentée dans Verratum.
Nous allons maintenant suivre le fil du récit de MM. Hasse et Wasianski à travers les trois au quatre dernières années de la vie de Kant jusqu'à sa mort.
Dès 1793; il avait cessé ses leçons et enl799pris congé du public. Ce fut alors que le poids de l'âge commença à se faire sentir, et que ses forces phy- Mques et morales diminuèrent* Lui-même s'en aperçut; et il n'avait pas la faiblesse de chercher à le cacher ni aux autres ni à lui-même ; il dit alors à ses amis : « Messieurs, je suis vieux et Êûble ; il iaut me traiter comme un enfant. »
Il fut obligé de changer successivement ses habitudes. Auparavant il se couchait à dix heures et se levait u cinq. Il resta toujours fidèle à la dernière habitude /mais non pas à la première : et peu à peu il en vint à se mettre au lit à neuf heures, et même avant. Au lieu de ses grandes promenades accoutumées, il se borna à une courte promenade dans le jardin du roi, près de s^ maison; et encore malgré toutes ses précautions, une fois lui arrivat-il de tomber dans la rue. Deux dames s'empressèrent de l'aider à se lever. Il les remercia vivement, et, fidèle aux principe de la vieille galanterie, il offrit à l'ime d'elles la rose qu'il tenait k la maifif Elle la prit avec joie, et la conserva ^mme un souvenir de Kant*
Cet accident lui fit supprimer toute promenade^ ce qui l'affaiblit encore davantage; et les choses en vinrent au point que sur la fin de 1801 il remit à M. Wasianski le gouvernement de s^ maison et de ses affaires.
Celle de ses facultés qui commenta à décliner le plus sensiblement fut sa mémoire , qui avait toujours été très-mauvaise pour le$ choses de la vie commune. Il oubliait successivement et répé^it plusieurs fois par jour les mêmes anecdotes. Pour éviter à ses amis l'ennui de ces répétitions, il avait soin d'écrire ce dont il voulait les entretenir k dîner sur de petits papiers qui s'égaraient , et qu'il remplaça par un petit cahier à cet usage, qui devint ainsi un espèce de journal régulier. Il s'embrouillait dans les comptes d'argent. Il ne mesurait plus le temps exactement, surtout dans ses petites divisions, ce qui le rendait oublieux et aussi trjès-impatient. Quelquefois on essayait de se servir de ce défaut à son profit, par exemple, poi|r ne pas lui donner du café, qu'il aipiait beaucoup mais qui l'agitait un peu la nuit j mais tôt ou tard il fallait céder à l'impatience et à la vivacité de ses désirs. Il demandait du café sur-lechamp 9 selon sa coutume. On essayait de lui faire prendre le change, de détourner son attention, et on le faisait attendre le plus possible. Il revenait à la charge. On lui disait d'abord, le café va
Tenir. Oui, répondait-il, c^est là le mal, il va venir, il n'est pas venu. Alors on lui disait : H vient à rinscant, oui, à Tinstant, mais il v a une heure que cet instant dure. A la fin, il se résignait stoïquement : Ah, dans l'autre monde, je rais bien décidé à ne plus demander de café. Ou bien, il se levait de table, allait à la porte et criait le plus fort possible : du café, du café; et quand enfin il voyait monter le domestique, il s'écriait plrin de joie comme le matelot du haut de ses hunes : La ttrre^ la terre, j'€q)erçois la terre!
Mais où Tefiet de l'âge paraissait davantage, c'était dans la faiblesse qu'il montrait pour sa théorie de l'électricité. On sait l'importance qu'il attachait à la constitution athmosphérique, et le rôle qu'il y faisait jouer à l'électricité. Il finit par attribuer à l'électricité les phénomènes les plus différents : par exemple^ l'espèce de mortalité des chats qui eut heu à cette époque à Breslaw, à Vieune, à Copenhague et ailleurs. D l'exphquait par le rapport de l'électricité générale qui régnait alors dans l'athmosphère avec l'électricité dont ces animaux sont particulièrement chargés. Il trouvait que l'électricité influait jusque sur la forme des nuages : il voulait même qu'elle fût la cause de ses pesanteurs de tête, et il espérait qu'avec un changement de temps cette indisposition passerait. Il éludait toute objection contre sa théorie favorite ; et comme
elle était pour lui un motif de consolation, ses amis, ne cherchaient guère à le contredire.
