XII K
AU MEME
De Port-Royal, ce S3 juin.
Je ne puis me résoudre à communier demain parce que je le ferois avec trouble, et qu'il vaut mieux remettre une action de cette nature que de la faire avec inquiétude. Le plus grand repos que puisse avoir mon esprit n'est pas suffisant pour me faire communier sans peine ; ainsi je suis persuadée que je ne le dois pas faire lorsque j'en ai dont je ne suis pas la maîtresse. Je crois donc avoir reçu l^absolution avec une conscience douteuse, parce qu'il me vint dans ce temps-là que je devois dire la circonstance que j'avois omise, et le ridicule de cette accusation me retint de le faire. Il est vrai qu'il me vint bien aussi dans l'esprit que, comme on n'est pas obligée d'accuser les péchés véniels, on ne l'étoit pas par conséquent de déclarer les circonstances, outre que je n'avois pas même dans l'esprit que ce fût un pécbé véniel considérable; mais je crains de n'avoir pas absolument déterpiiinë mon esprit à suivre cette dernière pensée, et celle qui me poussoit à dire ce que je ne dis pas étoit si mêlée avec l'autre, et le sentiment de bonté de dire une sottise comme celle-là m'étoit si présent et si sensible, que je crains avec raison d'avoir agi par là plutôt que par la bonne raison que j'avois vue. Si j'avois eu plus de temps pour me résoudre; mais celui de l'absolution est si court, et je fus si troublée que je ne pus me déterminer. Cependant j'en suis aujourd'hui fort troublée, non pas de la chose en soi, que je crois très-pe-
•* VilleftJre, p. 79, donne le commencement de cette lettre jusqu'à ces mots : domt je ne iuis pat la maitreite.
tite, mais de la mauvaise disposition qui fait que je suis capable de recevoir l'absolution dans une conscience douteuse; ce que je crains qui n'ait rendu ma confession mauvaise, ne voyant point le degfré où je puis porter une si terrible chose; car, dans un doute, quelque mal fondé qu'il puisse être, une personne qui auroii la conscience droite prendroit le parti de dire ce qui la peineroit plutôt que se commettre à abuser du sacrement; et il faut que l'orgueil soit bien grand qui fait prendre le parti contraire, et qu'une conscience soit bien peu droite devant Dieu qui se commet à faire une mauvaise confession dans une si petite occasion. Ainsi, ne pouvant me démêler moimême, je ne communierai pas que je n'aie eu de vos nouvelles. Cette faute-là méritera peut-être bien que vous m'ôtiez les communions que vous m'aviez ordonnées; mais si cela n'étoit pas, il y a dimanche prochain une fête considérable céans, qui est la Dédicace, dans laquelle je pourrois réparer ce que je perdrai demain ; mais j'avoue que je souhaite ne le pas faire, me voyant si dépourvue de l'amour de Dieu, qui me mettroit, si je l'avois^ dans des dispositions si opposées à celle qui m'a fait commettre cette faute. Mandez-moi, s'il vous plait, comment je la dois exprimer dans ma première confession, si ce n'est pas à vous que je la fasse, et priez Dieu qu'il change mon cœur.
xui.
AU MÊME
A Port-Royal, ce 27 avril.
Je vous rends grâce de ce que vous avez fait ce que vous avez pu pour empêcher les plaintes de N. ; mais si les rs^sons que je lui ai dites et écrites avec le plus d'honneur
que j'ai pu, ne Font pas convaincu, je pense quHl ne le peut être de rien. Il faut çlonc s'en tenir en repos et ne se pas soucier de perdre des amis qui veulent que Ton soit les leurs aux dépends de sa conscience. Je doute ',que vous sachiez le particulier de cette aventure, qui assurément me fut très-pënible. J'espère vous la conter bientôt, car je serai, s'il plait à Dieu, lundi à Paris. Les personnes dont vous parle N. me font (j^rand'pitié, surtout celle qui a. connu Dieu, car il faut une g;rande extinction de lumière pour pouvoir pousser l'autre à se jeter dans le précipice d'où elle est sortie extérieurement , je dis extérieurement, car si elle-même croit pouvoir retourner à la cour, je ne l'en crois pas sortie devant Dieu. Il est le maître de ces cœurs-là aussi bien que de toutes choses; ainsi il faut s'adresser à lui ,pour le supplier d'en rompre la dureté par sa grâce. Je me recommande à vos prières et vous demande votre bénédiction.
