IX
AU MÈMS.
De Trie, ce S2 octobre.
Je communiai à Rouen, le jour de Saint-Luc, selon que JQ Pavois projeté avec vous, et ensuite avec le Père Dubreuil qui m'a accompagnée jusqu'ici. Vous jugerez, par ce que vous rapportera M. le Nain de l'état de mon fils, de ce que sa vue a pu faire en moi. Je vous avoue que je sentis quelque aigreur et une grande contradiction contre cette sorte de croix. Cette émotion me fut plus
^ Villefore donne une partie de cette lettre, p. 131.
sensible que celle que la pitié aurait pu faire , parce que la malîg^nité de mon fils est si visible, au milieu de sa folie, que je me sentis plus attendrie sur moi que sur lui. Cependant j'essayai de ne me pas abandonner à ce sentiment, et je crois pouvoir'espérer que cejui de la soumission aux ordres de Dieu fut plus volontaire que Tautre n'avoit été , et que je me convainquis devant lui de mon mérite pour recevoir l'imposition de ce fardeau des mains de sa justice. Ma sortie de Rouen a été comme mon entrée; le peuple m'accompagna comme il m'a voit reçue, en me donnant de grandes bénédictions, en pleurant et en montrant tout ce qu'une amitié très-sincère peut faire voir. M. le Nain et le Père Dubreuil pleurèrent sans s'en pouvoir empêcher. Enfin , il est certain qu'on n'a xien vu de pareil à leur empressement de me voir, et que la place de devant ma maison , les degrés et les chambres étaient si combles de monde, qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. Un reste d'esprit du monde m'a fait prendre quelque plaisir à cela....
AU MÊME
Je vous supplie de croire que j'avois un très'sincère dessein de communier lorsque je vous ai dit que je le ferois; mais dès que j'ai été à l'église, il m'est venu des inquiétudes d'esprit que mon péché fût plus grand que vous ne le croyez et que je ne le croyois aussi, qui m'ont un peu renversée et qui m'ont jetée dans une sorte d'inquiétude qui m'ôtoit tout à fait l'attention et la tranquillité. J'ai essayé de surmonter ces peines ; mais j'ai vu que je ne le pouvois, et que si je communiois , parce que vous me l'aviez dit, ce seroit plutôt une complaisance
humaine qu'une obéissance raisonnable. Si je Feusse fait dans cette disposition, j'ai vu que ines inquiétudes recommenceroient , même avec plus de sujet; ainsi je me suis déterminée à ne le pas faire, et j'ai cru même ne vous pas désobéir, puisque hier vous m'ordonnâtes de communier, h condition que je n'y eusse pas de répugnance. Je croîs que tout cela vient de foiblesse plutôt que.de délicatesse de conscience. Ainsi cela se peut mettre au raqg des choses que la charité vous doit faire supporter en moi*, mais je crois aussi que je dois les mettre au rang de celles dont je me dois corriger. Pour en demander la grâce à Dieu , et pour expier ce qui lui peut être désagréable dans tout ce que j*ai fait, je vous demande permission de mettre deux matinées, entre ce jour-ci et le 2 d'août^ une ceinture de fer pour, expier ces péchés-là et une petite partie de ceux dont Dieu m'a tirée en ce temps-là.
AU MÊME
De Trie, ce S3 novembre.
Tout ce que vous me dites sur le chapitre de cette affliction e$t le plus juste du monde. Les occasions ne ûous font pas ce que nous sommes , mais elles nous montrent qui nous sommes ; je l'éprouve en celle-ci qui m'a fait voir clairement que j'ai cherché l'estime des hommes par une justice extérieure, que je me suis complue, que je me suis voulu distinguer par là des autres personnes qui font profession de piété, que j'ai cherché dans l'approbation des hommes la récompense de ces qualités que je vois bien qui n'étoient que naturelles.... Rien n'est plus juste que Dieu se serve des hommes pour
punir le péché que j'ai fait d'agir plus pour eux que pour lui. Quelque mal que j'aie donc par cette affaire, il est bien juste, et voilà à quoi elle me servira, quoi qu'il en arrive y à me faire connoitre à moi-même quelle je suis ; je ne faisois que m'en douter, j'en suis éclaircie par cette funeste expérience. Mais comme ce n'est pas assez de connaître ses plaies , si Ton ne travaille à leur guérison, adressez-vous à Dieu par vos prières^ pour lui demander cette seconde grâce qui sera l'accomplissement de la première , et sans laquelle la première me seroit fort inutile. Il est dit en quelque endroit de l'Écriture que Dieu jugera nos justices, cela est bon pour moi, et je dois désirer qu'après avoir jugé les miennes en ce monde, il n'attendra pas à les punir en l'autre. J'ai suivi exactement mes règles pour la communion jusques à la Toussaint, mais toutes ces affaires ici étant arrivées, j'ai été un peu interrompue. Dieu me fit la grâce de n*ôtre pas émue du commencement de celle de N. ; ainsi je n'avois pas de tentation de rien changer pour cela. Je me confessai à Méru, le lendemain de Saint-Martin, et je remis à communier le jour de la Présentation ; mais cette affaire ici étant arrivée et 'm'ayant découvert ce que je suis, j'avoue que j'ai eu besoin de temps pour m'en démêler, joint que je n'ai ici que le bon M. pour me confesser, qui n^'entendra pas grand'chose à tout ce que je lui dirai. Cependant si vous le jugez ainsi, je me (iSsposerai, le mieux que je pourrai, pour le premier dimanche de TA vent ou pour le jour de saint André.