Lui^ jusque-là si actifs ne pouvait plus supporter le mouvement. Ses jamhes lui refusaient leur service ; il tombait souvent ; mais il n'en faisait que rire, en disant qu'il ne pouvait se faire grand mal et tomber lourdement, à cause de la légèreté de son corps. Souvent, et surtout le matin, il s'endormait sur sa chaise, et en dormant tombait par terre; et comme il ne pouvait se relever lui-même, il restait là tranquillement jusqu'à ce que quelqu'un arrivât. Plusieurs fois le soir sa tête s'inclina sur la lumière qui mit le feu à son bonnet : loin de s^effrayer il le prenait avec ses mains sans faire attention à la doideur de la brûlure, le portait tout enflammé au milieu de la chambre, et l'éteignait sous ses pieds.
Pendant tout Fhiver de 1802 il ne sortit pas une fois. Au printemps on essaya de lui faire faire quelques promenades en voiture et de le descendre dans son jardin. Mais il le reconnaissait à peine, et disait qu'il ne savait où il était. Il se sentait mal à l'aise comme dans une île déserte, et redemandait les lieux auxquels il était accoutumé. Le printemps ne lui fit presque pas d'impression. Quand le soleil brillait dans le ciel, quand les arbres commencîaient à fleurir, et que ses amis lui faisaient remarquer , pour l'égayer, ce réveil ;de la nature , il
disait avec froideur et indiSSsrence : « (Test de même chaque année , et toa]oiirs 3e même. » Lé seul plaisir qu'il eût fnt Te retour d^ixne finrrette qai le printemps précédent était venu cliamer devant sa fenêtre. Encore cet nnîqne plaisir ne loi resta pas ; le froid chassa la Êinvette. Kam Tattendit avec nne tendre impatience; et, comme efle tardait : « D ^t faire encore froid sur les Apennins, » dit-il ; et il souhaitait un bon vovage à Famie qui devait revenir le visiter, soit par ellemême, soit dans ses enfants. Mais ni elle ni les siens ne revinrent. La l>e]le saison s'écoula ainsi sans faire de bien an pauvre vidllard.
Mil huit cent trois le trouva triste et &tigué de la vie. Il disait quMI n'était plus bon à rien et qu'il ne savait plus que faire de lui-même. Le soir, quand on le conduisait au lit, il montrait son corps Aéchaméf et disait à ses amis d'une voix douce et m^ancoliquc : « Ah f messieurs, vous êtes jeunes et forts; mais voyez mes misères : quand vous aurez quatre-vingts ans, vous serezaussifaiblesquemoi;» et il montrait en se plaignant, mais sans aucune faiblesse ses mainsetscspiedsd'une maigreur extrême. « Je n*ai plus longtemps à vivre, ajoutait-il, mais je m'en vais avec une conscience pure et avec le sentiment consolant que j e n'ai fait sciemment ni d'injustice ni de peine à personne. Et quandM.Hasselui disait ; « A merveille pour Vous ; màiè quand on
n'a pas la conseience nette? — Hë bien! alors il faut tout faire pour réparer la brèche : il faut restituer> dédommager, expier autant que possible. *n Plus d'une fois le noble vieillard^ dans le sentiment de jour en jour plus douloureux de cette fiaibliesse de l'âge qui effrayait aussi Socrate^ sou*haita la morti « La vie, disait-il, est pour moi un ferdeau : je suis las de le porter; et si cette nuit l'ange de la mort m'appelait, je lèverais les mains et dirais de grand cœur : Dieu soit béni ! Je ne suis pas un poltron, et j'ai encore assez de force pour en finir si je voulais ; mais je regarde une pareille action comme immorale. Celui qui se détruit est une charogne qui se jette elle-même à la voirie. » M* Wasianski fait ici parler Kant un peu différemment : « Messieurs, aurait-il dit, je ne crains pas la mort, je saurai mourir; et je vous assure devant Dieu que si cette nuit je sentais que :je vais mourir, je lèverais les mains et dirais : Dieu soit béni! Mais si un mauvais démon s'asseyait sur mon cou et me" soufflait à l'oreille : tu as rendu malheureux un de tes semblables ; alors ce serait tout autre chose. » Paroles qui caractérisent parfaitement l'homme de bien, qui n'eût pas racheté sa vie au prix d'une faiblesse, et qui se disait sans cesse à lui-même et«vait pris pour devise :
Summum crede nehs aQÎmam praeferre pudori, Elfpropter vitam ▼ivendi perd ère cautas.
