M. LAROMIGUIÈRE
prit humain. Quand Sieyes aUait rejoindre Mirabeau^ quand Bœderer allait retrouver et attendre ses immortels compagnons de F Assemblée constituante et du Conseil d'Etat de l'Empire, M. de Tracy était enlevé à la philosophie, et voilà qu'aujourd'hui nous venons rendre les honneurs suprêmes à M. Laromiguière. Ainsi s'en vont peu à peu et tombent; pour ainsi dire, les uns sur les autres, les glorieux restes de la forte génération de 1789. O mes confrères! et vous tous, vous surtout, jeunes gens, qui assistez à cette triste cérémonie , conservons pieusemement ces nobles mémoires, et inclinons-nous avec respect devant les cercueils de ceux qui nous ont faits tout ce que nous sommes.
M. de Tracy et M. Laromiguière se succèdent dans la science comme ils se suivent dans la mort et dans vos regrets. Tous deux appartiennent à la même famille philosophique, et chacun pourtant a ses traits particuliers. Ils se ressemblent beaucoup, ils diflFèrent plus encore : l'un emporte avec lui la philosophie d'un grand siècle^ l'autre commence celle de notre temps.
Le dix-huitième siècle avait établi et comme consacré la célèbre maxime :Il n'y a rien dans Ventendement qui n'y soit entré par les sens. Ne pouvant donc inventer cette maxime après Condillac, il ne restait à M. de Tracy que d'en tirer le système le
7â DISCOURS PaONOHQÉ MX F9inÎRAILLE&
jivà rëgttliet ei le plus ooiii]»lei qu'elle eftt eilc0r« pràduit emreles mtàvs d'ttuQuii philosophe^ ete'estr aiissi ee qu'il a ûiit, avec uae sëvéritë de méthode qm b'a été sa sùqpassée tii égalée* De là ce oerp» de dootriue où la tiettelé et la prëcMioii de» dét^^ib le disputent à Fétf oit end^ainemeut dea parties, et dept Fuuité f^t la grandeur.
Mais quand uu esprit de cette trempe s'applique à lin Système t il l'épuisé, et ne laisse guère à ceux qui vienoent après lui que ralteruatÎTo de le répéter ou de s'en séparer*
M. LarOmigiûère eut trouver le seeret d'être orignal sanâ abandonner la philosophie de son illustre devancier. Gomme M. de Traoy, il recon* naît, il proclame que les matériaux primitifs de toutes nos idées sont en effet dans les impressions sensibles. Ce principe est le lien fidèle qui rat-^ tache M. Laifomiguière à M. deTracy et à toutela philosophie du dix-huitième siècle. Mais si les sensations senties iudispensables matériaux de nos connaissanoes, pour les mettre en aruvre,, pour convertir les sensations en idées, il faut un instru* ment différent des matériaux auxquels il s'appli-* que^ il faut une puissance indépendante des sensations sur lesquelles elle travaille^ il faut une intelligence, il faut une âme. Oui, o'est l'àme, Messieurs, c'est l'activité^ o'est l'éner^e dont elle est doûée^ qui tii^e déd sensations, eu y ajoutant
une emprinte particulièray toutes les notions fu^ i^itives dont les i^valoppenfieiaia et les cpmfeinftisom composeront toute la science bunMiUi^s»
La réhabilitation de l'intelligeuee dans l'activité, dans rindépendanQâ) daaè la dignité ^ui lui appartiéilUôUt, telle est l'teuyre k laquelle «st at-& toebé le nom de M« Lardniiguièrei
D'àuU^à, péut-éife, a{H*ès lùl^ ont mhtdlfttf d'uù pas plus hardi oU {dus tëméraii^e dans cette route une fois oûvei^te ^ mais on île jpeùt lui cbntestlsif rhtaneur d'y ^être efitré le pretnierj d'avoir été lé premier et lé plus brillant inferprèté de k phi^^ losopbie nouvelle, au [moins dans rensëigaë^ehi public é
L'enseignement^ ce mot,- Medsiciurë^ ne vôtlè rappelle-t-il pas la partie la plus |>d|)Ulairti dé là gloire de M. Laromiguiére? O bëaut jours dé la philosophie à l'Ecole normale et à la Faculté déS lettres de l'Académie de Paris, quand M; Laromiguiére enseignait aveo tant d'éclat et de charmé dans cette même chaire dùbieui^t après M. Royer- Gollard devait enseigner; k son tour^ tivelc taûi d'autorité et d'élévation! C'est là. Messieurs, ë'ëst à l'Ëcole normale et à la Faculté des lettres, dàti^ les premières années du dix-Ueutièmë siètlé; ëiitre 18t0 ei 1813 qu'a été fondée la philosdphië Boùvellèi Depuis, à une auti^ tribune, la Frarifcô a sauvent entendu et elle ehtendra Idngténf^
encore» je l'espère^ la forte parole , la dialectique austère et pourtant si vive de M. Royer-Gollard. Mais qui nous rendra désormais Féloquence de celui que va recouvrir cette tombe? Qui nous rendra ces improvisations dont le style le plus heureux n'offre encore qu'une image affaiblie, ces incomparables leçons où dans une clarté suprême s'unissaient sans effort les grâces de Montaigne, la sagesse de Locke, et quelquefois aussi la suavité de Fénélon? M. Laromiguière éclairait, charmait, entraînait. Sa parole exerçait }ine fascination véritable. J'ai vu des hommes vieillis dans ces méditations s'imaginer, en entendant M. Laromiguière, que leur esprit s'ouvrait pour la première fois à la lumière, tandis qu'à côté d'eux les plus simples, trompés par cette lucidité merveilleuse, croyaient comprendre parfaitement les plus profonds mystères de la métaphysique.