De Port-Koyal, ce 8 mars.
Je vous enverrai mes chevaux pour venir ici samedi, et vous amènerez une personne qui vient pour songer à sa conscience. Vous serez bien aise de l'entretenir de bonnes choses par les chemins -, mais je vous avise de faire tomber lediscours sur la nécessité des confessions générales, quand on veut sérieusement entrer en soi-même pour rectifier celles qu'on a pu faire , qui la plus grande partie ne valent rien, quand on a vécu dans lé monde sans changer de vie. C'est que la petite femme en a besoin , m^ais il faut faire cela sans qu'il paroisse que vous êtes averti. Faiteslui donc peur des confessions et des communions sacrilèges, et surtout n'oubliez pas de prier pour moi.
AU MÊME
Je pensai ne pas commanier la nuit de Noël, mais enfin je le fis, et je pensai que je vous aurois pour garant, et qu'il vous appartenoit de répondre pour moi à Dieu. Pavois Fesprit si dissipé et le corps même si abattu que je n'eus rien à offrir a Dieu, si ce n'est la contradiction de Fun et Tincommodité de l'autre, et qu'il me paroissoitbien juste que ce qui avoit tant servi à l'iniquité servît à la justice, au moins quant à l'extérieur; car pour l'intérieur, c'est à Dieu à en juger, et j ai bien peur que son jugement ne me soit pas favorable.
AU MÊME
Je m'en vais à N. Je vous demande vos prières et votre bénédiction, afin de faire ce voyage plutôt par esprit de pénitence que par la déférence humaine que j'ai pour les sentiments de mes amis. Je vous dirai demain, s'il plait à Dieu, comment tout se sera passé.
AU MÊME
Je ferai ce que vous m'ordonnez, et j'essayerai de pretidre en esprit de pénitence cette séparation des offices divins, où je suis en effet si peu digne d'assister. Souvenezvous de moi devant Notre-Seigneur. Je ferai ce que vous jugerez à propos pour la sainte communion.
DE MADAME LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 5ëi
AU MÊME
De MërU| ce 9 octobre.
Il faut avoaer que la peite de N. * m'a touchée au dernier points et qu'outre une liaison de ving[t-cinq ans que j'avoîs avec lui, je le regardois comme un des plus solides appuis deTEglise. Il pouvoit suppléer lui seul à mille autres, et je ne sais si les autres peuvent suppléer à ce que celui-là pouvoit faire. Les tentations vont apparemment au^^menter, et les personnes qui peuvent nous secourir nous sont ôtées. UEglise ne périra pas, elle est appuyée sur les promesses de Jésus-Christ, mais les particuliers ne les ont pas reçues; on ne sait si l'on est de ces plantes qui ne peuvent être arrachées parce qu'elles ont été plantées de la main du père céleste; ainsi on craint la tentation, puisque ce sera elle qui discernera les enfants de Dieu d'avec ceux qui n'en ont que l'apparence. Nous méritons peutêtre d'avoir des pasteurs qui nous trompent; ainsi on ne peut trop pleurer ceux qui ne nous avoient pas trompés. Un de ce dernier nombre est encore bien mal depuis que je suis ici. Nous avons eu une grande frayeur de le perdre; mais il est mieux, et Dieu n'a pas voulu nous donner cette seconde affliction. J'ai fait très-mauvais usage de la première, et peu s'en est fallu que mes pieds n'aient chancelé. Je crois que vous savez que l'histoire de N. et de son mari fait bien du bruit dans le monde, et qu'on dit déjà que je la dois faire venir à Trie. On ne doit pas manquer
' Villefore donne une partie de cette lettre. D'happés lui, N. est Tarchevêque de Sens, M. de Gondrin, qui prit tant de part» avec madame de Longueville, à la paix de Clément IX.
de charité à ces dames-là, mais assurément il faut aller fort bride en main avec elles ; car leur lég^èreté fait qu'on ne leur sert de rien et leur même légèreté nous peut beaacoup nuire quand nous nous mêlons de leurs affaires. Ne m'oubliez pas devant Dieu.