Cest aujourd'hui^ lui dit un jour M. Hasse, jour de jeûne et de pénitence. Il commença par sourire ; puis bientôt, devenant sérieux : Cet usage, répondit-il, serait fort utile si chacun employait ce jour à se rappeler ses péchés et à réparer autant que possible tout ce qu'il a fait de mal. Le verset xxiii de saint Mathieu : Accordez-vous au plutôt avec votre adversaire (et il récitait tout le verset sans faire une faute) serait un très-bon texte, n ajouta qu'autrefois il avait voulu faire , comme candidat de théologie, un sermon sur ce texte; qu'il l'avait même écrit, mais qu'il ne l'avait point prononcé. Ce sermon n'a pas été retrouvé après sa mort dans ses papiers.
Le même jour, il s'exprima aussi sur le péché originel en rigoriste et presque comme un véritable augustinien. Il n'y a pas grand' chose de hoa dans l'homme, dit-il : tout homme hait son voisin, cherche à s'élever au-dessus de lui, est plein d'envie, de malice et d'autres vices diaboliques : Homo homini non DeuSf sed diàbolus. Que chacun sonde sa conscience.
Le 3 mars 1803, il dit que si la Bible n'était pas écrite, il est vraisemblable qu'elle ne le serait jamais.
Il rappela et maintint avec force leprincipe de l'interprétation morale qu'il avait établi dans sa Critiqua de la religion dm$ lef limite^ 4^ hml^ rai-^
son, et dans ^n Combat des faculiés^ comme la base de Tinterprëtation de la BU)le. Gomme théologien et prédicateur, disait-il, on doit supposer ce sens moral aux paroles de la Bibli$, alors même ^'il n'y serait pas. Sa prédilection pour ce genre d'îi^ terprétation est bien connue^ et quand on lui annonçait que non-seulement des théologiens, mais des philosophes bibliques , par exemple Eichom , avaient fait de fortes objections contre l'interprétation morale, il montrait le plus grand désir de les lire> ne les lisait pas^ et répétait sans cesse son principe favori.
Il regardait le catholicisme comme très-conséquent, et la défense de hre la Bible comme la clef de voûte de tout l'édifice • U défendait l'obso/udim deeretum de Calvin. Après avoir lu la partie de l'Histoire ecclésiastique de Schrôckh^ qui traite des hér&ies : Il n'y a plus^ dit-il^ d'opinion nouvelle à inventer sur. la divinité de Jésus-Christ : tout est épuisé*
Le 2 juin 1803, M. Hasse Im ayant demandé ce qu iL attendait après celte vie : Rien d'arrêté, répondit-il après quelque ]iÀititM>n. Un instant auparavant, il avait répondu à une autre personne ; Je ne sais rien de l'état à venir. Une autre fois U se prononça pour une sorte de oiétempsy chose.
Eternité, dit-il un jour, entre toi et ici il y a ui| immense abîme, A^pir un pied da^s l'éternité,
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Fâifltrb ifel, c'est resseihbler à Fâhge flii Corâtt dont uii isourcîl est éloigné dé rànirfe de 8000 ligues.