Si un petit nombre d'entre vous, Messieurs^ ont assisté aux triomphes du professeur, du moins vous avez tous connu l'honmie, et l'aménité de son commerce a pu vous donner quelque idée du charme de sa parole. La bonté de M. Laromiguière était proverbiale. B aiknait tendrement les hommes, et surtout la jeunesse ; mais il n'aimait pas moins l'étude et la retraite, et il s'y complaisait. Sa vie a traversé, innocente et paisible, les orageuses vicissitudes de notre époque, et il s'est
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éteint plein de jours, au sein de la vénération publique, en possession d'une belle et pure renommée.
Adieu ; ô le plus indulgent des hommes ! ô le plus aimable des philosophes ! Tant que le goût de la saine philosophie et de la vraie sagesse dureront parmi nous, à l'Académie, à la Faculté des lettres, à l'Ecole normale, ton nom ne sera jamais prononcé qu'avec respect et avec amour ; et s'il est permis à celui qui porte ici la parole de laisser paraître un moment son émotion personnelle dans l'expression de la douleur des autres, ô loi que, depuis vingt-cinq années, je suis accoutumé à nommer mon maître, ô mon bon, mon vénéré maître, mon vieil ami, cher Laromiguière, tes leçons, ta douce sagesse, ton amitié me seront toujours présentes, et ton souvenir fera toujours battre mon cœur, comme au premier jour où je t'entendis, et comme à cette heure fatale où ta main mourante serra la mienne une dernière fois! Adieu! Adieu !
PISCOTIRS
raONONCt
AV NOM nu CQIV8BIL BQX^^If^
Le 90 avril 1840.
J*g^r^i^çru manquer à mes Revoirs, si jg n4t t^\S( yçni; i^oi-n^êoiQ dire un dernier adieu à Tuu de mes plus illu^lr^t confrère^ dç rinstitut et d« rUniver^ité.
Nou^ savons p^rdu; qi^ieurSj^ le premi^f g^^ urètre de rËi|rope« Ce titre n'ëtait plus dispute k 1V|. ppi^^qi^ depuis la ipprt ^e Laplace et de Fou-^ rier* M. Pois^oa appartenait à cette grande école de mathématiciens, qui reconnaît pour cheft danf les temps modernes Galilée et Newton , pour qui le calcul n'est qu'un instrument, et dont l'objet est la découverte des lois de la nature. M. Poisson est le disciple direct et l'héritier deLaplace. Son nom demeurera attaché à une foule d'écrits où les problèmes les plus difficiles de la physique mathématique sont abordés avec la méthode la plus rigou-
vuNÉRAiLtcs m M. pcussont. 99
teu^e, j^txrsttivls sous toutes leurs faces , et rësolus totijours avec prëcision, souvent aveo grandeut. Le caractère de son esprit était une sagacité puisr santé ; il y avftit en lui de la finesse et de la Ibrce. Quand son attention se portail: sur un ob^t, q^i^ qu'il fût, die s-j concentrait tout entière^ fetnel'«+ banaonnait qu après en atoir pénétre les ptiafim^ deurs et en avoir tiré des trésors de vues noiïveHes et inattendues.
Mais d-autres, messieurs, ^ous entretiendront du grand géomètre ; il m'appartient plus partîcu- Kèrcmerit d*iionorer dai^s M. Poisson le membre éminent duConseiî royal de l'instruction publique qui, non content d'agrandir la science par ses propres travaux, la servait encore par le mouver ment régulier qu'il imprimait aux études mathé*matiques, et l'ardeur féconde qu'il savait inspira pour ces belles études à tous ceux qui Tappror chaient. U avait fait deux part'S de sa vie : la pre^* mière étaSt icons*crée à se« travaux personnels ; la secondte -appartenait à quiconque avait besoin ^le ses lumières. Oepuis qu'il était entré au conseil d^ rWmversî^é, il s'était feit comme Une religion de présider cha<|ue iinnée le concours df^grégatioft des Menées, fl suivait les jeunes professeur^ dans ts^iHfcfeur carrière. Aux agr^s il montrait lé d<^to^ai^^UK docteurs, il montrait rinstitut. Qu^â 96it përnâs 'à f^ancieh directeur de l'école normale do
renouveler ici le tribut de la reconnaissance de cette école pour les encouragements qu'il prodiguait à tous les élèves, dès qu'ils faisaient preuve de zèle et de goût pour les mathématiques. Il répétait sans cesse que les mathématiques ne repoussent personne, mais qu'elles exigent un culte assidu. Il était lui-même l'exemplaire vivant de cette maxime. Sans être étranger à aucun des intérêts de la vie, de la société et de la littérature, au fond, il était voué exclusivement aux mathématiques, à leur avancement et à leur propagation : c'était la véritable passion de son âme; et elle l'a suivi jusque dans les bras de la mort; car M. Poisson a rendu le dernier soupir sur les épreuves d'un grand ouvrage qu'il corrigeait de sa main défaillante. Il n'a cessé de cultiver les mathématiques qu'en.cessant de vivre. Il est tombé en quelque sorte au champ d'honneur, vétéran infatigable de la science.
Du moins, il faut reconnaître que la patrie avait décerné à M. Poisson toutes les récompenses qu'elle réserve à ceux qui l'honorent. Toute la carrière de M. Poisson a été facile; son génie pour les mathématiques, déclaré de bonne heure, lui avait gagné d'abord toutes les sympathies. Jeune encore, à l'école polytechnique, ses camarades s'étaient cotisés pour le retenir parmi eux, afin de ne pas priver la science d'une telle espérance.