De temji* ^Û temj^à il rétrouvait quelque fonce, et il y atàît dés oecasionâ où il jpai-iait encore avec uflê eifires^ibii profonde. ÇTaVait toujours été là te eirâctèré de édn ëloctitiôti, et l'éloquence qui ItU glaît t)rbpi^. Il n'y ataît ëû lui ni déclamation pàtHëtiqtie, ni gëâtes étudiés^ mais ilhe dhaleur IkitéHeure qui passait dans sa voix et dans ses thoindrés pairoles. Kartt se Slôntra encore une fois tout entier à ses amis, en leur parlant de Fînstinct merveilleux des ahimàux et d'une expérience qu'il en avait faîte lui*méme . Dans urt été assei firoW oè il y at^aiteupeu d'insectes, il trouva dans unmàgasin dte &rine plusieurs nids d'hirondelles, avec un cênaiii hombté de petits étfehdus à térlre àaiit vie. Les recherches qu'il fit le portèrent à conclure que c'étalëfttles hirobdelles elles-mêmes qtii, par un instinct de prévoyance et malgré la tendresse maternelle, lié pou va ht nourrir tous îeurè ]^etits, en avaient sacrifié tJuèhjUes - uns jîôur saftiver les autres. A cette déébùverte, disait Kant, je restai stup'éFait; lî n'y avait qu'à adorer et à s'incliner, et il difiait cSèla d'une manière qu'il est impossible de décHre. La' hâiité piété qui tégnait sur son vidage rénéràhlé, le son de sa voix, le treniblement dé èés wkiiÉ^ jointes, étaient quelqftMS chose d'u-
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. lii
tiique. tJne amabilité sërieusb aiiimait aussi son vîsàge lorsqu'il racontait coihment un jour, tehaht dans ses mains uiie hirondelle, il était resté longtemps à regarder et à lireaans ses yeux, et qu'il lui avait semble qu'il voyait lé ciel . tl y a un Dieu, s'écriàit-îl, et il développait avec force l'ai^ùihent tiré de l'ordre physique et des causes finales. Un débutant en philosophie lui ayant envoyé uh écrit qui contenait sur le verso du titré une formule algébrique de Dieu, Kant écrivit au dessouis avec iiti crayon : Ce serait =f 0.
Il avait fini par ne plus isuivre le mouvement qu'il avait lui-même donné, et lés syistèmes qui étaient venus après le sieh n'avaient pour lui àû cun intérêt, ou lui donnaient même de l'htimeur. Il levait les épauifes quand on lui parlait dé ReinhdlB ^ Il ne fallait pas lui pà)AeT de Pîchté^ et dé son école; il accusait Herder ^ dé vôutoîr être dictateur. Reiniàrus ^ était le philosophe qu'il estimait le plus, et il faisait souvent l'éloge du professeùlr Krause * et du prédicateur Schulz ^.
i Manuel dé VBikmre de iaphmiopkHè dé TehneiMàh, traducfiotl française, t. II, p. S58.
« Ibid., p. 26d. — 8 Ibid., p. 219 et 2d0. - * Ibid., p. 103.
* Esl-cc M. Ch. Cbrîslian-Fréderîc Krause, ffiiî âVàît déjà public du Vivant de Kant : Disieriatio Bè philoUêphiœ et mkihéseoi notione, 1802, Esquitié dé logique (^Ihm,), 1803? Voyez le ffànuei^ t. II, p. 341
« Ibîd., p.id«.
Quand Wolmer publia sa Géographie physique ^ il en montra beaucoup d'humeuri il dit que tout cela n'était que charlatanisme^ qu'il avait envoyé lui-même son manuscrit au professeur Bink à Dantzig. La vérité est que, s'il avait envoyé à Rink son propre cahier, celui dont il se servait pour ses leçons, Wolmer s^ était procuré trois cahiers d'étudiants qui avaient suivi, k diverses époques, les cours de Kant sur la géographie physique, et qui avaient reproduit les développements riches et variés qu'il improvisait et qui manquent dans son cahier et dans l'édition de Rink.
Son dernier ouvrage, le seul manuscrit qu'il ait laissé (il avait disposé des autres précédemment), était intitulé, selon M. Hasse : System der reinen philosophie in ihrem ganzen Inbegriffej système complet de philosophie spéculative. M. Hasse déclare qu'il le vit souvent sur le bureau de Kant, et le feuilleta plus d'une'/ois ; qu'il contenaitplus d'une centaine de pages in-folio écrites très-fin, et que les points les plus graves y étaient traités ; par exemple Fi^ dée de la philosophie, à quoi se rapporte la conversation dont nous avons rendu compte entre Hasse et Kant, l'idée de Dieu, l'idée de la liberté et surtout le passage de la physique à la métaphysique. Au contraire M. Wasianski prétend que le sujet de l'ouvrage était le passage de la métaphysique de la nature k la physique proprement dite, Selop
M. Hasse, Kant, dans l'intimité^ l'appelait son chefd'œuvre, l'ëcrit qui renfermait tout son système, et il disait qu'il n'avait plus que la dernière main à mettre à la rédaction, ce qu'il espéra faire jusqu'au dernier moment. Selon M. Wasianski , Kant parlait très-diversement de ce manuscrit : tantôt il le donnait pour le plus important de ses ouvrages et comme à peu prés complet, sauf la der*^ nière rédaction ; tantôt il voulait qu'on le brûlât après sa mort. Mais les deux narrations s'accordent sur le seul point qui nous intéresse, à savoir, que soumis à M. Schulz, juge compétent et que Kant regardait comme le meilleur interprète de ses écrits, celui-ci en, porta ce jugement, qu'il n'y avait rien qui répondît au titre, que c'était un simple commencement d'ouvrage, et qu'il ne pouvaiti^onseiller de le publier. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que les efforts que fit Kant pour avancer et achever cet écrit ont beaucoup contribué à l'affaiblissement de ses forces.
Cet affaiblissement devint tel vers le milieu de 1803, qu'il fut évident pour tous ses amis que le grand philosophe approchait de sa fin.
Le 22 avril 1803, anniversaire de sa naissance, Kant réunit encore ses amis, et tâcha d'être gai, sans y réussir. Chacun vit bien que c'était la dernière réunion de ce genre. Le 24 avril, il écrivit dans son journal : « La Bible dit : Notre vie dure
Ai A KANt
^0 anSy au plus 80, et la meilleure n'est que fatigue et travail . »
Sa faiblesse ne lui permit pl|is de recevoir d'autres visites que celles de ses plus iptimes amis, et toute visite d'ëtrangeir lui devint insupportable. Il ne s'y prétait qu'avec des difficultés extrêmes. On s'adressait à M. Wasianski, qi^i n'obtenait pas toujours sa permission. Au moins faisait-il ses condidôns, et il ne fallait pas le tenir lo^oigtemp. Il recevait debout, appuyé sur son bureau^ n'invitait pas à s'asseoir, ou même, ce que j'ai vu, cUt M. Hasse, il laissait ses visiteurs dans l'anticbambre, paraissait un moment à la porte, et à tous les compliments qu'on lui faisait il répondait : « Vous voyez en moi un pauvre vieillard à moitié mort. » Mais il reçut avec plaisir la visite du citoyen François Otto, celui qui traita de la, paix avec lord Hawkesbury ; et lui-même exprima le regret que son état ne lui eût pas permis de Élire la connaissance du duc de Brunswick, à son passage par Kœnigsberg. L'illustration- personnelle l'attirait, toute autre lui était indiflFérente; et quand le matin il avait reçu des visites de grands seigneurs ou de personnages titrés, il se plaignait à dîner de n'avoir vu que des hommes à rubans et à crachats. Il y avait de temps en teipps des scènes touchantes, d'autres ridicules. Parmi ces dernières, il faut mettre le trait sifivant : Un jeuije médecin russe^
DANS LES D£fiNlÈR]S$ ANNÉES DE SA VIE. 416
q^i ayaif pa$sionëu]ie|it f}ési|[*^ pl'étre pré^|i(é k Kaiit» aussitôt qu'il le vit se jeta sur sa main et 1a baisa. I^ lendemain \l se prés^pta de pouveau , et de- IQ^mda au domestique 4^ T^critur^ d^ 1im\* Çkr Im-ci, ayapt trouvé lui morceau dis U pr^faM^le Y 4nthropolQgip , depuis }ppgtemps imprimée , h donna au jeune JE^fisse, qui, d^q^ pp tp^P^port d^ joie^ baisa le papier, et, ne sac}iap( pomment ténioigner assejç sa recpppjpss^Qpe, ôt^ i'h#lNt et le gilet qu'il porfait^p et en fit cadeau au clpmfisiique avec un thaleir. Toutes les bagatelles qui avaient appartenu à Kant opt été afpsi copsidérées comme 4es reliques. On cpp§erye £^]ULJourd'bui à (jPnesde, jdfins un cabipet dp cpriPl^jt^» upe paire de souliers de Kant. Après &a^ jfïf^t op sp dispi^^ ses yétpipents et ses meubjips^ et j^a vielle casquette, qtfi avait plus de vingt ap§ et ne vaJait pas si^ J^ds» fut vendue 8 rixdaîes 1/3 (èpyiron 33 fr.).
P^ur surcroît de misère, iji perdit alors en partie le seul œil qui lui pestait dp bon. Depuis très- ^longtppips il avait perdu Tpsag^ de l'œil gauche. Pp i}^ s'isn apercevait que qua]i4on le savait; et il n'aimait pas à en parler, pt prétendait laénie qp'on pie vpyait pas mieux ayec deux yeux qu'avec piOs seul, et que la vision, en se retirant dp l'un, ^{Qf^QaijL dans Tautre. Au milieu^ de 1803, l'œil 4^p)^^ussi $'affaibli|: et ne vit plps distinptepiept* JÇapt ^t (}ppc pbUge dp repopcje^ à toute
écriture et à toute lecture, aux journaux politiques et scientiqiies^ et fut à peine en état de signer son nom y mais toujours sans aucun tremblement. Plus tard même il en devint incapable, et en décembre il se décida à donner à M. Wasianski une procuration générale. La signature qu'il donna à grand' peine dans cette occasion est la dernière écriture qu'il ait faite.
Il ressentait profondément sa situation » poussait souvent des soupirs, et murmurait de temps en temps les mots de tutelle et de dépendance. Il essayait'de se passer le plus possible des services de son domestique, tâchait de se tenir debout et de marcher droit. Le corps était abattu, mais l'esprit n'avait pas enccure perdu toute sa force.
Quoiqu'il fit grand cas des médecins, il ne vou* lait pas y avoîr recours. Il était fier de n'en avoir jamais eu besoin, et il soutenait qu'il n'était pas malade, mais vieux et faible. Je veux bien mourir, disait-il, mais non pas par la médecine. Et il rappelait celte inscription funéraire d'un homme que la médecine avait tué : Un tel se portait bien ; pour avoir voulu se porter mieux encore, il est ici. » Toute la pharmacopée de Kant consistait en quelques pilules qu^il prenait après son repas, et que lui avait données le docteur Triinmer, son camarade de collège, la seule personne au monde qu'il tutoyât. U était en médecine d'une complète
hétérodoxie; sa maxime était : Pharmaconvenenum.
Ses amis le soutenaient à la fin de 1803 en lui parlant du printemps procLain, où il aurait ses (piatre-vingts ans^ et célébrerait l'anniversaire de sa naissance. Cette idée le réjouit. Mais^ dit-il, il faut le faire sur le champ; et il voulut absolument qu'on le satisfit, et qu'on le laissât boire un verre de Champagne a la santé de ses amis.
Quelques éclairs de gaieté se montraient encore de loin en loin. Un jour qu'on avait parlé à table de l'expédition des Français en Angleterre, et qu'on avait beaucoup employé devant lui les expressions de mer et de terre- ferme , il dit en riant quUl y avait aussi beaucoup de mer dans son assiette et pas assez de terre-ferme. En efiet depuis quelque temps on ne lui permettait plus qu'un peu de soupe.
n ne pouvait plus trouver les expressions de la vie commune ; mais, chose étrange ! même dans sa plus grande faiblesse, il parlait encore avec une précision étonnante de tout ce qui se rapportait à la géographie physique, à l'histoire naturelle ou à la chimie. Il s'expliquait eôcore fort bien sur toutes les espèces de gaz et leurs éléments. Il pouvait encore réciter les tables de logarithmes de Kepler, et, dans les derniers mois^ quand sa faiblesse effrayait ses amis et mettait obstacle à toute conversation, M. Wasianski leur disait : Parlons de
sciences, et je parie que Kant comprend tout, et ei^tre dans la conversation. Ils n'en voulaient rien croire, « J'en fis Tessai, dit M. Wasianski, et j'a- « dressai à Kant quelg|ies questions sur les Bar-^ « baresques. Il me raconta en peu de mots leur « manière de vivre ; il fit même la remarie que, « dans le mot Alger^ ge devait se prononcer gt^, « Algier. »
La seule distraction qu'il avait était la musique 4e la garde montante. Quand elle passait devant ^a niaison, il laissait ouvertes les portes de son cabinet^ et l'écoutait avec attention et plaisir. On pourrait croire que l'auteur de la Critique du jugement (Théorie d^ goût et des arts) n'aimait que la belle et noble musique, celle des premiers artistes. Nullement; il distinguait mal la bonnet musique de la mauvaise, et il aimait par-dessus tout Ja mu^ sique forte. Ayant une fois,en tendu delà musique funèbre à l'occasion de la mort de Mosès Mendelsobn, il n'y avait trouvé qu'une lamentation ennuyeuse. Il aurait voulu que l'artiste eût exprimé autre chose encore que de la douleur, par es^emple la victoire sur la mort, le jugemexit dernier; et il avait été sur le point de s'enfuir. Depuis cette cantate, il ne, voulut plus assister à aucun concert, de peur d'éprouver le même désappointement. La musique qui lui plaisait ét^t la musique militaire*
Le 17 noût il avait écrit dans son journal ces six
vers.
Cdaqae jour a at$ peinf s, Et le mois a trente jours; Ainsi le compte est clair.
Et Ton peut dire sûrement Q|ie I9 mois le plus heureux Est toi , beau février.
On ne sait d'où Kant a^ait tiré ces vers; mais cç mois dç février qu'il célébrait ainsi devait être précisén^ent celui de sa lÉiort. Elle approchait yisiblement. Ses nuits devinrent mauvaises et se remplirent de songes eflErayants. H ne rêvait que scènes tragiques, meurtres, assassinats. Il se croyait chaque nuit assailli par des brigands^ et ces rêveç sinistres s'emparèrent tellement de spn imagination qu^en §* éveillant il prit une fois pour unassassiii^ son domestique qui accourait à son secours . Le jour, il soumit de ses fantômes nocturnes, et il écrivait sur son journal : Se garder des mauvais rêves. Quelqueipû^ aussi ses rêvjes, sans être moins fatigants, étaient d'une tout autre nature. Ses oreilles étaiéâtiti volontairement assiégées d'airs populaires qu'A ayàit autrefois entendu chanter aux enfants dai^ la rue, et il ne pouvait parvenir à s'en délivrer. Quel|j[uefois c'étaient des souvenirs d'écoliers qui l'assaillaient, et le Descartes de notre siècle récitait ; Vacca la pince, forcep$ la vache, rusticus
ki flKMMJMclie. mdmhf ctsi toi : ot ■■ ■Ht, Kant
Le it( <^eibdbre, il toaib ■nhde |KMa* h pejmèrs fiw de «a ^icu fl nmi^A jaBais ca qv^une fiévf^; «luaiiid fl éuât a rnjHnFCKiié, etâgftm une fotie cxwttiMOo à hk Ute en se Immant cnatre ttoe porte. ÇaTaieoi âe la tomes ses maiaAes, et il oepotnrait s'en njppeicr aumae antxe. Ses pefantetifs de tSte et ses CuUesses d'estomac n^éuieoi que Vettèt ioéntable de Tage. Mais le 8 oeuhreil eat une pecile indigesdoa dont les suites pensèrent lui être funestes. H tombapar tecreet on le porta à moitié mort dans son lit. Pour la pre- Inière feb^ im médecin, le docteur Odsoer, fut ajj^lé. On parvint à le ranimer ; U se rétablit un peu^ rq>rit de Tappétit et quelque gaieiifp;et redemanda ses vieux mets Ëivoris et ses amis. Oii%appela les uns^ on tâcha de lui faire publier les autres ; mais depuis il n'eut plus mie des intervalles d'esprit et de vie. '^
Pendant ces courts intervalles^ sdB* excellent cœur se montra tout entier. Il exprimait à M. Wasianiki sa reconnaissance avec une émotion prpionde, et prenait des mesures pour récompenser le xèle du nouveau domestique^ Jean Kauffmaân, qui avait succède à Lempe, et qui le soignait avec un attachement particulier et une patience infatigable, liant Tappréciait et lui fit ^u bien. M. Hasse
rapporte même que les derniers jours, touché des soins pénibles que lui prodiguait son fidèle domestique^ une fois Kant voulut lui baiser la main.
Dans le mois de décembre sa vue s'éteignit tout à fait.
En janvier 1804, il perdit, tout appétit. Il ne fa^.sait plus que bégayera table ; il ne parlait distinctement qlie dans son lit. Ses nuits étaient sans repos et sans sommeil. Il commença à ne plus reconnaître ceux qyi étaient autour de lui, d'aboi^d sa sœur, puis M. Wasianski; son domestique fut celui qu'il reconnut le plus longtemps.
Enfin vint le mois de février, sur lequel il avait écrit le verset que nous avons cité, et qui en eflFet lut le moins pénible de ses derniers mois^ puisqu'il n'eut pouç lui que douze jours. Son corps était réduit, comme il le dissrit lui-même, au minimum. Quelques .jours avant de mourir, il était à moitié mort. Le 3 février, son médecin, le docteur Oelsri0j qui élait.fon collègue à l'université, et alors recteurr étant venu lui j6d:re visite, Kant se leva, lui tei^it la main, et prononça successivement et indistinctement ces mots : Beaucoup de fonctions, fonctions ^portantes; puis : Beaucoup de bontés, puis enfin : tleconnaissance. Tout cela sans liaison', maisstvec cbaleur. M. Wasian^i expliqua tout haut à M. le recteur que Kant^'iroulait dire qu'il avait beaucoup d'en^lois importants et que
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c'était beaucoup de boule à lui de lui faire visité ; qu'il en avait bien de la reconnaissance. C^estcela, dit Kant , qui essayait de se tenir et tombait presque de faiblesse. Le médecin le pria de s'asseoir. Kant tardait; M. Wasianski expliqua encore que Kant ne voulait pas s'asseoir devant lui. Le médecin paraissait en douter, et ftit touché jusqu'aux larmes lorsque Kant , rassemblant ses forces, dit avec effort : Le sentiment de la politjesse ne m'a pas encore abandonné. Le 5 février, M. Wasianski dîna chez lui avec un de ses amis. On fut obligé de le porter à table, et, conmie il tombait de côté, de relever et d'assurer ses coussins. Voilà tout en ordre, dit M. Wasianski. Oui, répondit Kant, testitudine et facie^ comme un jour de bataille. Le 6, ses regards devinrent fixes ; il ne dit plus un mot; seulement quand on parlait de sciences, il donnait encore quelquesigne qu'il était là. Quelques mois auparavant, il s'était fait dans le caractère de Kant cette petite décomposition qui précède et annonce toujours la mort. Leplusdoux des hommes était dçvenu d'humeur difficile et quelquefois assez dure. Ce changement avait touche tous ses amis, au Ueu de les rebuter ; ils n'y virent que FeflCet de la dernière lutte, dans laquelle la nature physique était la plus forte. Quelques semaines avam $a mort, U lutte avait cessé, et il ne parut plus la moindre trace d'inquiétude et de mauvaise humeur.
<* Le 7 février, dit M. Hassé, nous fûmes in- « vités chez lui pout la dernière fois. A peine l'a- « vait-on porté à table, et avait-il pris une cuil- « lerée de soupe, qu'il demanda à être reporté « dans son lit. Quand on le déshabilla, nous vîmes « (jtie ce n'était plus qu'un squelette, et son corps « épuisé s'affaissa dans le lit comme dans un tom- « beau. Nous restâmes à table, nous entretenant « de lui avec |^. Wàsianski. H le remarqua, et « prononça très-distinctement le mot état, état « (zuètaûdj zustand) ! Ce que iiotis interprétâmes « ainsi : Vous voulez dire, M. le professeur, que « nous parlons de tous. Oui, justement (ja ganz « reéht), dit-il encore, et ce fut le dernier mot « que j'entendis de sa bouche; ce fut la dernière « fois que je le vis. H ne se releva plus. »
Le 9 il ne répondit plus aux questions qu'on lui fitj lé 10 âU matin, M. Wàsianski, lui ayant detiiandé s'il le reconnaissait, il répondit oui , lui tétidit la main, et le caressa sur la joue. Le 11 au soir, ses yeux étaient éteints et son visage calme. « Je lui demandai, dit M. Wàsianski, s'il me re- « connaissait. Il ne me répondit point; mais il « me tendit les lèvres comme pour m'embrasser. <t Uhe profonde émotion me saisit. Je ne sache « |)asqu'il ait jamais embrassé aucun de ses amis, « du moins je ne Tài jamais vu embrasser per- « sonne. Une fois seulement, quelques semaines